‹ DécapitéeChapitre 10 sur 12 · X

X

Sur la Seine, un peu au-dessous des moulins de Poissy, près d’une rive verdoyante, un joli bateau de plaisance était à l’ancre : un bateau à vapeur, comme il en vient à Trouville et à Dieppe au moment des courses, assez grand pour tenir la mer et tirant assez peu d’eau pour pouvoir naviguer en rivière.

Il descendait assez souvent jusqu’au Havre pour croiser sur la Manche, et il lui était arrivé quelquefois de remonter jusqu’à Paris ; mais il n’y séjournait guère.

Son ancrage préféré était entre Triel et Poissy.

Les riverains et les mariniers de ces parages le connaissaient bien, mais ils n’avaient jamais vu le propriétaire de ce yacht luxueux dont l’équipage ordinaire se composait de quelques hommes — Anglais, Norvégiens ou Russes, tous étrangers — qui parlaient à peine français et qui ne descendaient à terre que très rarement, pour acheter des provisions.

Dans le pays, on était habitué à le voir paraître et disparaître à des intervalles irréguliers, et l’on n’y faisait plus attention.

Il était parti à la fin de février, il était revenu en mars, le jour de la mi-carême, et il allait se remettre en route, car il chauffait doucement depuis la veille, attendant sans doute l’arrivée du maître.

Avec le printemps commencent les excursions nautiques, et probablement le maître allait profiter du temps, qui était superbe, pour visiter les côtes de France ou d’Angleterre.

Tel était le pronostic des pêcheurs qui venaient jeter l’épervier au-dessous du barrage de Poissy. Mais cette fois ils se trompaient. Le maître était déjà à bord, et il se proposait d’aller beaucoup plus loin qu’aux îles Britanniques.

En ce moment, il achevait de déjeuner et il avait un convive, attablé comme lui devant une bouteille de rhum aux trois quarts vide, qu’ils étaient en train de vider tout à fait.

Le maître, c’était l’homme de la rue Berton ; son convive, c’était cet énigmatique personnage qui avait joué dans le drame de l’atelier de Paul Vitrac un rôle inexpliqué ; c’était ce Caritidès que Vanda seule connaissait bien… et encore !

Il était à peu près de la même taille et il avait à peu près la même encolure que le soi-disant comte Borodino. Il lui ressemblait même, mais il était beaucoup plus jeune.

Ils causaient tranquillement, les coudes sur la table, dans une grande cabine qui servait de salle à manger sur le pont et à l’arrière du yacht.

Ils causaient en grec et ils s’interrompaient assez souvent pour tirer des bouffées des longues pipes qu’ils fumaient.

Une causerie à l’orientale, lente et intermittente, à laquelle il ne manquait que les costumes.

Ils étaient tous les deux vêtus à l’européenne, et personne ne les aurait pris pour des compatriotes d’Épaminondas.

Et en ce moment, ils ne s’occupaient guère des destinées de la Grèce moderne.

— Ce chaland n’arrive pas vite, dit Caritidès.

— Il sera ici avant la nuit ; c’est tout ce qu’il faut, répondit Borodino. Nous partirons dès que nous l’aurons pris à la remorque.

— Au risque d’échouer alors. Après le soleil couché, la navigation de la Seine n’est pas commode.

— Oh ! nous marcherons doucement. Nous nous rattraperons le jour. Et dans quarante-huit heures nous serons au Havre. Nous stopperons en grande rade pour opérer le transbordement. Une fois que nous aurons embarqué notre marchandise vivante, nous lâcherons le chaland et nous descendrons la Manche à toute vapeur. D’ici à une douzaine de jours, nous mouillerons dans le Bosphore, devant le kiosque de Rustem-Pacha.

— Oui, si nous ne rencontrons pas de gros temps dans le golfe de Gascogne.

— Ça pourrait nous retarder, mais ça ne nous empêcherait pas d’arriver. Le yacht tient admirablement la mer.

— Oh ! je sais bien qu’il ne coulera pas. Seulement, ta marchandise arrivera en mauvais état. Une Parisienne, ça doit avoir le mal de mer. Mais ça te regarde. Moi, je ne fais pas d’affaires avec Rustem. C’est égal !… la fantaisie qu’il a eue a failli te coûter cher, et à moi aussi. Si tu n’avais pas séquestré cette jeune fille, nous n’aurions pas eu la police sur les bras.

