‹ DécapitéeChapitre 4 sur 12 · IV

IV

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Aux événements qui se précipitent, aux agitations qui s’accumulent, succède fatalement le calme plat. Il se produit une détente dans les âmes bouleversées, et le hasard se lasse de faire des siennes.

On était au dimanche, et depuis la nuit de la mi-carême et la journée qui l’avait suivie, aucun incident nouveau n’avait troublé le repos des personnages du drame dont la première scène s’était jouée dans l’artistique hôtel de la place Pigalle.

Julien de Jonville, après avoir souffert comme un damné, commençait à marcher dans sa chambre en s’appuyant sur une canne.

Cavaroc avait repris ses habitudes. Il partageait son temps entre l’École de guerre et son ami.

Il n’avait point revu Vanda, et le comte Borodino n’avait pas donné signe de vie au blessé, qui ne souhaitait rien tant que d’être en état de se transporter rue Berton, à seule fin de retrouver l’adorable nièce de ce seigneur.

Car Jonville en était arrivé à croire que le comte n’avait jamais été le mari de la décapitée, qu’il n’y avait dans tout cela qu’une méprise causée par une ressemblance extraordinaire, et que tout s’expliquerait bientôt.

Une entrevue avec Vitrac éclaircirait ce mystère, et cette entrevue ne se ferait pas attendre, car le médecin affirmait que la foulure n’aurait pas de suites fâcheuses, et que Jonville serait sur pied avant la fin de la semaine.

De son côté, Tire-Lire en était toujours au même point.

Après avoir passé la soirée du vendredi au Chat noir, avec des rapins de sa connaissance qui se refusaient unanimement à prendre au sérieux l’histoire de la tête coupée, il était allé le samedi, trois fois, à des heures différentes, rôder devant le magasin de modes où travaillait Augustine, et il ne l’y avait point aperçue.

Elle était sans doute en course pour sa patronne, et il n’avait pas osé demander à cette importante personne des nouvelles de son ouvrière.

La dame l’aurait probablement mal reçu, et il aurait compromis la jeune fille dont il avait gardé un doux souvenir.

Il avait d’ailleurs fini par se persuader qu’elle était rentrée chez son grand-père pour se remettre de son émotion, et il comptait profiter dès le lendemain de la permission qu’elle lui avait donnée de s’y présenter le dimanche.

Entre temps, il avait essayé aussi de voir Vitrac, et il n’y avait pas réussi.

Le maître, claquemuré dans sa chambre, avait donné l’ordre de ne recevoir personne, pas même son élève préféré.

Depuis que Vitrac était revenu du Palais de justice, la consigne n’avait été levée que pour Vanda.

Et, l’après-midi du dimanche, Vanda, arrivée dès l’aurore, causait avec son amant, qui s’était décidé le matin à se remettre au travail.

Le délai pour l’envoi au jury des tableaux allait expirer dans quelques jours, et il lui fallait, sous peine de manquer le Salon de cette année, achever une toile commencée depuis longtemps et souvent interrompue par des distractions tout à fait étrangères à l’art.

Àl’atelier, où il était revenu s’asseoir devant son chevalet, Vanda était chez elle, et à l’entendre blaguer, en fumant des cigarettes, on ne se serait guère douté qu’elle était allée, l’avant-veille, surprendre au saut du lit un capitaine de cuirassiers.

Encore moins aurait-on deviné qu’elle se préoccupait très fort de la scène du bal, et qu’elle s’en préoccupait à un point de vue particulier.

Elle avait cru tout d’abord à une farce, et elle était de bonne foi quand elle s’était moquée devant Cavaroc et Jonville de la sensibilité de Vitrac. Mais, dès le lendemain, l’attitude de son amant lui avait donné à réfléchir.

Elle le connaissait à fond, et elle savait fort bien que ce grand artiste n’était pas un enfant qui s’émeut pour un rien.

Qu’il eût été péniblement impressionné, elle ne s’en étonnait pas ; mais Vitrac était resté sombre et silencieux comme un homme qui vient d’être atteint par un grand malheur.

Et maintenant Vanda se rappelait que, depuis six mois, Vitrac se montrait beaucoup moins empressé auprès d’elle.

Elle n’avait pas attaché d’importance à ce refroidissement, parce qu’ils continuaient malgré tout à vivre sur le même pied, et parce que les vieilles liaisons comme la leur ne comportent guère les jalousies inséparables des nouvelles amours.

