‹ DécapitéeChapitre 9 sur 12 · IX

IX

Pendant que les agents, commandés par un ancien brigadier de son escadron, occupaient militairement la propriété de M. Borodino, disparu avec toute sa suite, Cavaroc avait regagné son domicile dans la ferme intention de se mettre au lit pour se reposer de ses fatigues et de ne faire qu’un somme jusqu’au lendemain matin.

L’homme propose et Dieu dispose, même quand l’homme est un capitaine de cuirassiers.

En arrivant chez lui, Cavaroc trouva, assis dans l’antichambre et lisant le journal, son groom qui d’habitude passait ses soirées dehors.

Cavaroc était un bon maître, et comme il rentrait toujours très tard, ses domestiques avaient la permission de minuit. Ils en profitaient pour se répandre dans les cabarets et même dans les bastringues qui foisonnent aux environs de l’École militaire.

Si Médard, ce soir-là, s’était privé de sortir, c’était sans doute qu’il tenait à ne pas manquer la rentrée du capitaine, et s’il tenait à le voir avant qu’il se couchât, c’était qu’il avait à lui dire quelque chose de très important.

Ce raisonnement, Cavaroc le fit dès qu’il aperçut, en ouvrant sa porte, son groom qui avait l’air de l’attendre, et il ne perdit pas de temps pour l’interroger.

— Qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda-t-il sans préambules.

— Mon capitaine, répondit Médard, — il n’était pas militaire, mais il disait : « mon capitaine » comme il aurait dit : « monsieur le comte » si son maître eût été comte, — il y a…

— Quoi, sacrebleu ?

— Il y a… une dame…

— Qu’est-ce que tu me chantes là ? Quelle dame ? et pourquoi prends-tu des airs mystérieux, comme l’autre jour quand il en est venu une à l’heure de mon déjeuner ?

— Mon capitaine, c’est la même.

— Quoi !… cette grande brune que tu avais fait entrer dans le fumoir ?…

— Oui, mon capitaine. Elle est revenue.

— Ah !… Eh bien, qu’est-ce qu’elle me voulait ?

— Je ne sais pas, mon capitaine.

— Comment !… elle est partie sans te le dire ?

— Mais, mon capitaine, elle n’est pas partie. Elle est arrivée à neuf heures. Je lui ai dit que vous étiez sorti et que vous ne rentreriez que passé minuit, peut-être même pas du tout. Elle m’a répondu qu’elle avait absolument besoin de vous parler, et qu’elle vous attendrait jusqu’à demain s’il le fallait.

— Et tu lui as permis de rester ?

— Je n’ai pas osé la mettre à la porte. Et puis elle ne se serait pas laissé faire. Votre ordonnance n’était pas là. J’aurais bien été chercher le concierge pour m’aider à renvoyer cette dame, mais j’ai eu peur d’un esclandre.

— C’est bien !… je te chasse !

— Oh ! mon capitaine ! supplia Médard, qui tenait beaucoup à sa place et un peu aussi à son maître.

— Parfaitement !… et tu ne l’as pas volé. Je pourrais te pardonner pour cette fois, si tu n’étais à mon service que depuis huit jours… mais tu as eu tout le temps de connaître mes habitudes… Combien est-il venu de femmes chez moi depuis que tu me sers ?

— Beaucoup, mon capitaine.

— Est-ce que je les ai toutes reçues ?

— Non, mon capitaine, mais vous aviez reçu celle-là… la première fois.

— D’abord, ce n’est pas une raison… il m’est arrivé souvent d’avoir assez d’une fois… et puis, as-tu jamais vu une seule des femmes que j’ai reçues se permettre de s’installer chez moi en mon absence ?… Ce serait du joli ! Toutes les farceuses que je connais se donneraient rendez-vous dans mon appartement… Il ne te manquerait plus que de leur offrir des rafraîchissements.

— Mon capitaine, j’ai eu tort… mais si vous saviez… si vous aviez vu cette dame…

— Eh bien, quand je l’aurais vue ? est-ce que tu te figures que pour ses beaux yeux je me serais laissé envahir ?

— Ce n’est pas ça, mon capitaine… mais elle est tombée ici avec une figure bouleversée… Pour sûr, il lui est arrivé un malheur… et elle est entrée comme une bombe… on aurait dit qu’on la poursuivait pour la tuer… Elle était si troublée qu’elle pouvait à peine parler. Elle disait des mots sans suite… « Il faut que je le voie… Si je ne le vois pas avant de rentrer chez moi, je suis perdue… » Je n’ai guère compris que ça… et je vous jure, mon capitaine, qu’elle n’est pas venue ici pour s’amuser… Ça fait que je n’ai pas eu le courage de la renvoyer… Mais il est encore temps… Elle ne vous a pas entendu ouvrir… si vous voulez, je vais lui dire que vous découchez cette nuit et qu’elle ne peut pas rester ici…

Cavaroc ne se pressa pas de répondre. Les explications de Médard lui donnaient à réfléchir.

Cette visiteuse inattendue, c’était Vanda, et il la croyait capable de bien des audaces, mais pas de jouer la comédie de l’effroi pour se procurer l’agrément de s’établir jusqu’au lendemain dans le logement d’un officier qui lui plaisait.

Vanda, plus ou moins mêlée au drame dont la scène capitale s’était jouée dans l’atelier de Vitrac, Vanda savait bien des choses, et elle en avait peut-être appris de nouvelles qui la poussaient à confier enfin tous ses secrets à un ami.

Cavaroc n’était pas encore le sien, mais elle espérait qu’il le deviendrait, et il n’était pas, comme Vitrac, intéressé dans la question.

Vanda avait bien pu avoir l’idée de s’adresser à Cavaroc.

Et, si elle l’avait eue, Cavaroc aurait tort de refuser de la voir.

— Où est-elle ? demanda-t-il brusquement.

— Dans le fumoir… comme l’autre jour, répondit avec empressement Médard, très heureux d’avoir conjuré l’orage. Faut-il la prévenir que vous êtes là, mon capitaine ?

— Non… Je m’annoncerai moi-même. Reste ici, en faction. Ne reçois personne sous aucun prétexte et ne bouge que si je te sonne.

Subitement rallié à une nouvelle façon d’envisager la situation, Cavaroc tenait à surprendre Vanda, et il se proposait de recevoir ses confidences, de les provoquer même, mais de ne lui en faire aucune.

Les secrets, que le hasard lui avait livrés, ne lui appartenaient pas à lui seul, et son devoir de galant homme était de les garder, surtout le secret de la fuite d’Hélène et de l’asile qu’elle avait trouvé chez Julien de Jonville.

Quant aux aveux que Vanda allait peut-être lui faire, il comptait ne les utiliser que, le cas échéant, dans l’intérêt de son ami et de la jeune fille que son ami cachait chez lui.

Ainsi préparé à affronter une scabreuse entrevue qu’il n’avait point cherchée, le capitaine s’arma d’un flambeau pour traverser le salon et entra sans frapper dans le fumoir où Médard avait introduit la dame.

Elle était affaissée sur un divan et tellement absorbée dans ses pensées qu’elle ne l’entendit pas et qu’il put venir, sans qu’elle bougeât, se planter en face d’elle et lui dire gaiement :

— Visite du soir, espoir !… Quel heureux vent vous a poussée chez moi, chère madame ?

Vanda fut debout en un clin d’œil et balbutia, pâle d’émotion :

— Enfin !… vous voilà !… Je tremblais de ne pas vous voir…

— Vous vous imaginiez donc que je couche en ville ?… Jamais !… j’ai des mœurs… Mais qu’avez-vous donc ?… Seriez-vous souffrante ?