— Si c’était à refaire, je ne le referais pas. Je me suis laissé tenter par l’occasion. Je n’en aurais jamais trouvé une meilleure pour exécuter la commande de ce fou de Rustem.

— Oui, fou et archifou, de vouloir mettre dans son harem une grisette de Paris… une grisette sage… c’est un comble, et je te conseille de lui vendre celle-là sans garantie… Mais je persiste à croire que tu as eu tort de te charger de la commission. Il y a trop de risques à courir.

— Rustem paye en conséquence, et il y en a moins qu’à tuer sa femme. Ça ne te rapportera rien d’avoir coupé le cou à la tienne.

— Tu comptes donc pour rien le plaisir des dieux… la vengeance ? Et puis, elle me gênait… Depuis que je savais qu’elle avait un amant, je n’étais pas tranquille. Elle n’aurait eu qu’à lui raconter ce qu’elle savait de mon histoire et de la tienne. Il fallait en finir.

— Si tu t’étais contenté de la supprimer, personne ne se serait inquiété d’elle ; mais tu as imaginé cette mise en scène de la tête coupée. C’était tenter le diable.

— Oui, j’en voulais à Vitrac, et puis c’était si amusant et si bien combiné ! La petite sœur que j’ai fait venir de Vienne pour qu’on la prît pour l’autre, et l’invention de la faire passer pour muette !…

— Tout ça était beaucoup trop compliqué, et j’ai eu grand tort de m’y prêter. Tu vois où nous en sommes.

— Bah ! on s’en tirera. J’en avais assez de la France. Je ne regrette qu’une chose, c’est que nous ne ramenions pas Hélène. Elle vaut mieux que sa sœur, et je l’aurais volontiers gardée pour moi. Comment diable l’as-tu laissée échapper ?

— C’est cet imbécile de juge qui l’a laissée partir. Je n’avais pas le temps de courir après elle. Je savais qu’on allait m’arrêter, et je le serais si j’étais resté chez moi. Du reste, tu peux te consoler. Hélène n’aurait pas voulu de toi.

— Je ne l’aurais pas consultée. Et d’ailleurs, tout bien considéré, j’aurais préféré la supprimer, car elle parlera.

— Je n’en doute pas. Heureusement, nous serons loin. Je ne crains pas la police. Elle est si bête qu’elle ne se doutera jamais du tour que je lui ai joué. Je ne crains que le père de la grisette. Celui-là est un vieil enragé qui va remuer ciel et terre pour rattraper sa fille… Et je ne t’ai pas raconté qu’il m’a reconnu.

— Où donc t’avait-il vu ?

— Là-bas, pendant la guerre de Crimée, quand je commandais mon brick… et ce n’est pas sa faute si je n’ai pas été pendu à Thermia… Il était sur le navire français qui nous a pris à l’abordage… c’est lui qui m’a donné le coup de sabre dont je porte encore la marque… et si je ne m’étais pas sauvé à la nage…

— Mais tu t’es sauvé, et il ne recommencera pas. Il est trop vieux, et il ne doit pas être plus habile que les policiers de ce pays-ci.

— C’est probable, mais il a avec lui l’amoureux de sa fille… un élève de Vitrac qui était là quand tu as apporté le sac.

— Décidément, nous n’avons pas de chance… mais… il ne t’a pas reconnu, celui-là ?

— Non… je ne crois pas… nous étions si bien déguisés, moi en moine et toi en fort de la halle… et pourtant, au Café Américain, ces deux invités de Vitrac nous ont remarqués. Il est vrai que l’un d’eux m’avait vu souvent me promener en voiture avec Irène, avant l’arrivée à Paris de sa sœur. Et le lendemain, j’étais avec Hélène, quand je les ai rencontrés au bois de Boulogne. J’ai paré le coup à force d’aplomb… en leur racontant à ma façon l’histoire de ma prétendue nièce… Elle n’a pas compris, parce que je parlais français, et elle a joué assez bien son rôle de muette… mais si elle les revoit, je ne serai plus là pour l’empêcher de bavarder en grec ou en allemand… elle a déjà commencé chez le juge d’instruction.

— Il est certain que nous aurions dû lui faire couper la langue, ricana Caritidès ; mais il n’est plus temps. Laisse-moi te conter un bon tour que j’ai préparé hier soir avant de sortir de Paris.

— À qui ?

