TREIZIÈME CHAPITRE
LA force, le pouvoir, l’intelligence du musicien Debussy ! Veut-on les mesurer ? que l’on compare sa musique pour Baudelaire à ses trois ballades de Villon : Vingt ans séparent ces deux œuvres, le grave espace qui s’étend entre la trentième année et la cinquantième, entre la pleine jeunesse et la plénitude puissante de la maturité. À quelques rares exceptions près, qu’est-ce qu’un grand poète ou un grand musicien de trente ans ? Un génie écolier. Quelle que puisse être sa veine, elle n’a pas fait son lit ; elle ne coule pas seule, ample et d’une onde profonde. S’il ne nous restait de Beethoven et de Wagner, de Glück et de Monteverdi, de Liszt et de Moussorgski que les œuvres de leurs trente ans, nous n’en ferions pas grand cas. Dans ses poèmes de Baudelaire, Debussy montre une étonnante maîtrise. En 1890, non seulement il possède toutes les conquêtes de Wagner, mais il y ajoute. Son harmonie est déjà bien plus hardie, plus subtile et plus riche. On dirait d’un Wagner éblouissant, qui prodigue ses trésors d’expression ; qui, sur le premier signe, et à propos d’une simple émotion, s’élève d’un seul coup aux transports de Tristan à l’agonie et d’Isolde mourante. Rien n’est plus pathétique que cette œuvre, et c’en est le défaut. Elle est toute en excès. Un poème sourd et triste tourne à la suprême tragédie. La douleur, la passion s’y répandent en éclats sans mesure. Mais enfin personne au même moment, et personne depuis, n’a donné ni fait entendre un chant, où la puissance et le génie forcenés de Wagner soient approchés de si près. Le jeune musicien s’y égale au titan de la musique, et d’ailleurs hors de propos. Là pourtant, on voit ce que Debussy aurait pu faire dans une voie qui n’était pas la sienne. Il était capable, et lui seul, de donner, s’il l’eût voulu, l’opéra wagnérien que mille autres ont tenté, sans en produire que des copies, toutes plus ennuyeuses et plus vaines les unes que les autres.
La vie se passe, et pour Debussy sans doute, dans un silence et une demi-retraite propices aux émotions profondes. Il y a du secret et de l’ardent dans tout ce qu’il a produit. J’écoute à présent ces Trois Ballades de Villon : l’eussé-je méconnu, j’y découvre quel homme était cet artiste et tout ce que révèle cette musique immortelle, la seule à mon sens qui ait jamais ajouté à une immortelle poésie. Car les chefs-d’œuvre des poètes n’ont que faire de musique le plus souvent : ils ont la leur, que l’autre sentimentalise et par là qu’elle abaisse. Mais ici il n’est plus question de redoubler l’expression. Le génie de Claude Debussy n’échoue pas à recréer le poème : il le transpose dans un autre monde. Une tristesse brûlante, une mélancolie sans pareille, où celle de Bach s’apparente seule ; la profondeur d’une émotion toujours accolée, dans la volupté, à la douleur et au néant, toute cette nature d’homme si musicale, parce qu’elle est d’une âme passionnée entre toutes, se fait jour et chante dans ces ballades. Je laisse de côté la dernière qui, à l’orchestre, est sans doute le plus beau jeu, le plus vif scherzo de la musique moderne, on ne sait quoi qui rappelle la reine Mab. Les deux premières portent la musique de notre Debussy dans l’un de ces hauts lieux de l’art, où l’on peut atteindre mais qu’on ne dépasse pas. Si le plus rare raffinement, la plus savante recherche : si une sensibilité déchirante, une émotion passionnée au point que le sanglot et le cri s’y suspendent, tel un rossignol sur un fruit qui va tomber ; si toutes ces vertus de l’excès s’enveloppent jusqu’à sembler naïves ; si une possession de soi infaillible gouverne et dirige les sentiments les plus déchaînés du cœur humain ; si enfin l’artiste domine sur sa pensée et sur son style au point que la complexité la plus étonnante se fait prendre pour la simplicité même et le propre discours de la nature, ces chants en vérité sont sublimes, et d’un sublime musical qu’on ne retrouve que dans Bach, Notre Père, et son Fils le Wagner de Parsifal. Qui entendra cette musique dans sa plénitude ; qui la ressentira dans l’esprit d’amour où elle est conçue, connaîtra Debussy enfin : et il saura, non pas seulement le charme, mais la puissance voilée et la douce majesté de son génie.