— J’ai… que je suis perdue…

— Diable !… perdue ; c’est grave !… mais vous ne le serez pas longtemps… quelqu’un vous retrouvera… moi, si vous voulez…

— Ne plaisantez pas, je vous en supplie !… c’est trop sérieux… et je n’espère qu’en vous.

— Vous avez raison d’espérer. De quoi s’agit-il ?… Seriez-vous brouillée avec M. Vitrac ?… Dans ce cas, je ne pourrais guère vous servir… je le connais trop peu… et puis il y a le proverbe : Entre l’arbre et l’écorce…

— Que m’importe Vitrac ?… je ne le reverrai de ma vie.

— Voilà du nouveau, par exemple !… Que vous a-t-il donc fait ?

— Il m’a trompée… cette femme qu’on a tuée était sa maîtresse… Mais s’il n’y avait que cela…

— Ah ! mon Dieu !… quel crime a-t-il donc commis ? demanda le capitaine, beaucoup plus intrigué qu’effrayé.

Vanda tira une lettre de son corsage et la lui tendit en lui disant :

— Lisez !

Pour le coup, le capitaine resta stupéfait. Il s’attendait à tout, excepté à entendre Vanda lui demander de lire une lettre à elle adressée. C’était bien à elle, car du premier coup d’œil il avait lu le nom de la dame sur l’enveloppe qu’elle lui présentait.

Et comme il hésitait à la prendre :

— Lisez ! reprit-elle. Que craignez-vous ?

— Oh ! rien… mais si c’est un billet doux que vous avez reçu d’un amoureux, je n’ai pas la moindre envie d’en prendre connaissance. Il me semblerait que j’assiste à un duo d’amour chanté par un autre… et pour jouer ce rôle passif, je manque d’habitude.

— Il n’est pas question d’amour dans cette lettre. Lisez, vous dis-je !

— Et quand j’aurai lu…

— Je vous demanderai… vos conseils… je n’ose pas dire : votre protection.

— Alors… puisqu’il s’agit de vous rendre service… je me risque.

Cavaroc, de plus en plus intrigué, tira de l’enveloppe un papier qu’il déplia et lut tout haut :

« Je vous ai fait du bien, et maintenant j’ai besoin de vous. Je ne compte pas beaucoup sur votre reconnaissance, car je connais les femmes… »

— Cet homme a lu Schopenhauër, dit en riant le capitaine.

« Mais vous me connaissez, moi, et vous croirez sans peine que si vous refusiez de me rendre le service que j’attends de vous, ce refus vous coûterait très cher. Quand je promets, je tiens, vous le savez par expérience. Je ne vous ai jamais fait attendre un cadeau promis. La punition non plus ne se ferait pas attendre… »

— Voilà un grossier personnage ! s’écria Cavaroc ; reprocher à une femme ce qu’on lui a donné, c’est le fait d’un goujat.

— Goujat… voleur… assassin, dit Vanda d’une voix sourde. Il est tout cela et peut-être pis.

— Pis, ce serait difficile. Comment, diable ! avez-vous pu vous lier intimement avec un scélérat si complet ?

— Je vous le dirai… ce sera mon premier châtiment, mais…

— Et quel service peut-il bien attendre de vous ?

— Lisez ! mais lisez donc !

La situation se corsait, et maintenant Cavaroc ne demandait pas mieux que d’aller jusqu’au fond de ce mystère encore plus répugnant qu’inquiétant.

Il ne se doutait guère que le temps était aux découvertes épistolaires, et que le lendemain Jean Dangalas lirait au grand-père d’Augustine une lettre qui éclaircirait un autre côté des ténébreuses intrigues où se trouvaient pris quelques innocents des deux sexes.

Et il continua, non sans dégoût, la lecture de ce billet menaçant.

« Voici ce que je vous demande… c’est-à-dire ce que je veux. Je me suis vengé d’une femme qui m’avait offensé. Je l’ai tuée. Il ne me reste plus qu’à quitter la France pour n’y jamais revenir, et je partirai demain. Mais, ce soir, je ne peux pas rentrer chez moi. La police y est. Il me faut un refuge pour cette nuit. Vous me le fournirez. Chez vous, personne ne sait qui je suis. On ne viendra pas m’y chercher. J’y arriverai à minuit et je compte vous y trouver seule. Envoyez votre femme de chambre coucher dehors. Demain, de grand matin, je partirai sans oublier de payer largement l’hospitalité… que j’exige.

« C’est tout. »

— C’est parbleu bien assez ! ricana le capitaine. Mais il y a un post-scriptum… Voyons ça…

« Le même commissionnaire qui vous remettra cette lettre vous apportera une caisse que vous voudrez bien recevoir dans votre appartement. Elle ne vous encombrera pas longtemps. Je la ferai enlever demain matin. Elle contient des valeurs. Vous voyez que j’ai encore confiance en vous.

« Je n’ai pas besoin, je pense, d’ajouter que si vous vous avisiez de me trahir, j’en serais averti à temps et je vous condamnerais à mort. J’ai quelque part un ami, — un complice, si vous voulez, — qui se chargerait de l’exécution.

« J’y perdrais ma caisse, mais vous ne profiteriez pas des valeurs qu’elle contient et vous y perdriez, vous… la vie.

« À minuit donc ! Je sonnerai quatre coups, espacés deux par deux. N’ouvrez qu’à ce signal. »

— Cette fois, c’est bien tout, dit Cavaroc. Il y manque une signature, mais je comprends que l’auteur ait préféré garder l’anonyme. Alors, vous avez pris au sérieux cette agréable missive ?

— Vous me le demandez ?

— Mais oui, car elle me fait à moi l’effet d’une ridicule plaisanterie. Nous sommes presque à la veille du 1 avril… c’est un poisson anticipé.

— Vous ne songez pas que je connais celui qui me l’a écrite.

— Vraiment ? Et vous avez été, comme il le prétend…

— Sa maîtresse ? Oui, dans le plus mauvais sens du mot. Cet homme m’a payée, et je l’ai toujours exécré.

— Vous êtes franche, dit ironiquement le capitaine.

— Franche jusqu’au cynisme, vous le voyez. Pourquoi ne le serais-je pas ? J’ai posé dans les ateliers, mais jamais pour la femme honnête. J’ai aimé Vitrac… je ne l’aime plus… et je n’aimais pas encore quelqu’un que j’ai aimé depuis. J’ai rencontré cet homme qui m’a fait des propositions brillantes… je l’ai pris…

— Naturellement !

— Du reste, il ne me gênait pas beaucoup. Il venait rarement et jamais sans me prévenir de sa visite.

— C’est un étranger, à ce que j’ai cru comprendre ?

— Un Grec, je crois ; il se nomme Constantin Caritidès.

— Vous avez dit : Caritidès ! s’écria le capitaine.

Il n’avait pas oublié le récit fait par Hélène à Jonville, qui le traduisait à son ami presque au fur et à mesure, et la lumière se faisait dans son esprit.

Caritidès, c’était le mari et le meurtrier d’Irène, l’ami du faux comte Borodino, le scélérat qui avait disparu après avoir assassiné sa femme.

Et cet homme avait été l’entreteneur de cette Vanda qui ne valait pas mieux que ses pareilles. Il l’avait prise sans doute pour appliquer la peine du talion à Paul Vitrac, qui était l’amant d’Irène, et il ne s’était pas contenté de cette vengeance anodine. Il avait égorgé l’infidèle et il avait jeté la tête de la décapitée aux pieds de Vitrac, au milieu d’une fête.