— À l’ancienne de Vitrac. Tu sais… cette fille que j’avais prise pour me venger de lui, en attendant mieux.

— Une grosse imprudence, je te l’ai toujours dit.

— Bah ! elle non plus ne m’a pas reconnu au bal, et elle ne connaissait pas ma femme. Eh bien, j’ai trouvé le moyen de lui repasser le cadavre. Tu te rappelles l’exécution dans ton jardin, la veille de l’arrivée d’Hélène ?

— J’ai de bonnes raisons pour m’en souvenir, dit entre ses dents Borodino ; je t’ai aidé, et si j’avais pu prévoir la suite…

— Tu m’aurais aidé tout de même. Irène me gênait, mais elle te gênait aussi, et quand je t’ai expliqué mon plan, tu n’as pas fait la moindre objection. À la brune, tu as conduit ma femme au bout de la terrasse, sous prétexte de lui montrer des fleurs nouvelles. Je l’attendais, caché derrière un gros arbre, et pendant qu’elle se baissait pour les regarder, je l’ai décapitée d’un seul coup avec le vieux sabre que j’ai rapporté de mon dernier voyage à Téhéran. Et je me flatte d’avoir opéré lestement.

— Je n’ai jamais fait mieux quand j’étais jeune.

— Tu n’as pas oublié non plus que, sans désemparer, nous avons mis la tête dans un sac plein de farine et le corps déshabillé dans une caisse que j’avais fait faire tout exprès ? Nous l’avons portée avec le sac dans ton grand coupé que tu avais attelé toi-même et que j’ai conduit à Clignancourt. J’avais loué là dans une rue déserte une cour et un hangar où nous avons remisé nos deux colis. Tu étais à côté de moi sur le siège du coupé, et tu m’as aidé à les décharger. Nous sommes retournés au hangar le lendemain, vers minuit, pour nous déguiser, toi en moine et moi en portefaix. J’y avais déposé nos costumes. La place Pigalle n’est pas loin de la chaussée Clignancourt. Deux heures après, tu faisais ton entrée dans le bal de Vitrac, et dix minutes plus tard j’y faisais la mienne avec mon sac. Ton coupé nous attendait sur le boulevard de Clichy. Il nous a ramenés à notre vestiaire. Nous y avons repris nos habits, et tu as voulu monter au Café Américain avant de rentrer rue Berton. Ces deux invités de Vitrac y sont venus.

— Oui, et quand je les ai rencontrés le lendemain au bois de Boulogne, j’ai jugé qu’il valait mieux payer d’audace et ne pas les éviter. Mais où veux-tu en venir en me racontant des faits que je connais aussi bien que toi ?

— À te rappeler que la caisse qui servait de cercueil à Irène était restée sous le hangar. J’avais l’intention de l’y laisser, mais hier il m’est venu une idée. J’avais, comme tu sais, quitté la maison de la rue Berton le lendemain du bal, avant l’arrivée de ma belle-sœur, que je ne voulais pas voir, et j’étais allé me loger près des fortifications.

— Boulevard Ney. C’est là que je t’ai envoyé mon cocher pour te prévenir que j’étais surveillé et pour te donner rendez-vous sur le yacht.

— Tu vois que je n’y ai pas manqué. Je suis même arrivé en avance, puisque tu attends le chaland qui porte la Parisienne destinée à Rustem-Pacha. Mais avant de partir, j’ai arrangé une surprise que je voulais faire à Vanda. Avec ma défroque de farinier, je me suis fabriqué un costume de commissionnaire. J’ai chargé la malle sur mon dos et je l’ai portée rue Condorcet, chez cette fille ; je l’y ai laissée avec une lettre où je lui ai écrit que je viendrais à minuit et que je passerais la nuit chez elle.

— À quoi bon ?…

— J’en avais adressé une autre à la préfecture pour avertir le chef de la sûreté que l’assassin de la décapitée se présenterait cette nuit chez sa complice et qu’on y trouverait le cadavre. On ne m’arrêtera pas, mais on l’arrêtera, elle…

— Et qu’y gagneras-tu ?

— Ça me réjouit de penser qu’on va l’accuser, qu’elle sera emprisonnée, jugée et peut-être bien condamnée.

— Et c’est pour te procurer cette joie que tu as envoyé à la police une lettre de ton écriture ?…

— On ne la connaît pas, mon écriture. Si j’avais pu jouer le même tour à ce Vitrac, je n’y aurais pas manqué.

