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TROISIÈME CHAPITRE

AVEC la Cathédrale engloutie, l’Hommage à Rameau est, à mon gré, la plus belle pièce pour le clavier qu’il y ait en musique, depuis les trois dernières sonates de Beethoven. La beauté de la forme, la grandeur et la pureté de l’architecture, la douce majesté des proportions, la simplicité de l’effet, nonobstant l’extrême raffinement des éléments qui y entrent et s’y ordonnent, tout conspire à la perfection de ces deux chefs-d’œuvre. Rameau est une machine de guerre pour Debussy. Je ne pense pas qu’il vît le maître des maîtres dans ce laborieux musicien, d’ailleurs si sec parfois, si savant dans le sens où l’art s’oppose à la science, si peintre de décors et, par moments, si peu sensible, plein de force inutile çà et là, maigre avec puissance, souvent pédant et plein d’ennui. Non, Debussy a trop l’amour de Jean-Sébastien Bach pour donner à Rameau plus qu’il ne mérite : mais Rameau est l’antidote de Gluck. Et il est très vrai que Gluck est un rustre de génie. L’opéra de Gluck est italien sans mesure, tout allemand ou tout français qu’il veuille paraître. Il est cette forme bâtarde, entre la musique et la poésie, qui redouble l’expression et la décuple, qui insiste surtout avec indiscrétion, qui alourdit tout, qui nourrit le texte tragique d’une pâte épaisse, où la rhétorique sentimentale a bien plus de part que le pur sentiment. Les Champs Élysées d’Orphée sont une invention sublime ; mais combien d’airs, à la façon de J’ai perdu mon Eurydice, sont d’une abondance, d’un embonpoint et d’une niaiserie en somme intolérables. Ce barbare ne sait jamais se borner, en dépit de sa mine classique : il est fort et grossier ; bref, il sentimentalise et ne cesse pas de sentimentaliser.

Il est clair que toute l’épaisseur du monde sépare la musique de Gluck et celle de Pelléas. Debussy interprète le drame, il en saisit la poésie et la transpose dans le purgatoire de la musique. Gluck s’y attache et le retient à la terre : il l’habille, il l’affuble du costume théâtral, d’armures, de plumes, d’airs carrés et de rondes chansons. La vérité de la musique est avec Pelléas et non avec Iphigénie. D’ailleurs, l’orchestre et l’harmonie de Gluck sont presque morts. Gluck met à la fois le plus de musique et le moins qu’il peut dans la tragédie. Debussy accomplit le destin musical qu’on voit poindre dans Boris Godounov : rien ne lui sied mieux qu’un beau texte tragique, pour en dépouiller l’anecdote et faire jaillir la poésie. Il le recrée dans l’ordre de l’émotion, qui est celui de la musique. Et tel est le drame musical, s’il en est un.

À Rameau enfin l’honneur du mot le plus fameux qui ait été pensé sur la musique : C’est l’harmonie qui nous guide. Ce Français ne doit pas sa découverte au hasard, mais à l’intelligence de son art. Par malheur, elle ne saurait suffire. L’Orphée de Gluck n’est pas seulement la plus belle réussite du chevalier : il est le chef-d’œuvre du drame musical entre Mozart et Monteverde. Toutes les tragédies de Rameau et tous ses drames ensemble n’ont pas cette force musicale. Rameau n’a pas la sensibilité du génie ; mais il pense pour le temps à venir. Il sait ce qu’il faut faire et il ne le fait pas. Il a la raison et l’instinct original lui manque. Il faudrait savoir et penser comme Rameau, mais chanter au moins une fois comme Gluck, et sentir comme Monteverde. En Debussy s’est fait le beau miracle et son harmonie en est le signe. Il n’ignore pas la portée de son œuvre ; mais il en a eu, d’abord, le don gratuit et le pur privilège. Avant de l’accomplir dans l’art, elle lui est naturelle. L’art accomplit la nature : s’il la rend inutile, c’est qu’il y succède. L’accord d’onzième naturelle, voilà donc, sinon tout Debussy, la couleur, la sensibilité et la vie de Debussy qui, pour un temps au moins, sont aussi les nôtres.

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