D’ailleurs, le caprice qu’elle avait eu jadis pour Vitrac n’avait duré qu’un temps. Elle ne se gênait plus pour le tromper, et elle aurait pu admettre à la rigueur qu’il lui rendît la pareille, pourvu que les traits qu’il lui ferait ne tirassent pas à conséquence ; mais ce qu’elle n’admettait pas, c’était un partage prolongé qui aurait pu nuire à sa situation de maîtresse légitime.

Il y allait de son avenir, car elle visait à se faire épouser, et sur ce point elle n’entendait pas raillerie.

Or elle commençait à pressentir une rupture prochaine ou tout au moins un changement radical dans ses rapports avec Vitrac.

Déjà il n’était plus le même. Lui si gai, si causeur, si vivant, il cherchait à s’isoler, et quand Vanda lui parlait, il répondait à peine.

Elle l’avait questionné sur sa visite au juge d’instruction, et elle n’en avait pu tirer que des explications insignifiantes.

Évidemment, ce sujet de conversation lui déplaisait, et il cherchait à y couper court.

Vanda, certes, ne le soupçonnait pas d’avoir trempé dans le crime, — si tant était que cette malheureuse eût été assassinée, — mais elle se disait qu’il devait l’avoir connue, sans quoi on ne lui aurait pas joué le tour sanglant de jeter cette tête dans son atelier, au lieu de la jeter tout bonnement dans la rivière.

Cela ressemblait trop à une vengeance personnelle.

Vanda se disait aussi que si cette femme avait été la maîtresse de Vitrac, elle ne pouvait plus l’être, puisqu’elle ne vivait plus ; mais ce raisonnement ne la rassurait qu’à demi. Vitrac s’était peut-être juré de rester fidèle au souvenir de la décapitée, et une morte est la plus redoutable des rivales, car elle ne peut pas démériter.

L’homme qui l’a aimée la voit toujours telle qu’elle était quand il l’aimait.

Vanda s’inquiétait donc, — elle n’avait probablement pas tort, — mais elle n’en laissait rien paraître.

Elle allait et venait d’un bout à l’autre de l’atelier, sans cesser de babiller à tort et à travers, espérant toujours qu’à un des propos qu’elle lançait au hasard son amant accrocherait une réponse qui la mettrait sur la voie.

Elle avait beau faire, il ne desserrait pas les dents, il ne levait pas les yeux, et son pinceau ne s’arrêtait pas.

Elle finit par perdre patience.

— Mon cher, cria-t-elle en venant se planter devant lui, tu es assommant, je ne te l’envoie pas dire. J’aimerais mieux poser trois heures, les deux bras en l’air, que de continuer comme ça. Je me donne bien de la peine pour t’égayer, et tu ne fais pas plus attention à moi que si j’étais un chien.

Voyons, sapristi ! qu’est-ce que tu as ?

— Rien, répliqua sèchement l’artiste, en se redressant pour mieux juger de l’effet d’une touche qu’il venait de mettre sur sa toile. Tu vois bien que je travaille.

— Ce n’est pas une raison pour me faire une mine pareille. On dirait, ma parole d’honneur, que tu viens d’être condamné à mort.

Vitrac ne répondit pas, mais il tressaillit, et sa figure s’assombrit encore.

Cette fois, Vanda était parvenue à le faire sortir de son impassibilité, et ce premier succès l’encouragea à continuer sur le même ton.

— Eh bien, mon petit, je te déclare que j’en ai assez, de tes airs navrés ; tant pis pour toi si tu as du chagrin à propos de cette gueuse à laquelle on a coupé le cou !… ça ne me regarde pas, et je…

Vanda n’acheva pas sa phrase. Vitrac ne lui laissa pas le temps d’en dire plus long.

— Tais-toi ! lui cria-t-il en se levant brusquement. Je te défends de parler d’elle.

Ce fut dit d’un tel ton et Vitrac prit un air si menaçant que Vanda crut qu’il allait la battre.

Il était devenu tout à coup pâle comme un linge, ses yeux étincelaient et ses traits décomposés montraient assez qu’il n’était plus maître de lui.

Vanda l’avait blessé à l’endroit sensible, et si elle avait voulu le soumettre à une épreuve, le résultat était concluant. Elle ne pouvait plus guère douter qu’il eût aimé la morte, puisqu’une injure à cette malheureuse l’avait mis hors des gonds.