— Tu es fou ! Tu fais de la fantaisie quand il s’agit de ta vie et de la mienne. Je te croyais sérieux. Je regrette maintenant d’avoir travaillé avec toi.

— Je ne t’en veux pas pour ça, mon vieux Samothraki, et je crois aussi que nous ne pouvons plus marcher ensemble. Tu as été un homme comme je les aime, à l’époque où tu commandais ton brick… tu as fait de grandes choses… ton nom vivra dans les îles… maintenant, tu es riche, tu te reposes sur tes lauriers et tu en as le droit. Le petit commerce que tu fais avec Rustem et avec d’autres pachas suffit à occuper utilement tes loisirs. Moi, la traite des blanches ne m’irait pas du tout, et la vie des grandes villes ne me va pas non plus. Je la mène depuis trois ans, parce que j’ai fait la sottise d’épouser cette Irène… Je me suis débarrassé d’elle… Maintenant, je n’aspire plus qu’à reprendre la bonne vie de klephte que j’ai menée dans ma jeunesse. Oh ! la bande de Marathon ! c’était le bon temps. On l’a détruite, mais il ne manque pas de braves garçons dans la montagne, et je me sens capable de les commander ; les touristes anglais ne manquent pas non plus là-bas, et ils ont assez de guinées dans leurs poches pour payer de bonnes rançons.

Le vieux pirate écoutait sans mot dire cet éloge du brigandage ; mais ses yeux brillaient, et les souvenirs que son complice évoquait venaient de réveiller ses anciennes passions de forban.

— Tout ça, mon cher, reprit l’assassin d’Irène, c’est pour te dire que je partagerai ta fortune tant que nous serons sur ton yacht, mais qu’en débarquant sur la côte du Bosphore, je me séparerai de toi. Il me tarde déjà d’y être.

— À moi aussi ! soupira Borodino.

— Moins nous perdrons de temps ici, plus tôt nous arriverons. À ta place, je n’attendrais pas ce chaland, qui va comme une tortue. Rustem-Pacha se passera de sa Parisienne. Le beau malheur !

— Un malheur dont je me consolerais. Mais je ne peux pas abandonner mes gens que j’ai laissés dans le canot qui remorque la gabare. Que deviendraient-ils sans moi ? Ils seraient pris… et ils parleraient…

— Tu as peut-être raison. Attendons encore. Mais, dis-moi, si nous étions pris nous-mêmes… sur ton yacht… — j’espère bien que non, mais il faut tout prévoir… — que ferais-tu ?

— Je me ferais sauter avec ceux qui viendraient m’arrêter.

— Tu as donc de la poudre ici ?

— Douze barils.

— C’est plus qu’il n’en faut, dit en souriant Caritidès. Moi, je tâcherais de me sauver à la nage. Mais nous n’en sommes pas là. J’ai envie d’aller voir si elle arrive, cette gabare de malheur. En montant sur la passerelle, je la découvrirai peut-être.

— Comment la reconnaitras-tu ? L’as-tu vue seulement, quand elle était amarrée au quai de Passy ?

— Je n’y ai pas fait grande attention… Mais je la reconnaîtrai aux deux canots qui la remorquent.

— Je vais monter avec toi. J’ai encore de bons yeux.

— Moi aussi, mais je n’ai pas été marin, même d’eau douce, et tu feras très bien de m’accompagner là-haut.

Les deux complices étaient déjà sur le pont, où veillait, accoudé sur le bordage, un homme en vareuse, qui n’était autre que le valet de pied avec lequel Dangalas et Cordouan avaient eu maille à partir quand ils s’étaient présentés ensemble, l’avant-veille, chez le soi-disant Russe de la rue Berton.

Tous les gens de M. Borodino étaient à deux fins : domestiques à terre, matelots à bord.

Il les avait recrutés dans l’Archipel, et ils ne valaient pas mieux que lui ; mais ils lui étaient dévoués jusqu’à risquer les galères pour le servir.

Celui-là vint à son maître et lui dit :

— Il y a là-bas, sur l’île, un individu qui fait semblant de pêcher et qui nous surveille.

Borodino regarda et haussa les épaules en voyant un vieillard, coiffé d’un mauvais chapeau de paille et assis au bord de l’eau, une ligne à la main.