M. Borodino et lui s’étaient partagé les rôles. L’un avait fait le fort de la halle, l’autre avait fait le moine, venu en éclaireur pour signaler à son complice le moment d’entrer dans le bal avec son sanglant fardeau sur ses épaules.

Sur Borodino, le capitaine était fixé. Borodino avait déguerpi. La police le cherchait. Le retrouverait-elle ? Cavaroc n’y pouvait rien. Mais Cavaroc apprenait tout à coup que l’autre était encore à Paris et qu’il coucherait le soir même chez cette Vanda, bien inspirée d’être venue demander aide et protection à l’ami de Jonville.

C’était providentiel, mais c’était trop beau pour que le capitaine se décidât tout de suite à y croire.

Comment ce misérable pouvait-il être assez stupide pour se mettre à la merci d’une fille qu’il devait mépriser et qui aurait dû ne lui inspirer aucune confiance ?

Avait-il formé le projet de la tuer chez elle pour se débarrasser d’un témoin de sa vie ? Cavaroc était assez disposé à le croire, mais il se demandait encore si cette lettre n’était pas une mystification dont il n’apercevait pas le but, à moins que ce but ne fût de faire prendre le change à la police, si Vanda s’avisait d’aller la remettre à un commissaire.

— Oui, reprit-elle, il s’appelle Caritidès. Il demeurait à Passy et il était marié. Voulez-vous que je vous fasse son portrait en deux mots ? C’est un colosse qui m’aurait assommée d’un seul coup de poing. J’en avais peur.

— Croyez-vous, vraiment, qu’il viendra à minuit ? demanda Cavaroc.

— Je le crois si bien que je me suis réfugiée chez vous, et que pour rien au monde je ne rentrerais cette nuit chez moi, rue Condorcet.

— Mais si c’était sérieux, vous auriez déjà reçu cette caisse qu’il vous annonce.

— Je l’ai reçue. Elle est arrivée avec sa lettre. J’étais sortie. Le commissionnaire qui la portait l’a montée dans mon appartement. Ma bonne y était, et je ne lui avais pas donné d’ordres. Elle l’a fait déposer dans mon cabinet de toilette. C’est là que je l’ai trouvée en rentrant. Elle y est encore.

— Comment est-elle, cette caisse ?

— Plus longue que large, fermée par trois serrures et horriblement lourde. L’homme n’en pouvait plus. Si elle est pleine d’or, il doit y en avoir pour plus de cent mille francs.

— Cent mille francs ! répéta le capitaine, c’est une jolie somme, et ce coquin mériterait bien qu’on la lui confisquât.

— Oh ! je n’y toucherai pas ! s’écria Vanda, et je ne lui rendrai pas sa malle, car je ne serai pas là pour lui ouvrir quand il viendra sonner, cette nuit.

— Votre femme de chambre y sera.

— Non. Je lui ai donné congé jusqu’à demain.

— Alors il enfoncera votre porte.

— Je ne crains pas cela. Le bruit réveillerait toute la maison. Le portier monterait.

— Bon ! mais quand il était votre amant, il devait avoir une clef de votre appartement et il l’a gardée.

— Une clef ! s’écria Vanda, jamais ! Pour moi c’est un principe : quand un homme a une clef, la femme n’est pas libre chez elle ; Vitrac lui-même n’en a jamais eu.

Cavaroc sourit de cette véhémente profession de foi. C’était bien celle d’une créature qui vivait de ses amants et qui les trompait tous.

Depuis qu’elle parlait de cet étrange dépôt d’une caisse pleine de trésors, le capitaine, qui n’y croyait qu’à moitié, se demandait, pour la première fois depuis la nuit du bal, s’il avait bien le droit de rester indifférent aux efforts que faisait la justice pour retrouver l’assassin d’Irène.

Jusqu’à cette heure, il ne s’était occupé du crime et de ceux qui l’avaient commis que platoniquement, c’est-à-dire en amateur.

Il était bien allé, ce soir-là, rue Berton, pour savoir ce qui s’y passait, mais uniquement par curiosité, et après l’avoir satisfaite, il s’était bien gardé d’apprendre au brigadier Marchais où se trouvait la nièce de M. Borodino.

Il s’était tu, de peur de compromettre son ami Jonville, mais il n’avait pas le même scrupule à l’endroit de Vanda, et maintenant il dépendait probablement de lui de faire arrêter ce Caritidès qui se vantait dans sa lettre d’avoir tué la décapitée.

Et il commençait à se dire que, dans la situation où l’avaient mis les confidences très inattendues de Vanda, l’abstention serait presque un crime, non seulement envers ce qu’on appelle la société, — une abstraction dont il se souciait médiocrement, — mais encore envers cette touchante Hélène qui courrait de terribles dangers tant que le meurtrier de sa sœur ne serait pas pris.

Borodino était probablement à l’abri de l’autre côté de la frontière, mais Caritidès n’avait pas encore quitté Paris, et il annonçait à Vanda sa très prochaine visite.

Fallait-il donc laisser échapper une occasion qui ne se présenterait plus de débarrasser la terre d’un scélérat ? Cavaroc pensa le contraire.

Il lui répugnait de se faire le pourvoyeur de la police, mais il était prêt à payer de sa personne et il dit tout à coup :

— Pourquoi ne rentreriez-vous pas chez vous ce soir, puisque vous êtes sûre que cet homme ne pourra pas s’y introduire malgré vous ?

— Jamais ! répondit énergiquement Vanda. J’aurais trop peur.

Et comme le capitaine haussait imperceptiblement les épaules, elle ajouta avec une certaine amertume :

— Je vous gêne donc bien que vous répugnez tant à me laisser passer la nuit dans votre appartement ? J’y coucherai, si vous voulez, sur une chaise, ou à votre porte, sur le paillasson… tout, plutôt que de m’exposer à tomber dans les griffes de ce vieux scélérat !

— Ah ! il est vieux ?

— Il n’est pas jeune, mais il est féroce comme un tigre et fort comme un Turc… qu’il est.

— Turc ?… Ne m’avez-vous pas dit qu’il était Grec ?

— C’est la même chose, dit Vanda qui n’était pas très ferrée sur la géographie.

— Pas tout à fait… mais il ne s’agit pas de sa nationalité. Voyons !… décidément, vous ne voulez pas retourner rue Condorcet ?

— Non… cent fois non… Si vous me chassez, je n’aurai plus qu’à errer par les rues… on me mettra au poste… Ça m’est égal… Je ne rentrerai pas cette nuit rue Condorcet.

— Pas même avec moi ?

— Comment ! vous m’offrez de me reconduire !

— Pourquoi pas ?… j’ai souvent reconduit des femmes moins jolies que vous… et j’espère que vous ne me croyez pas capable de vous laisser dormir sur la banquette de mon antichambre… encore moins de vous chasser.

— Je vous remercie, mon capitaine, murmura Vanda, visiblement touchée de la proposition, mais je ne redoute pas de faire le trajet toute seule… Ce que je redoute, c’est de rester seule dans mon appartement, et comme vous me quitteriez à la porte de ma maison…

— Ce n’est pas ainsi que je l’entends.

— Quoi ! vous monteriez chez moi ?

— Parfaitement… et je vous y tiendrai compagnie tant que ce sera nécessaire.

— Vrai ?… bien vrai ?… Un si long tête-à-tête avec moi ne vous effraye pas ?

Vanda en était déjà à minauder.