L’ancienne poseuse à six francs l’heure savait maintenant à quoi s’en tenir.

Son instinct de femme l’avertit aussitôt qu’elle ferait bien de ne pas recommencer, et, comme elle ne perdait jamais la tête, elle changea de note immédiatement, sauf à revenir à la charge, plus tard, quand la colère de son amant serait passée.

Elle avait lu sur son visage bouleversé qu’il était homme à la chasser pour toujours si elle commettait la maladresse de continuer, et elle eut l’habileté de tourner la chose en plaisanterie.

— Enfin ! s’écria-t-elle gaiement, j’ai réussi à te délier la langue ! Je savais bien qu’à force de t’ « aguicher » je parviendrais à te tirer de l’espèce d’abrutissement où tu vis depuis deux jours. Et je te prie de croire que je n’ai pas eu l’intention de te faire de la peine. Si je me suis servie d’un gros mot, c’est exprès pour te secouer. Je suis incapable de prendre plaisir à insulter une pauvre fille que je n’ai pas connue de son vivant. Je ne sais pas si on l’a assassinée ou si elle est morte à l’hôpital, mais je la plains de tout mon cœur.

Vitrac, sans répondre à cette protestation un peu tardive, se remit à son chevalet ; mais Vanda vit bien que l’orage grondait toujours, et elle essaya de le conjurer en s’excusant.

— Si je t’ai parlé de cette vilaine histoire, reprit-elle, c’est que, depuis hier, il n’est pas question d’autre chose dans les journaux. Je parie que tu ne les as pas lus.

— Non. Que disent-ils ? demanda Vitrac.

— Ils disent… des bêtises. Il y en a qui prétendent que tu as inventé cette farce de croque-morts pour te faire de la réclame… comme si tu avais besoin de ça !… toi !… un artiste arrivé !…

— Ah ! dit froidement le peintre à la mode.

D’ordinaire, il n’était pas si indifférent aux attaques de la presse, et Vanda, qui l’avait vu se fâcher pour beaucoup moins, crut deviner qu’il était enchanté d’apprendre que les journalistes faisaient fausse route.

— Ils racontent aussi, ajouta-t-elle, qu’il y a foule à la Morgue, et ils se moquent de la police qui croit à un crime.

Et comme Vitrac se taisait, elle soupira :

— C’est égal… c’est embêtant pour nous, tout ce bruit… je dis nous, parce que toi et moi, nous ne faisons qu’un.

Un nuage passa sur la figure de Vitrac, et il lui vint aux lèvres une protestation qu’il s’abstint de formuler.

Vanda reprit doucement :

— Je me mets à ta place, mon petit Paul, et je comprends que tu ne sois pas de bonne humeur ; mais je crois, comme toi, qu’il n’y a qu’à laisser dire les imbéciles. Dans huit jours, il n’en sera plus question, et ça ne t’empêchera pas d’avoir au Salon un succès à tout casser.

— Je n’en sais rien, murmura Paul, mais je sais que je n’y verrai pas mon tableau.

— Qu’est-ce que tu dis ? Tu n’as pas, je suppose, envie de te brûler la cervelle le jour du vernissage !

— Non, mais ce jour-là, je ne serai plus à Paris.

— Où seras-tu donc ?

— À Venise, probablement.

— Allons donc ! qu’est-ce que tu irais faire à Venise ?

— Revoir les Véronèse du palais des Doges.

— Quelle bonne blague ! Tu y es déjà allé trois ou quatre fois, et tu les sais par cœur, les Véronèse. Dis donc plutôt que tu veux fuir Paris et te reposer après tant de sottes tracasseries. Tu as joliment raison, et je ne serai pas fâchée non plus de changer d’air. Tu m’emmèneras, dis ?

— Non, répliqua nettement Vitrac.

— Comment, non ?… Et pourquoi ?

— Parce que je tiens à voyager seul.

— Alors, tu en as assez, de moi ?

Paul ne souffla mot, et son silence équivalait à une réponse désobligeante.

L’ex-modèle d’ensemble oublia en un instant ses prudentes résolutions, et elle éclata comme un obus auquel on met le feu.