— Je crois bien que j’aperçois le chaland ! s’écria Caritidès.

Borodino se fit un abat-jour avec sa main, et répondit :

— C’est bien lui. Il y a mis le temps, mais enfin le voilà. Et il arrive au bon moment. Le jour baisse, et personne ne nous verra manœuvrer. Ce bonhomme accroupi ne s’occupe pas de nous.

Ce bonhomme, comme l’appelait le vieux forban, n’avait vraiment pas l’air de s’être établi là pour surveiller autre chose que le bouchon de sa ligne dansant sur l’eau.

Borodino ne perdit pas son temps à demander à son valet, transformé en matelot, d’où lui était venue l’idée que cet imbécile les espionnait. Borodino était si content de voir arriver la prison flottante où il avait fait enfermer Augustine, qu’il ne pensait plus qu’à préparer l’appareillage de son yacht, avec la gabare à la remorque.

C’était bien elle qui venait de s’engager dans un bras assez étroit de la rivière, divisée par une île très longue et très boisée. Deux canots, montés chacun par deux hommes, la traînaient lentement, aidés par le courant, et si Dangalas eût été là, il l’aurait reconnue à la description que le père l’Asticot lui en avait faite : très haute sur l’eau parce qu’elle était peu chargée ; les flancs peints en rouge brun et l’avant peint en vert ; toutes les écoutilles fermées et personne à la barre du gouvernail, amarrée au cabestan.

Ce lourd bateau n’allait pas vite, mais dans quelques minutes il allait venir se placer à l’arrière du yacht, qui n’avait qu’à larguer un câble pour se mettre en route.

Les rameurs des canots venaient de l’apercevoir, et ils ' souquaient sur leurs avirons pour l’atteindre le plus tôt possible.

— Tiens ! dit Caritidès, le pêcheur à la ligne qui les hèle ! Qu’est-ce qu’il peut bien leur crier ?

Le pêcheur, en effet, s’était levé, et se faisant un porte-voix de ses deux mains, il lançait des appels qu’ils devaient comprendre, car le vent portait de leur côté, tandis que du yacht on ne distinguait pas les paroles.

Ces appels, il les appuyait par des gestes dont la signification n’était pas difficile à saisir.

— Bon ! j’y suis, reprit Caritidès ; ils rasent de trop près la rive gauche ; il les avertit qu’il n’y a pas assez de fond de ce côté-là et qu’ils vont s’échouer. Décidément, il y a des braves gens partout. Pourvu qu’ils comprennent ce qu’il veut leur dire ! Oui… les voilà qui obliquent à droite ; l’homme les encourage ; ils rament vigoureusement, et la gabare glisse sur la rivière comme une hirondelle…

Il parlait encore et il continuait à s’extasier sur l’obligeance de ce pilote improvisé qui interrompait sa pêche pour remettre dans le bon chemin des mariniers qu’il ne connaissait pas.

Un bruit insolite coupa court à son enthousiasme, le bruit d’un choc violent suivi d’un craquement prolongé. En même temps la gabare s’enfonçait par l’avant, et la secousse fut si forte que les deux remorques se rompirent et que les deux canots s’en allèrent à la dérive.

— Ah ! le gredin ! dit entre ses dents Borodino. Il l’a fait exprès.

Que l’homme au chapeau de paille l’eût fait exprès ou non, cet échouage compliquait beaucoup la situation ; car il n’y avait pas à s’y tromper, le chaland avait touché sur un rocher à fleur d’eau ; il y avait même crevé sa coque et il coulait — très lentement, mais il coulait, et alors même qu’il serait resté à flot, l’avarie grave qu’il venait de recevoir l’aurait empêché de continuer le voyage sur la Seine.

Il fallait aviser, et comment ? Abandonner la gabare où Augustine était enfermée, impossible d’y songer. Borodino se serait encore consolé de perdre sa prisonnière, s’il eût été certain qu’elle allait mourir noyée ; mais la rivière n’était pas assez profonde pour engloutir un chaland de haut bord, et tout faisait prévoir qu’il émergerait encore après avoir touché le fond.

Les gens du pays accourraient, et le pêcheur ne manquerait pas d’aller leur annoncer l’accident. Il n’était certes pas venu dans l’île à la nage, et il devait avoir quelque part, sous les saules de la rive, une barque dont il se servirait pour traverser le petit bras de la Seine.

