‹ DebussyChapitre 6 sur 15 · SIXIÈME CHAPITRE

SIXIÈME CHAPITRE

JE ne prendrai dans les Préludes que deux ou trois exemples, plus faciles que les autres : La Fille aux cheveux de lin, Danseuses de Delphes, Pas sur la neige, Bruyères. Pour calculées et choisies qu’elles puissent être, rien n’est moins volontaire que ces harmonies. Elles sont voulues par l’instinct musical et non par la pensée du musicien. Il ne rédige pas harmoniquement un texte conçu sous l’espèce de la mélodie nue. L’art, ici, consiste à réaliser ce que le génie propose. Et quoiqu’on prétende la flétrir ailleurs sous le nom de romantisme, en musique la sensibilité est d’abord le génie.

Àquoi bon décrire ces harmonies si sensibles dans leur enchaînement qui porte toute une espèce nouvelle du chant ? Ces frictions délicieuses de secondes, ces quintes ajustées comme les tons purs des primitifs ; ces intervalles inouïs jusque-là, qui s’accordent enfin pour une oreille exercée et qui vont chercher le cœur ou caressent si intimement notre vie sensuelle à sa source, que l’âme musicienne en ressent une sorte de transe amoureuse et d’amoureuse ébriété ? Ces chefs-d’œuvre échappent à la logique, comme le frisson de l’amour même, à quoi il faut toujours revenir en musique et, sans doute, en poésie. On en ferait l’analyse mesure par mesure qu’on n’en donnerait pas plus le secret ni la recette qu’en dressant la liste de toutes les syllabes qui entrent dans un vers de Dante ou de Verlaine.

Il importe davantage de faire sentir combien la peinture de la scène et du lieu, que semble se proposer uniquement la musique et où elle réussit avec un bonheur prodigieux, dépasse infiniment l’intention et la qualité descriptives : bien loin d’être une description de l’objet, le génie de cette musique est la peinture du sentiment. Ce que les peintres ne peuvent pas faire, Debussy le fait. Le paysage n’est pas du tout ce qui s’appelle imité ou suscité dans sa couleur et ses lignes : il est réalisé par l’esprit dans l’émotion qu’il donne à un mouvement passionné du pèlerin qui le contemple, voyageur de l’amour et de la vie. Pour Debussy, tout est poème lyrique. Et poème lyrique tout ce que fait Debussy. Berlioz et Gluck lui sont aussi opposés que possible.

Pas sur la neige : Sans doute, ce rythme trébuchant, obstiné, comme d’un faux pas sur le feutre perfide, et d’un pied qui glisse et se reprend, évoque à merveille l’horizon blême ou glacé sur l’étendue livide : mais combien plus le silence étouffé de l’espace où le cœur s’entend battre et presque s’arrêter, malade de chagrin, hanté de mélancolie, haletant de doutes et de regrets. Le petit souffle qui suspend parfois le flocon dans sa chute et le fait tomber de côté ; la longue, l’interminable route ; la nostalgie de la lumière absente et de la chaude caresse : cette solitude, infinie, en un mot, qui est celle de notre âme, cheminant penchée sur elle-même et dont tous les déserts et tous les hivers de la terre n’approchent jamais.

De même La Fille aux cheveux de lin : elle est là, avec toute son apparence mortelle, ses lèvres virginales, ses petits ongles de nacre sur ses doigts joints ; ses yeux de seize ans, ses pervenches marines d’Irlande ; son air de venir sur la lande et les bruyères, comme entre les feuilles d’un missel : pourtant, qu’on y reconnaisse plutôt un conte de fées ravissant, un songe du sourire ingénu, une légende voilée de la plus suave délicatesse. Dans cette musique, les pièces qui semblent le plus près de mirer l’objet doivent être interprétées par le sentiment pour être vraiment comprises. Sous tant de charme et de finesse, on en saisit alors la force musicale : goûte-t-on moins le nectar de le boire dans le verre de Venise le plus subtil, le plus arachnéen et le plus irisé ?

Page 1