QUATRIÈME CHAPITRE
MONTEVERDE n’a peut-être pas su l’immense portée de sa trouvaille sensible. Les inventions de la sensibilité ne laissent pas d’être ingénues. Il s’est contenté de rendre la sienne toujours plus féconde et plus assurée pour lui-même. Dans le cinquième livre des Madrigali, il est en pleine possession de son harmonie. Il n’hésite plus à employer sans préparation le triton, la sixte avec la quinte diminuée, la septième, la neuvième de dominante, enfin la septième diminuée. Ainsi, la transmutation de la tonalité était accomplie. Qui ne le sait ? Mais ce qu’on sait bien moins, c’est que tout le style s’ensuit. Pour qui peut y voir de plus près, les inventions de Monteverde, que l’on croirait le plus étrangères à son harmonie, y ont leur origine : l’air et le duo créés par lui en dérivent bien plus qu’il ne semble. Il n’en va pas autrement avec Debussy : il révèle une harmonie inconnue, et, comme un Ariel, l’esprit libre de la musique y prend l’essor. Lui-même, qui avait une conscience si fière de tout ce qu’il faisait, le donne à sentir dans ses Préludes et dans la forme si curieuse du dialogue musical tel qu’il se réalise dans Pelléas.
Ce n’est plus le récitatif, ni l’air, ni rien de ce qu’on a connu avant lui. L’harmonie constitue l’élément mélodique lui-même. L’inflexion de la parole conjointe à l’accord est un chant. L’accord est le jet d’eau sonore, et ce qu’on appelle mélodie est la gerbe qui s’éparpille ; mais elle est le jet fluide encore. Qui ne pense pas harmoniquement ne pourra jamais entrer dans cet art, où l’oreille imparfaite croit trouver un abus de la science musicale et qui, au contraire, est la découverte d’une beauté naturelle. Ce système abolit tous systèmes : une liberté absolue en résulte, qui n’a d’autres règles ni de limites que le génie du musicien. Désormais, on n’imite pas Pelléas : pour être dans la voie de Pelléas, il faut avoir quelque chose à donner de soi et qu’on puisse s’imiter soi-même. Personne mieux que Debussy n’était fondé à dire : « Plus je vais, plus j’ai horreur de ce désordre voulu qui n’est qu’un trompe-oreille, comme aussi des harmonies bizarres ou amusantes qui ne sont que jeux de société. » De Wagner, il ne pouvait sortir que des copies, aussi pesantes qu’inutiles : des formules selon des formules. Tout peut sortir de Pelléas : le monde nouveau est celui d’une recherche originale et d’une sensibilité sans limites.