Il avait déjà posé sa ligne et quitté la place. On ne le voyait plus.

Les quatre rameurs des deux canots remorqueurs avaient compris que le cas était de ceux où ils ne pouvaient agir sans consulter leur maître, car ils poussaient droit au yacht.

— Ça se gâte, dit Caritidès. Nous n’avons plus qu’un moyen de nous tirer de là : aller chercher ta marchandise vivante, la transborder ici et faire machine en avant, sans perdre une minute. Veux-tu que je me charge du déménagement ?

— Tu arriverais trop tard, répondit en grinçant des dents le vieux pirate. Nous sommes signalés… tous les riverains vont arriver pour aider au sauvetage… ils arrivent déjà…

Une barque, venue de l’autre bras de la Seine, tournait en ce moment la pointe de l’île, montée par deux hommes.

L’un des deux était le pêcheur, très reconnaissable de loin à son chapeau de paille.

L’autre, encapuchonné dans un caban, tenait la barre.

— Voilà ce que je craignais ! s’écria Caritidès ; mais ils viennent à nous, au lieu de s’occuper de la gabare… tout n’est pas perdu… laissons-les monter à bord, et, quand nous les tiendrons…

— Ils ne redescendront pas, grommela Borodino, qui avait deviné le projet de son digne associé.

— Dès qu’ils seront ici, j’irai chercher la Parisienne avec un des deux canots et je la ramènerai. Les voilà qui accostent le yacht ; je ne serai pas fâché de causer d’abord avec tes rameurs… Quand ils t’auront fait leur rapport, je prendrai les deux plus solides pour me conduire à la gabare.

Les quatre coquins, domestiques du faux comte et bandits à tout faire, grimpèrent vivement à l’échelle du yacht et n’attendirent pas que leur maître les interrogeât.

Ils racontèrent, en parlant tous à la fois, comme quoi la gabare s’était échouée par la faute du pêcheur à la ligne qui leur avait crié de passer à droite, parce que le fond manquait sur la rive gauche, tandis que c’était précisément le contraire. Ils étaient unanimement convaincus que cet homme avait prémédité l’échouage.

Les deux chefs n’en doutaient pas, mais les hommes ajoutèrent qu’ils avaient aperçu des gens attroupés sur la rive gauche. L’un d’eux croyait même avoir vu briller le galon d’argent du chapeau d’un gendarme.

C’était plus grave que tout le reste. Il n’y avait plus d’autre parti à prendre que de filer à toute vapeur, en abandonnant la prisonnière, et d’aborder plus bas, à quelque village pourvu d’une station de chemin de fer où l’on pourrait rencontrer un train descendant. Chacun pourvoirait alors à sa propre sûreté. C’était la déroute complète, mais c’était peut-être le salut, et Caritidès était prêt à tenter l’aventure.

Le vieux forban ne refusait pas d’essayer de fuir, mais il lui en coûtait de laisser vivante sa dernière victime, qui témoignerait contre lui. Il se disait qu’il lui restait peut-être le temps, non pas de la transporter sur son yacht, mais de la tuer dans l’entrepont du chaland où elle était enfermée.

Un meurtre de plus ne lui coûtait guère, et ce meurtre pouvait lui assurer l’impunité.

La barque, montée par l’homme au chapeau de paille et gouvernée par l’homme au caban, arrivait, mais elle était encore assez loin.

Samothraki allait se décider à descendre dans un de ses canots pour aller faire lui-même la sinistre besogne qui allait le délivrer d’Augustine, lorsque Caritidès le prit par le bras et lui montra, sans dire un seul mot, un individu qui venait d’apparaître à la place que le pêcheur avait quittée.

Celui-là n’arrivait pas pour regarder, encore moins pour délibérer ; car, sans hésiter une seconde, il se jeta à l’eau tout habillé, et il se mit à nager vigoureusement vers le chaland qui s’enfonçait de plus en plus.

C’était le dernier coup porté au dernier espoir des bandits. Augustine maintenant avait un défenseur.

Le mécanicien du yacht était monté sur le pont pour demander des ordres, et le faux Borodino allait lui commander : « Machine en avant », lorsque l’homme qui tenait la barre de la barque où ramait le pêcheur à la ligne se leva tout debout et rejeta le capuchon de son caban.

Borodino le reconnut et dit à son mécanicien :

— Pas encore. Descends et tiens-toi prêt à marcher à mon coup de sifflet.