— Pas du tout, répondit nettement Cavaroc.

— Alors, ce n’est pas la peine de faire le voyage de la rue Condorcet. Nous serons aussi bien ici, et je ne serai pas tout le temps sous la menace du coup de sonnette de cet homme.

— C’est justement pour être là quand il sonnera que je préfère aller chez vous. Du moins, il trouvera à qui parler.

— Vous lui ouvririez ?

— Mais oui… et je m’expliquerai avec lui.

— Je ne veux pas !… s’écria Vanda. Il vous tuerait !

— On ne me tue pas comme ça, dit en riant Cavaroc. Je ne me laisserai pas faire, et s’il s’avisait d’essayer, c’est moi qui le tuerais… Je vais me munir de mon revolver d’ordonnance, et je n’hésiterais pas une minute à lui brûler la cervelle.

— Un meurtre chez moi !… il ne manquerait plus que ça !

— Chère madame, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Sa tête vaut moins qu’un œuf, s’il faut croire ce que vous me dites de lui, et je le crois. J’espère du reste ne pas être obligé d’en venir là. Je me contenterai d’envoyer chercher des sergents de ville et de leur consigner mon prisonnier ; oui, mon prisonnier, car je commencerai par m’assurer de sa personne.

— Vous ne le connaissez pas ! vous ne savez pas à quel bandit vous aurez affaire !

— Je m’en doute, et avant de partir, je vais prendre mes précautions. À quel étage demeurez-vous, rue Condorcet ?

— Au premier, sur le devant, répondit en se rengorgeant la poseuse parvenue.

— Très bien. Vos fenêtres donnent sur la rue. C’est ce qu’il me faut. Maintenant je réponds de tout.

Et, sans laisser à Vanda le temps de formuler une objection, le capitaine sonna.

Le groom entra, et son maître lui dit :

— Mon ordonnance doit être rentrée ?

— Oui, mon capitaine. Elle vient d’arriver. Elle est à l’écurie en train de frictionner la jument, qui est encore malade.

— Bon ! tu vas aller immédiatement me chercher une voiture de place, et tu viendras m’avertir dès qu’elle sera en bas. J’y monterai avec madame, et après tu prendras un autre fiacre avec mon ordonnance, et vous vous ferez conduire rue Condorcet.

Quel numéro ? demanda Cavaroc à Vanda, qui répondit :

— Numéro 49.

— Vous descendrez un peu avant d’y arriver, reprit-il en s’adressant à Médard, et vous vous mettrez en faction en face de la maison, de l’autre côté de la rue. Vous resterez là jusqu’à ce que je vienne vous relever de garde.

— Oui, mon capitaine.

— Vous pourrez faire les cent pas sur le trottoir, mais vous ne perdrez pas de vue les fenêtres du premier étage du 49. Si j’ai besoin de vous, j’en ouvrirai une et je vous appellerai.

As-tu compris ?

— Oui, mon capitaine.

— Alors, file et sois ici dans cinq minutes avec les deux guimbardes. Si tu me sers bien cette nuit, je te garderai à mon service. Sinon, tu sais ce qui te pend au nez.

Dès que Médard eut tourné les talons, Vanda posa ses mains sur les épaules de Cavaroc et lui dit, les yeux dans les yeux :

— Mon beau capitaine, avec vous, j’irai où vous voudrez.

Cavaroc aurait préféré un consentement moins tendrement exprimé, car ce n’était pas pour les beaux yeux de Vanda qu’il allait s’embarquer dans cette expédition assez hasardeuse ; mais il lui suffisait que Vanda le secondât en le recevant chez elle.

Il se faisait fort de contenir les velléités amoureuses de la dame, si elle en manifestait quand ils seraient en tête à tête.

— À la bonne heure ! dit-il d’un air dégagé. Je savais bien que vous n’étiez pas si poltronne que vous le prétendiez.

— Je n’avais peur que pour vous.

— Merci !… et puisque vous vous fiez à moi, tout ira bien.

Médard revint annoncer que les voitures étaient en bas. Vanda, en s’installant dans le fumoir, n’avait pas osé ôter son chapeau, et le capitaine, qui venait de rentrer, n’avait pas eu le temps d’ôter son pardessus.

Ils n’avaient donc qu’à descendre, et ils descendirent.

Cavaroc cependant n’oublia pas son revolver, qu’il n’eut qu’à décrocher d’une panoplie.

Un instant après, Vanda et lui roulaient vers la rue Condorcet, serrés l’un contre l’autre, un peu plus que ne l’aurait souhaité l’officier. Le coupé étant très étroit, le contact était forcé.

Ils parlèrent peu pendant le trajet. Vanda maintenant faisait la brave, mais, au fond, elle se préoccupait, beaucoup plus qu’elle n’en voulait convenir, de la suite de cette aventure qu’elle n’avait ni prévue ni désirée.

Cavaroc, qui l’y avait poussée, ne se dissimulait pas qu’elle pourrait mal finir et se préparait à tout événement.

La maison qu’habitait la maîtresse un peu délaissée de Paul Vitrac était presque neuve. De la rue, elle avait très bon air, et intérieurement, c’était encore mieux.

Un large vestibule bien éclairé conduisait à un bel escalier dont les marches étaient garnies d’un tapis jusqu’au troisième palier.

Vanda ne demeurait pas si haut.

Le capitaine remarqua en passant que le portier, confiné dans une vaste loge, ne s’était pas dérangé pour voir avec qui rentrait sa locataire, et il sut gré à Vanda de ne pas s’être arrêtée pour causer avec son concierge, comme le font volontiers les demoiselles de petite marque.

Elle paraissait avoir pris son parti de ce retour et de ses conséquences ; car elle monta si vite que Cavaroc eut de la peine à la suivre.

— Nous y sommes, dit-elle en introduisant une clef minuscule dans la serrure de sûreté qu’elle avait fait poser en prenant possession de l’appartement. Vous allez voir, mon capitaine, que je ne suis pas trop mal logée pour une pauvre modèle… Oh ! je n’espère pas vous éblouir… je sais que vous fréquentez des dames du grand monde… et je n’ai pas encore mon hôtel à moi, comme tant d’autres qui ne me valent pas.

— Ça viendra, dit le capitaine, qui n’avait pas la moindre envie de lui offrir le petit hôtel de ses rêves.

Il n’était pas venu pour admirer le luxe de l’installation de Vanda, un luxe de débutante qui n’était pas fait pour l’étonner. Il en avait vu bien d’autres, et ce fut par pure politesse qu’il loua les jardinières fleuries qui entouraient l’antichambre et la lampe de vieux sèvres qui l’éclairait d’une lueur discrète.

La dame lui fit grâce du salon et le conduisit tout droit dans la chambre à coucher, dont l’inévitable lit Renaissance occupait à lui tout seul la moitié.

Des divans de toutes formes et de toutes couleurs garnissaient le reste. On n’avait que l’embarras du choix.

L’ensemble n’était pas de trop mauvais goût. Seulement, il y avait trop de glaces. Vanda en avait mis partout. Peut-être lui servaient-elles à étudier à l’avance les poses qu’elle devait exécuter pour Paul Vitrac… ou pour d’autres.

— C’est très réussi, dit sans conviction le capitaine qu’elle interrogeait des yeux ; mais votre femme de chambre a eu tort de tout fermer. Ne trouvez-vous pas qu’on respire ici un air… que je ne sais comment définir ?…

— Oui… c’est vrai… je ne m’en étais pas encore aperçue, quand je suis sortie pour aller chez vous. Rien ne nous empêche d’ouvrir une fenêtre.

