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CINQUIÈME CHAPITRE

ON doit aux gens de lettres un bizarre lieu commun sur Debussy. On dit de lui qu’il est impressionniste en musique et on le vante comme peintre de paysages. Que de tels jugements sont peu musiciens ! Il faut une tête sans musique pour comparer Debussy à Claude Monet, une tête qui prend les notes pour des sons et les couleurs pour ce qu’elles expriment. Toute vraie musique est un ordre, d’abord. La peinture de paysage est presque toujours le désordre incarné. Chez Debussy, et jusque dans la moindre de ses œuvres, l’ordonnance est admirable.

Debussy est grand peintre de paysages, assurément, mais sans jamais peindre l’objet. On ne trouverait pas chez lui les jeux de Haydn et de Beethoven dans la Pastorale, ni même de Wagner dans les Murmures de la Forêt : Wagner, du reste, est déjà très loin de l’imitation et Parsifal n’en offre plus la moindre trace. Il semble puéril et un peu barbare de chercher à donner le change sur l’objet décrit. Debussy ne vise partout que l’émotion : il est trop musicien pour être réaliste : il efface le paysage à mesure qu’il s’y promène ou qu’il le contemple, pour n’en laisser paraître que l’écho sensible, l’image sonnante, le chant que tout moment de la nature fait naître dans une sensibilité ardente et vive. On pourrait nier qu’il y eût la moindre description dans Debussy. Il transmute la nature en harmonies, en émotions sonores. Il ne songe pas à peindre la forêt bruissante, mais ce que le cœur d’une jeune fille, marquée pour le mortel amour, y éprouve dans le profond abandon, à l’heure du crépuscule où elle rencontre son destin. Il ne cherche pas à rendre la lueur d’une lampe qui soudain s’allume dans une chambre obscure, ou le bêlement des moutons qu’on mène à l’abattoir, ou le murmure lent de la fontaine : il ne pense qu’à évoquer le doux soleil de la clarté dans un enfant qui tremble et la lumière qui entre comme un couteau dans l’esprit sanglant d’un bourreau ; ou l’innocence perfide de l’eau qui trompe sur la fuite des instants et des baisers ; ou l’immense, monotone et fatale douleur de la vie, lorsqu’on la surprend, au couchant qui rougeoie, dans un troupeau de pauvres bêtes sans malice et sans péché, que son destin, un bâton de berger à la main, pousse vers la mort, là, derrière la porte, loin du bercail, pour cette nuit déjà si proche.

En musique, le paysage est un sentiment. Et d’ailleurs, la seule beauté réelle du paysage, en art, sera toujours de faire un cadre, accord ou harmonie, aux passions de l’âme et aux pensées de l’homme. Mais je m’arrête : cette vérité est aujourd’hui si méconnue que je ne serais pas compris. On prend le paysage pour lui-même, pour un objet qui ait sa valeur ou sa fin en soi. Faiblesse misérable, flatterie à la paresse de l’esprit, ou naturel abaissement. Je voudrais mesurer la chute d’un art à l’importance qu’il donne à ce vide théâtral qu’on nomme un paysage et qui est en train de perdre la peinture. Les peintres se laissent aller à traiter la pensée et les figures en éléments du paysage, tandis que le véritable artiste doit peindre le paysage dans le style de la figure et chercher à y mettre tout ce que la forme implique de pensée. Grâce au moindre effort du paysage, les peintres finiront par ne plus peindre que des natures mortes ; et ils y sont déjà, si on ne considère que leurs portraits. Debussy n’est pas impressionniste le moins du monde. Il est au contraire le musicien qui fait partout usage des symboles. Car le paysage digne de la musique, digne de la poésie, digne de l’art enfin, est un symbole, et un symbole seulement.

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