Sa résolution était prise. Il se sentait perdu, mais il ne voulait pas mourir sans se venger.

La fille lui échappait. Le père ne lui échapperait pas.

L’ancien pirate avait reconnu le vieux maître qui lui avait jadis balafré le front d’un coup de sabre. Cordouan était maintenant assez près du yacht, et son profil accentué se détachait nettement sur le ciel encore éclairé par les dernières lueurs d’un beau coucher de soleil.

Mais le misérable n’avait pas reconnu l’homme qui venait d’aborder la gabare et qui, en ce moment, y grimpait en s’accrochant des pieds et des mains avec l’adresse d’un singe.

Celui-là, c’était Jean Dangalas, dit Tire-Lire, qui s’était mis en route de bonne heure avec ses deux alliés et qui arrivait à temps pour sauver Augustine.

La journée avait été rude, et le succès final était dû en grande partie au père l’Asticot, qui avait guidé et dirigé l’expédition avec une sagacité rare.

En suivant à pied le chemin de halage, ils avaient rejoint, un peu au-dessous du Pecq, le chaland parti dans la nuit et retardé par les écluses.

C’était heureux, mais ce n’était pas suffisant. Il fallait encore l’aborder, et ils n’avaient pas de barque à leur disposition. Encore moins pouvaient-ils disposer d’une force armée quelconque. S’adresser aux autorités du Pecq pour leur dire qu’on enlevait une jeune fille sur ce gros bateau construit pour transporter des marchandises, c’eût été perdre du temps inutilement. On les aurait pris pour des farceurs.

Àce moment, le vieux pêcheur avait eu une idée. Il savait que le yacht était amarré au-dessous des moulins de Poissy, un peu plus bas qu’une île qui divise la Seine en deux bras, et il s’était souvenu qu’il connaissait, à Poissy même, le brigadier de la gendarmerie, amateur de pêche comme lui, qui venait souvent jeter la ligne dans ces parages.

Àce brigadier, le père l’Asticot pouvait confier son embarras et demander main-forte au besoin, et il avait arrêté son plan en conséquence.

La gabare allait très lentement, et en frétant une carriole au Pecq, les trois alliés étaient arrivés à Poissy bien avant elle.

L’Asticot avait eu tout le temps de voir le brigadier et de préparer l’embuscade dans l’île. Il s’était installé, sa ligne en main, à la place devant laquelle la gabare devait forcément s’échouer, si les rameurs se laissaient prendre aux perfides signaux du pêcheur. Cordouan et Dangalas, avec une barque louée à un passeur de l’endroit, avaient fait le tour de l’île et attendaient l’événement.

Le naufrage avait eu lieu ; les remorqueurs, violemment séparés du chaland, s’étaient dirigés vers le yacht.

Augustine ne courait donc plus de danger immédiat, car la gabare, ayant touché le fond de la rivière, ne pouvait pas s’enfoncer davantage.

Cordouan, qui croyait avoir tout le temps de secourir sa petite-fille, pensa d’abord à courir sus au forban qui la lui avait prise. Il avait un vieux compte à régler avec lui, et il voulait à tout prix l’empêcher de fuir, en l’arrêtant de sa main sur son yacht et devant tout son équipage de bandits.

C’était un dangereux coup d’audace, mais les riverains avertis bordaient déjà la rive gauche, et il y avait avec eux plusieurs gendarmes, dont le brigadier.

Les trois alliés s’étaient partagé les rôles. Pendant que Cordouan et le vieux pêcheur ramaient vers le yacht, Dangalas traversait l’île en courant et se jetait à l’eau pour aborder la gabare.

Au moment où il prenait pied sur le pont, les deux autres défenseurs d’Augustine accostaient le yacht, et le vieux pêcheur disait au vieux marin :

— Amusez-les, pendant que je vais chercher les gendarmes ; le brigadier me fait signe de venir le prendre et le passer avec un ou deux de ses hommes. Les bandits les ont vus, et ça suffit pour les tenir en respect. Mais pas de bêtises, là-haut ! Ne les irritez pas, ils pourraient vous faire un mauvais parti.

Cordouan était déjà sur l’échelle, et, peu soucieux des prudentes recommandations du père l’Asticot, il avait mis le revolver au poing, et il grimpait comme s’il se fût agi d’enlever un corsaire à l’abordage.