— Ma foi ! je ne demande pas mieux, d’autant que je vais m’y mettre pour voir si mes gens sont à leur poste.

— Celle-ci, dit Vanda en passant dans son cabinet de toilette, qui n’était séparé de la chambre que par un rideau de soie.

Elle ouvrit elle-même. Le capitaine regarda dans la rue et dit :

— Ils y sont. Ils n’ont pas perdu de temps. Me voilà tranquille. Je sais que je puis compter sur eux.

Vous déplaît-il que nous laissions un instant la croisée ouverte ? Il me semble que dans cette pièce capitonnée du haut en bas l’odeur est encore plus prononcée.

— Nous n’allons pas y rester. Nous serons beaucoup mieux dans ma chambre. Mais il faut d’abord que je vous montre la fameuse caisse.

La voici ! dit Vanda en heurtant du bout de sa bottine une manière de coffre oblong, qu’on avait posé dans un coin. Et voyez s’il est lourd ! J’ai beau le pousser du pied, je n’arrive pas à le remuer. Qu’en ferai-je, mon Dieu ! quand vous m’aurez délivrée de son propriétaire ?

— Nous verrons ça plus tard, murmura Cavaroc en examinant ce singulier colis. Quelle heure est-il ?… Onze heures vingt-cinq, se répondit à lui-même le capitaine, après avoir consulté sa montre. Ce drôle vous a écrit qu’il viendrait à minuit ?…

— Nous avons une demi-heure à nous… et d’ailleurs nous ne sommes pas forcés de lui ouvrir.

— Forcés ?… non… mais…

— Il n’entrera pas malgré nous. J’ai poussé le verrou de sûreté. Venez donc vous asseoir près de moi, sur ce divan… je suis brisée et j’ai tant de choses à vous dire !

Cavaroc comprit ; mais il se croyait à l’abri des surprises sensuelles, et il se laissa conduire jusqu’au divan, où Vanda prit aussitôt une pose allongée et alanguie qui n’allait guère à l’air de son visage éclairé par ses grands yeux de braise.

Le capitaine manquait d’habitude pour jouer le rôle difficile et un peu ridicule de Joseph. En toute autre occasion, il ne se serait pas fait prier pour se rendre aux avances d’une des femmes les plus désirables qu’il eût jamais rencontrées depuis son entrée au service militaire, — c’est-à-dire au service des dames, comme on disait jadis ; pour lui, cela remontait à la même époque, car ses premières bonnes fortunes dataient de son passage à l’École de Saint-Cyr.

Vanda était plus que belle, Vanda était excitante, on dirait maintenant : troublante, et, de plus, elle était taillée sur le modèle qu’il préférait ; Vanda était son type.

Les Turcs aiment les beautés plantureuses, et Cavaroc était Turc en ce point.

Mais, en ce moment, Cavaroc n’était plus lui-même. Enflammé tout à coup d’un beau zèle pour venger la sœur d’Hélène, il ne pensait qu’à faire justice de l’assassin, si le misérable avait l’audace de se présenter, comme il l’avait annoncé, chez cette Vanda qu’il méprisait assez pour compter qu’elle le recevrait, sachant qu’il avait tué sa femme.

Et, en vérité, le moment eût été mal choisi pour se laisser conquérir par l’infidèle maîtresse de Paul Vitrac.

Vanda n’y regardait pas de si près. Peu lui importaient l’heure et le lieu, pourvu qu’elle conquît son beau capitaine.

Il était resté debout devant elle, pendant qu’elle se tordait sur le divan où elle s’était jetée. Elle lui prit les deux mains en s’efforçant de l’attirer à elle, et comme il résistait, elle tomba à ses genoux en disant d’une voix saccadée :

— Viens !… je t’aime… viens, mon Jacques !

Et ces mains qu’elle tenait, les robustes mains du capitaine, elle se mit à les couvrir de baisers passionnés.

C’était le monde renversé.

Cavaroc aurait pu prendre la chose gaiement, s’il n’eût été dominé par l’idée fixe d’en finir avec le meurtrier d’Irène ; mais il sentait la patience lui échapper, et il allait en venir à brutaliser cette Mme Putiphar de la rue Condorcet, lorsqu’un violent coup de sonnette résonna dans l’appartement.

Vanda se releva, comme si elle eût été secouée par une commotion électrique, et les feux dont elle brûlait s’éteignirent encore plus vite qu’ils ne s’étaient allumés.

— Lui !… déjà ! dit entre ses dents le capitaine.

Vanda, pâle comme une morte, s’accrocha au bras du capitaine en murmurant :

— Défendez-moi !

La peur avait chassé les idées amoureuses, le bruit de la sonnette avait coupé court à l’élan qui venait de la jeter aux pieds de Cavaroc. Maintenant elle suffoquait. La passion brusquement comprimée l’étouffait.

Cavaroc, qu’elle aurait gêné pour s’expliquer avec l’homme au colis, commença par se débarrasser d’elle, en la menant dans le cabinet de toilette où il la laissa. Après quoi, il revint se planter en face de la porte de l’appartement et il attendit.

D’un coup d’œil rapidement jeté dans la rue, par la fenêtre restée ouverte, il s’était assuré que son groom et son ordonnance étaient toujours à leur poste, et il avait la main sur son revolver.

Il ne comptait pas s’en servir pour casser la tête d’emblée à M. Caritidès, mais il se préparait à s’en faire un porte-respect, au cas très probable où la discussion avec ce gredin deviendrait orageuse.

Le capitaine, à vrai dire, n’avait pas de plan de conduite bien arrêté, mais il avait un but qui était de s’assurer de la personne de l’assassin d’Irène. Si ce misérable résistait, tant pis pour lui ! Le capitaine aurait recours aux grands moyens, et avant d’en arriver là, il s’inspirerait des circonstances.

On sonna une seconde fois, et beaucoup plus fort. M. Caritidès s’impatientait.

Il fallait en finir. Cavaroc marcha vers la porte et s’apprêta à ouvrir en se plaçant de façon à se couvrir avec le battant quand il l’attirerait à lui.

Il avait eu soin de ne pas fermer la porte de communication entre l’antichambre et les autres pièces, qui se commandaient toutes.

Il calculait que le visiteur de minuit passerait sans le voir et s’en irait tout droit jusqu’au fond de l’appartement, croyant que Vanda s’y était réfugiée.

Si Cavaroc s’était montré en ouvrant, le Caritidès, en se trouvant face à face avec un homme, aurait pu reculer, descendre précipitamment l’escalier, demander le cordon et sauter dans la rue.

Les domestiques du capitaine, qui n’avaient pas encore reçu l’ordre de l’arrêter, l’auraient certainement laissé passer, et Cavaroc ne voulait pas en être réduit à courir après lui, en criant : « Au voleur ! »

Il allait mettre la main sur la serrure, lorsqu’une grosse voix s’éleva, qui disait très haut :

— Ouvrez, au nom de la loi !

Le capitaine s’attendait à tout, excepté à entendre crier cette formule à l’usage exclusif des commissaires de police dans l’exercice de leurs fonctions.

Il comptait recevoir un criminel, et c’était la justice qui arrivait. Il y avait de quoi s’étonner, et Cavaroc s’étonna si bien qu’il supposa que Caritidès, pour décider Vanda à le recevoir, avait imaginé d’imiter les façons de procéder des représentants de l’autorité judiciaire.

Quoi qu’il en fût, il fallait ouvrir, et, sans oublier de se placer derrière le battant mobile, il ouvrit.

Ce qu’il avait prévu arriva. Un homme entra vivement et traversa l’antichambre sans se retourner.

Cet homme, que Cavaroc ne reconnaissait pas, ne ressemblait pas du tout au portrait que Vanda avait fait de son terrible entreteneur, car il était de moyenne taille et d’assez chétive apparence. Deux hommes de mauvaise mine le suivaient de près, et l’on entendait des pas sur le palier.

Cavaroc était fixé. Ces gens appartenaient réellement à la police. Avaient-ils eu vent de la visite de Caritidès et venaient-ils, à seule fin de l’arrêter quand il se présenterait, établir chez Vanda ce qu’en leur langue ils appellent une souricière ? Cavaroc le crut et ne s’en affligea point. Ils allaient lui épargner le désagrément de faire lui-même cette vilaine besogne. Mais il fallait expliquer sa présence, et il ne chercha point à se soustraire à cette obligation. Au contraire, il se montra, et sans s’occuper des agents qui n’avaient pas encore dépassé l’antichambre, il appela :

— Monsieur ! monsieur !

Le chef qu’il interpellait fit volte-face et revint sur ses pas. Ses subalternes entrèrent. En un clin d’œil, le capitaine fut entouré et apostrophé ainsi par l’homme qui dirigeait l’expédition :

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?

— Rien. J’y suis, voilà tout, répondit Cavaroc, et ce n’est pas à moi que vous en avez, je suppose. J’appartiens à l’armée et j’ai le grade de capitaine.

— Êtes-vous en mesure de justifier de la qualité que vous prenez ?

— Oui, si vous voulez m’en laisser le temps. Vous devez bien penser que je n’ai pas ma commission d’officier dans ma poche.

Le chef, qui n’était autre que Grisaille, semblait peu disposé à se contenter de cette réponse ; mais un des agents qui étaient entrés après lui prit la parole pour dire :

— Je connais très bien monsieur ; j’ai servi sous ses ordres.

Cavaroc regarda l’homme qui lui venait en aide et vit que cet homme était le brigadier Marchais, qu’il avait laissé rue Berton deux heures auparavant.

Cavaroc le retrouvait rue Condorcet.

Ce Marchais, qu’on employait dans toutes les expéditions délicates, devait être un agent hors ligne, et son témoignage avait du poids.

M. Grisaille aussi revenait de la rue Berton. Cavaroc l’y avait vu, et M. Grisaille n’y avait pas vu Cavaroc, qui avait eu soin de ne pas se montrer pendant la visite domiciliaire.

— Alors, demanda le chef, monsieur est bien…

— Capitaine au 9 cuirassiers, répondit Marchais.

— Détaché à l’École de guerre, acheva le capitaine, et domicilié avenue de Lamotte-Picquet… Jacques Cavaroc.

Le nom ne disait rien à M. Grisaille, car le capitaine n’avait, pas plus que son ami Jonville, été signalé comme ayant assisté au bal de Paul Vitrac, et l’instruction ne s’était pas occupée de lui.

— Très bien, monsieur, reprit Grisaille. Vous savez chez qui vous êtes ?

— Chez une jolie femme, parbleu !

— Est-ce à dire que vous êtes son amant ?

— Non. Cela pourrait être, mais cela n’est pas.

— Alors je suis obligé de vous demander pourquoi vous êtes chez elle, à l’heure qu’il est.

— C’est la première fois que j’y viens, dit Cavaroc, décidé à ne pas mentir. Elle a reçu une lettre de menaces qui l’a beaucoup effrayée… elle me connaissait un peu… elle est accourue chez moi et elle m’a prié de la conduire ici, parce qu’elle n’osait pas y rentrer seule. Il n’y a pas une heure que j’y suis.

— Une lettre de menaces, dites-vous ?

— Oui, d’un monsieur qui l’a été, lui, son amant, et qui s’est brouillé avec elle ; il lui a écrit qu’il viendrait chez elle à minuit, et elle avait peur d’une scène… Je l’aurais reçu, s’il était venu… quand vous avez sonné, j’ai cru que c’était lui.

— Mais elle… la femme… elle est encore ici ?

— Oui, certes. Seulement votre coup de sonnette l’a si fort effarouchée qu’elle s’est réfugiée tout au fond de son appartement… dans le cabinet de toilette.

— C’est bien, monsieur. Je vais l’interroger, et je désire que vous assistiez à l’interrogatoire.

Cavaroc fit signe qu’il ne demandait pas mieux. M. Grisaille tira Marchais à part, lui donna tout bas des instructions qui devaient avoir trait à la surveillance de l’appartement et dit au capitaine :

— Veuillez me montrer le chemin.

Cavaroc passa dans la salle à manger, contiguë à l’antichambre, et conduisit Grisaille, à travers le salon et la chambre à coucher, jusqu’au cabinet où Vanda attendait, plus morte que vive, le retour de son défenseur, qu’elle croyait occupé à s’expliquer avec le redoutable Caritidès.

Ces messieurs n’aperçurent pas tout d’abord Vanda. Le lieu n’était éclairé que par le reflet des bougies allumées dans la chambre, et la dame se tenait dans le coin le plus obscur du cabinet de toilette.

— Où êtes-vous ? cria le capitaine. Je vous amène monsieur, qui est commissaire de police et qui désire vous voir.

Ce bref discours produisit un effet magique. Vanda se leva brusquement, et Cavaroc reconnut alors que, pour mieux se cacher sans doute, elle s’était assise sur la caisse envoyée par M. Caritidès.

L’annonce inattendue de l’arrivée de ce commissaire, au lieu d’effrayer Vanda, l’avait évidemment rassurée, et Cavaroc en conclut qu’elle aimait mieux avoir affaire à la police qu’à son ancien amant.

M. Grisaille, qui tenait à y voir clair pour instrumenter, invita la dame à revenir dans la chambre à coucher, et elle ne fit aucune difficulté pour l’y suivre.

— Je ne vous demande pas qui vous êtes… je le sais, commença-t-il en dévisageant Vanda. Depuis plusieurs années vous vivez maritalement avec M. Vitrac, artiste peintre, qui demeure place Pigalle.

— Maritalement, non ; je n’ai jamais habité avec lui, balbutia l’interrogée.

— Peu importe ; vous êtes sa maîtresse attitrée, et c’est vous qui avez fait les honneurs du bal travesti qu’il a donné le jeudi de la mi-carême.

— C’est vrai, mais…

— Vous étiez présente quand un homme déguisé en porte-faix a jeté sur le parquet une tête coupée.

— Moi et beaucoup d’autres.

Vanda allait ajouter : « Monsieur que voici y était comme moi. » Mais Grisaille lui coupa la parole en lui demandant :

— Cette femme qu’on a décapitée, vous la connaissiez ?

— Moi ! s’écria Vanda. Jamais je ne l’avais vue.

— Vous mentez.

— Non, monsieur. Je vous le jure sur les cendres de ma mère qui est morte…

Ce serment, cher aux filles de concierges, fit sourire Cavaroc et hausser les épaules à M. Grisaille.

— Pas de phrases inutiles ! dit-il sévèrement. Vous connaissiez la victime, puisque vous étiez la maîtresse de l’assassin. Oh ! ne faites pas l’étonnée ! Vitrac était votre amant, mais il n’était pas le seul. Vous en aviez un autre… un riche étranger…

— Caritidès !… C’est lui qui a tué cette malheureuse.

— Vous avouez cela ?

— Mais je ne le savais pas… Je ne l’ai su qu’aujourd’hui.

— Et vous avez gardé pour vous cette découverte !