Caritidès et Samothraki l’attendaient sur le pont.

Dangalas, en cet instant décisif, ne songeait ni à ces deux coquins, ni à ses deux alliés. Dangalas avait couru à l’écoutille hermétiquement fermée et s’efforçait de soulever la clôture en bois qui recouvrait l’entrée de l’escalier par lequel on descendait dans l’entrepont.

Il y usait ses ongles, et il commençait à craindre de n’y pas réussir, faute d’une hache pour briser ce couvercle qui le séparait de la pauvre captive.

Elle était là et elle vivait encore, car elle appelait au secours, et ses cris arrivaient jusqu’à lui.

Il lui répondait sans trop espérer qu’elle l’entendrait, mais il se rassurait en se disant que ses amis viendraient à son aide et qu’Augustine en serait quitte pour la peur.

Sur le yacht commençait une autre scène.

— Rendez-vous, tas de brigands ! avait dit le père Cordouan comme entrée de conversation.

Et comme personne ne faisait mine de se rendre, il s’était hâté d’ajouter avec la même violence :

— Vous êtes pris, canailles ! les gendarmes arrivent… Vous pouvez me tuer, mais j’ai six balles à tirer. Ma peau vous coûtera cher, et quand vous m’aurez tué, vous n’échapperez pas… le télégraphe a marché, et la gendarmerie vous attend au pont de Mantes.

Les figures de tous les bandits de l’équipage s’allongeaient, et Caritidès lui-même avait beaucoup perdu de son assurance.

— Saute par-dessus bord, lui dit en grec le vieux forban Samothraki.

Et, sans attendre la réponse de son complice, il disparut dans l’escalier qui conduisait jusqu’au fond du yacht.

Au même moment, sur la gabare, le couvercle de l’écoutille se soulevait, ce couvercle après lequel Dangalas s’acharnait inutilement, et presque aussitôt apparaissait non pas la tête charmante d’Augustine, mais la tête noire et crépue du négrillon qui depuis quatre jours servait de femme de chambre à la prisonnière.

Dangalas le prit par la tignasse, l’enleva comme il aurait enlevé une taupe saisie dans son trou, et le jeta sur le pont comme un paquet.

Le nègre se releva, roula un instant des yeux effarés, puis, prenant son élan, piqua une tête dans la rivière.

Dangalas ne s’amusa pas à regarder s’il revenait sur l’eau. Dangalas sauta dans l’entrepont, qu’il trouva éclairé à giorno, et Augustine se jeta dans ses bras.

Elle ne l’avait pas reconnu et elle balbutiait :

— De l’air ! sauvez-moi ! j’étouffe !

Elle ne pesait guère, la pauvre enfant, et il eut tôt fait de la porter sur le pont, où il la remit sur ses pieds, en lui disant :

— Ne craignez rien… votre grand-père est là.

Il lui montrait le yacht qui n’avait pas bougé, mais qui commençait à s’effacer un peu dans la brume du soir.

— Où suis-je ? demanda-t-elle d’une voix faible.

— Tout près de Paris… Vous pourrez coucher cette nuit dans votre petite chambre toute blanche… rue du Port-Mahon.

Dangalas parlait encore, quand une effrayante clarté embrasa le ciel, en même temps qu’une secousse terrible ébranlait la gabare et le jetait contre le bordage avec Augustine.

Peu s’en fallut que ce tremblement de terre sur l’eau ne les précipitât dans la Seine. Peu s’en fallut aussi qu’ils ne fussent écrasés par les débris qui retombaient de tous les côtés, lancés en l’air par l’explosion.

Le vieux forban avait tenu la parole qu’il s’était donnée à lui-même de périr plutôt que de se laisser prendre.

Le yacht venait de sauter avec tous ceux qui étaient à bord, y compris Caritidès, qui n’avait pas suivi assez vite le conseil donné par son complice.

— Père ?… où est père ?… cria la jeune fille.

Dangalas n’eut pas le courage de lui répondre : « Il est sauvé. » Il était persuadé du contraire, et son silence le disait assez.

— Il est mort ! gémit Augustine. Ah ! pourquoi ne m’ont-ils pas tuée, les monstres qui m’ont prise ? Je ne resterais pas seule au monde… je n’avais plus que lui.

— Il vous reste moi, dit doucement Dangalas ; ne sommes-nous pas fiancés ? Et vous aurez aussi une mère… la mienne…

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