— J’ai couru chez monsieur… qui est officier… je lui ai dit ce que je venais d’apprendre et je l’ai supplié de m’accompagner chez moi pour me défendre contre cet homme… qui devait venir ici, à minuit… Ah ! s’il venait maintenant, je serais bien contente, car vous l’arrêteriez !…

— Monsieur, dit Grisaille en regardant fixement Cavaroc, lorsque tout à l’heure vous m’avez parlé de cette visite attendue, il s’agissait donc de l’assassin ?

— Mais oui, répondit le capitaine.

— Vous le saviez et vous ne me l’avez pas dit ?

— Vous ne m’en avez pas laissé le temps. J’allais vous le dire, au moment où vous m’avez requis de vous amener ici…

— Et cet homme n’est pas venu ?

— Pas jusqu’à présent, et je commence à croire qu’il ne viendra pas.

— Moi, je suis sûr qu’il n’en a jamais eu l’intention. Il doit se douter qu’il a été dénoncé et que cette maison est surveillée. Il ne sera pas assez fou pour se jeter dans la gueule du loup. Laissez-moi interroger cette fille.

Vanda levait les yeux au ciel et se tordait les mains. Mais cette pantomime expressive ne toucha pas Grisaille, qui lui dit durement :

— Écoutez-moi. L’instruction s’est d’abord égarée. On a accusé un homme qui a commis d’autres méfaits, mais qui n’est pas l’auteur de l’assassinat. Nous connaissons le coupable. C’est le mari de la victime. Il a été votre amant. Sa femme a été la maîtresse de Vitrac. Il s’est vengé d’elle et de lui. Vous l’y avez aidé. Et cette femme, c’est chez vous qu’il l’a tuée, après l’y avoir attirée sous un prétexte quelconque.

— C’est invraisemblable ! murmura Cavaroc.

— Laissez-moi achever, monsieur. On l’a tuée et on lui a coupé la tête, qu’on a jetée aux pieds de Vitrac, au milieu d’une fête. Personne ne l’a reconnue, cette tête, et on n’a jamais retrouvé le corps. Maintenant, je sais où il est.

— Vraiment ? s’écria le capitaine.

— Il est ici… dans cet appartement que je vais visiter, si cette fille refuse de me dire où elle l’a caché.

Vanda ne répondit que par un gémissement. Elle était atterrée, et le capitaine, ému par les affirmations précises de Grisaille, se prenait à douter qu’elle fût innocente.

Tout à coup la mémoire de l’odorat lui revint. Il se rappela la sensation désagréable qu’il avait éprouvée en entrant avec Vanda dans le cabinet de toilette.

Grisaille, comme s’il eût deviné ce qu’il pensait, reprit :

— Et il n’est pas loin, ce cadavre. Ne niez pas. Je le sens. Vous auriez mieux fait de l’enterrer dans votre cave. Ah ! je sais bien que vous alliez vous en débarrasser, et que si j’avais tardé à venir, je ne l’aurais pas trouvé. Mais ce ne sera pas difficile. Mes hommes n’auront qu’à soulever quelques feuilles du parquet au bon endroit… et l’odeur va nous y conduire.

Pendant que le policier parlait, le capitaine regardait Vanda. Elle lui faisait pitié, et il s’apercevait que, depuis un instant, sa figure avait changé d’expression. Ce n’était plus de la peur ni de l’accablement, c’était du dégoût. Elle avait l’air et les gestes d’une personne tombée dans la fange, qui s’en est tirée et que poursuit l’écœurante senteur du bourbier. Elle promenait ses mains sur la jupe de sa robe, comme si elle eût cherché à se défaire des souillures qui s’y étaient attachées.

Grisaille s’empara d’un candélabre et passa dans le cabinet de toilette, en disant :

— C’est là qu’il faut chercher.

Et, posant son flambeau sur une table de marbre blanc où s’étalaient toutes sortes d’ustensiles en ivoire, il commença par fermer la fenêtre.

Il ne prenait pas cette précaution contre le vent qui aurait pu éteindre les bougies, et Cavaroc n’eut pas de peine à deviner pourquoi il tenait à se clore.

Une odeur méphitique les prit à la gorge et les fit reculer.

Vanda, qui avait suivi, chancelait, et Cavaroc remarqua que ses yeux restaient obstinément fixés sur le coin obscur où il l’avait trouvée assise quand il était entré.

— Décidément, nous brûlons ! ricana Grisaille. C’est à n’y pas tenir, et je vais me dépêcher de faire commencer les fouilles, car je serais vite asphyxié.

Il me semble que cette horrible puanteur vient de ce côté, ajouta-t-il en désignant l’angle que regardait Vanda.

Et presque aussitôt :

— J’y suis ! s’écria-t-il. Diable ! entre tous les procédés connus pour se débarrasser d’un cadavre, vous avez choisi le plus mauvais. Tous les assassins qui en ont usé ont été pincés. Je pourrais vous en citer une demi-douzaine. Et puis, vous avez vraiment trop attendu. La tête était fraîchement coupée quand on l’a jetée dans l’atelier, et les invités de Vitrac ne se sont pas doutés de ce que contenait le sac. Mais le corps est emballé depuis six jours, et l’on s’en aperçoit. Cette malle aurait été refusée à toutes les gares.

Cavaroc ne comprenait pas encore ce que voulait dire Grisaille et ce que les gares venaient faire dans son discours.

Vanda, elle, commençait à comprendre.

— Depuis quand est-il là, ce colis qui sent si mauvais ? demanda le policier.

— Depuis… ce soir, articula péniblement la poseuse.

— Un cadeau d’un de vos amis, sans doute ?

— Non… un dépôt… que je n’aurais pas reçu si je m’étais trouvée chez moi quand on l’y a apporté.

— Et vous ne vous êtes pas aperçue qu’il infectait votre appartement ?

— Je n’y étais pas.

— Vous me l’avez déjà dit… Finissons-en !

Grisaille revint dans la chambre, s’avança jusqu’à la porte du salon, qui était restée ouverte comme toutes les autres, et appela d’une voix retentissante :

— Marchais !

Le brigadier accourut de l’antichambre où il était resté.

— Un marteau… une pince… des tenailles ! lui dit son chef. Tous les concierges ont ça… Descendez à la loge, et quand vous aurez les outils, entrez ici avec deux de vos hommes… les plus vigoureux, car il faudra faire sauter les fermoirs, et ce sera dur.

Nous avions la tête… il nous manquait le corps… Il est dans ce coffre.

Cette fois, le langage de M. Grisaille était clair, et Cavaroc comprit enfin que ce policier accusait Vanda d’avoir caché chez elle et enfermé dans une malle le corps décapité d’Irène.

Et Vanda, accablée d’abord, ne tarda guère à protester énergiquement.

— Je ne sais pas s’il y est, s’écria-t-elle, mais je jure que ce coffre a été apporté ici, ce soir, pendant que j’étais absente de chez moi. C’est Caritidès qui l’y a envoyé… avec une lettre où il me dit qu’il viendra cette nuit… et qu’il l’emportera avec lui demain matin… il m’écrit aussi que le coffre est plein d’or…

— Naturellement ! Il y a des choses qu’on n’écrit pas, même à une complice. Il comptait que vous comprendriez à demi-mot et qu’il trouverait chez vous un refuge provisoire. Tout cela, en admettant que vous n’inventiez pas cette histoire.

— Y croirez-vous si je vous montre la lettre que j’ai reçue ?

— Ne la cherchez pas, dit Cavaroc en fouillant dans la poche de son pardessus. La voici, monsieur.

Et il la présenta à M. Grisaille, qui la prit et la lut avec attention.

— C’est singulier ! murmura-t-il.

— C’est même inexplicable, dit le capitaine. Voilà un scélérat qui s’amuse à avouer par écrit le crime qu’il a commis. J’aurais compris qu’il demandât l’hospitalité pour une nuit à une personne qui a eu le malheur de le connaître, mais je m’étonne qu’il ait éprouvé le besoin de lui donner des détails sur l’assassinat de sa femme. Et l’idée de faire apporter ici le cadavre est encore plus étrange.

Grisaille n’écoutait pas les raisonnements de Cavaroc. Grisaille avait tiré son portefeuille, il en avait extrait un papier qu’il était en train de comparer à la lettre.

— Il n’y a pas à s’y tromper, murmura-t-il, les deux lettres sont de la même main.

— Comment ? les deux lettres ?

— L’autre est anonyme, et elle a été adressée au chef de la sûreté. C’est une dénonciation en règle… Écoutez plutôt :

« La femme sans tête a été assassinée, rue Condorcet, 49, dans l’appartement d’une fille nommée Vanda, qui est la maîtresse du peintre Vitrac. Le corps de la décapitée est encore chez cette fille. Il n’y sera plus demain. Mais si la police veut y faire une descente cette nuit, elle l’y trouvera. Elle pourra arrêter la Vanda et son complice. Mais il faut agir immédiatement. Demain, il serait trop tard. »

— Voici qui est plus extraordinaire que tout le reste ! s’écria Cavaroc. Un assassin qui indique à la police un moyen de lui mettre la main dessus, ça ne s’est jamais vu… car c’est bien l’assassin qui est l’auteur des deux lettres. Madame a parfaitement reconnu l’écriture de Caritidès sur celle qu’elle a reçue, et, comme cette écriture est absolument pareille à celle de la dénonciation, il n’y a pas de doute.

— Pas le moindre. Il n’a pas même pris la peine de la déguiser.

— C’est à n’y rien comprendre. Quel était son but ?

— Vous ne le devinez pas ? demanda tout à coup Vanda.

— Ma foi ! non, répondit le capitaine.

— Son but ?… Il a juré ma perte… il voulait qu’on m’arrêtât cette nuit et qu’on trouvât chez moi le cadavre qu’il y a fait apporter. Et pour m’obliger à ne pas quitter mon appartement, il m’a écrit qu’il y viendrait à minuit, et que si je n’étais pas là pour le recevoir, il me traiterait comme l’autre… la malheureuse qu’il a égorgée.

— Et, en même temps, il écrivait au chef de la sûreté d’envoyer chez vous des agents qui vous auraient arrêtée, mais qui l’auraient arrêté avec vous s’il y était venu !

— Aussi s’est-il gardé d’y venir… et il ne viendra pas… L’heure est passée… j’avais peur de lui… et, monsieur pourra vous le dire, j’aurais plutôt couché dans la rue que de rester seule ici… Eh bien, maintenant, je ne le crains plus, car je suis sûre qu’il est déjà hors de Paris. Il a dû partir aussitôt après avoir mis la lettre à la poste et envoyé la malle chez moi.

— Qui l’a apportée, cette malle ? demanda Grisaille.

— Un commissionnaire.

— Alors je parviendrai peut-être à découvrir d’où elle vient. Où demeurait ce Caritidès ?

— Je ne l’ai jamais su. Il venait chez moi. Je n’allais pas chez lui. Il était marié.

Grisaille avait déjà changé de façons. Il avait commencé par le prendre de très haut avec Vanda. Maintenant il en était à lui demander des renseignements, et il allait continuer, lorsque reparut le brigadier Marchais, apportant tout ce qu’il fallait pour ouvrir avec effraction le répugnant colis.

— Allez ! dit le chef en indiquant le cabinet.

Marchais y entra avec deux de ses agents qui se mirent à la besogne.

Et comme ils faisaient beaucoup de bruit en travaillant, Grisaille ramena Cavaroc et Vanda dans le salon, où l’on était, d’ailleurs, moins incommodé par les miasmes pestilentiels qui menaçaient d’infecter tout l’appartement.

— Monsieur, commença Grisaille, je conserve la lettre que vous venez de me remettre.

Cavaroc eut un geste qui signifiait : « Elle ne m’est pas adressée. Faites-en ce qu’il vous plaira. »

— Je la garde pour le juge d’instruction, qui vous fera appeler demain.

— Il était écrit que je n’y échapperais pas, pensa le capitaine.

— Dès que j’aurai constaté l’état du cadavre que mes agents vont mettre à découvert, je ne vous retiendrai plus.

Quant à vous, ajouta Grisaille en s’adressant à Vanda, je ne vous infligerai pas la peine d’assister à l’ouverture de la caisse ; mais je vous préviens que cette caisse restera ici jusqu’à demain, et qu’on ne touchera pas au cadavre jusqu’à l’arrivée du magistrat qui vous interrogera. Quatre de mes agents passeront la nuit dans l’appartement. Vous serez bien gardée.

— Je suis donc arrêtée ? demanda Vanda.

— Provisoirement, oui. Le juge instructeur décidera demain si l’arrestation doit être maintenue.

— Alors, monsieur, je vous prie en grâce de m’envoyer en prison. J’aimerais mieux mourir que de rester ici cette nuit.

En parlant ainsi, Vanda disait ce qu’elle pensait, et cette requête ne lui nuisit pas auprès du haut policier qui, pour le moment, disposait de son sort. Une prévenue qui sollicite comme une faveur l’autorisation de coucher en prison ne doit pas avoir de gros crimes sur la conscience.

— Très bien, dit Grisaille en souriant à demi. Je vais vous faire conduire au Dépôt de la préfecture. Vous n’y serez pas mal, et d’ailleurs…

Marchais se montra à l’entrée du salon. Son chef le suivit et revint au bout de cinq minutes, pendant lesquelles Cavaroc et Vanda n’échangèrent que très peu de mots.

— Remerciez-moi de vous avoir épargné ce spectacle, leur dit Grisaille. C’est épouvantable. J’en ai vu bien d’autres depuis quinze ans que je suis en fonction… jamais rien de pareil… ce corps sans tête…

— Alors, c’est bien elle ? interrogea le capitaine.

— Cela ne fait pas de doute… Il est entièrement nu, ce pauvre corps, et il ne porte pas de traces de blessures… la tête était intacte… les médecins feront un rapport sur la cause de cette mort… En attendant, je suis presque tenté de croire que la malheureuse a été décapitée d’un seul coup de yatagan… comme ça se pratique en Orient.

Cavaroc n’eut garde d’engager sur ce point une discussion médico-légale. Il lui tardait que Grisaille lui permît de partir, et il se promettait bien d’avertir Jonville, qui avait charge d’âme depuis que la pauvre Hélène s’était mise sous sa protection.

Vanda faisait bonne contenance, et le capitaine, pour lui montrer qu’il ne la soupçonnait plus, ne partit pas sans lui serrer la main. Il n’oublia pas non plus de remercier le brigadier Marchais, qui avait répondu de lui, et il prit congé de M. Grisaille en l’assurant qu’il allait se tenir à la disposition du juge.

Dans la rue Condorcet, Cavaroc retrouva et releva de leur faction son groom et son ordonnance, qui n’avaient pas eu à intervenir.

Rentré chez lui, il dormit du sommeil des justes ; mais comme il faut toujours que le diable ait sa part, il rêva de Vanda.

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