— Ah ! c’est comme ça ! dit-elle, furieuse. Tu me plantes là ! Tu te figures qu’avec moi c’est comme à la « Belle Jardinière », où l’on rend les objets qui ont cessé de plaire ! Eh bien, mon cher, tu te mets le doigt dans l’œil jusqu’au coude !… On ne me renvoie pas, moi… c’est moi qui congédie les amants quand j’ai assez d’eux. J’ai eu dix fois l’occasion de te lâcher, et si je ne l’ai pas fait, c’est que je tenais encore à toi. Prends garde que je m’en lasse !… J’ai sous la main de quoi te remplacer, et je ne perdrais pas au change.

Àce débordement d’invectives et de menaces, Vitrac opposa un flegme qui fit tomber comme un feu de paille la colère de Vanda.

— Voyons, reprit-elle bientôt d’un ton très radouci, je m’emporte peut-être mal à propos… si tu m’étais indifférent, je resterais bien calme… et si je voulais prendre un autre amant, je serais ravie de te voir partir sans moi… J’ai mal compris, n’est-ce pas ?… Tu es mécontent, et il y a de quoi après cette bête d’affaire, mais je n’en suis pas la cause, et tu ne songes pas à me quitter… Va te rafraîchir le sang à Venise, si le cœur t’en dit… Vas-y seul, si tu veux… mais reviens vite retrouver ta petite Vanda qui t’aime tant et qui te l’a assez prouvé depuis qu’elle est avec toi.

En débitant d’un air câlin cette tirade amoureuse, Vanda passa son bras autour du cou de son Paul et le baisa chastement sur le front.

Il se laissa faire, mais il ne rendit pas le baiser, et Vanda se reprit à croire qu’il avait de sérieuses velléités de rupture. Cependant elle ne recommença pas à casser les vitres. Elle regrettait déjà d’en avoir tant dit, et elle était décidée à manœuvrer tout autrement.

— Nous avons eu tort tous les deux, commença-t-elle en souriant, toi de m’agacer, et moi de me fâcher. N’en parlons plus. Seulement, tu me permettras bien de te demander si tu t’attends à être encore appelé devant le juge d’instruction.

— Je n’en sais rien du tout, répondit Vitrac, étonné. Pourquoi cette question ?

— Parce que je serai sans doute interrogée aussi, et je voudrais ne rien dire qui te compromette.

— Comment pourrais-tu me compromettre ?

— Mais… par exemple, en avouant que dans ces derniers temps je t’ai soupçonné d’avoir une autre maîtresse.

— Et quand tu dirais cela ?

— Hé ! hé !… les juges sont si méfiants ! Ce n’est pas pour rien qu’en argot on les appelle des curieux. Ils n’auraient qu’à s’imaginer que c’est à cette maîtresse qu’on a coupé la tête.

Vitrac n’eut pas de peine à deviner où tendait ce discours. Vanda voulait lui faire sentir qu’il ne tenait qu’à elle de lui attirer de gros désagréments… et peut-être pis.

Il n’y avait rien à répondre à cette sotte tentative, et il eut assez de puissance sur lui-même pour cacher ce qu’il en pensait.

— Je suis certain que tu ne feras pas cela, dit-il simplement.

— À la bonne heure ! s’écria Vanda. Je vois que tu ne doutes plus de mon attachement. C’est tout ce que je voulais. Et maintenant, mon chéri, je vais te laisser travailler. J’ai envie de faire un tour sur la butte, au Moulin de la Galette. Voyons un peu s’il ne pleuvra pas.

Ayant dit, elle alla ouvrir la fenêtre pour examiner le temps. Vitrac la laissa faire, car il ne demandait qu’à être délivré de sa compagnie ; mais elle n’eut pas plus tôt mis la tête dehors qu’elle s’exclama de surprise.

Et ce n’était pas le ciel qu’elle regardait.

Vanda, au contraire, regardait en bas de la fenêtre qui donnait sur la place Pigalle, et le spectacle qui attirait son attention devait être intéressant, car, pour mieux le voir, elle s’était penchée jusqu’à mi-corps sur la barre d’appui, juste au-dessus de l’entrée de l’hôtel de Paul Vitrac.

Devant cette entrée venait de s’arrêter un landau découvert, attelé de deux beaux chevaux et conduit par un cocher en grande livrée. Un valet de pied, perché à l’arrière, était descendu et sonnait à la porte.

Une visite de gens roulant carrosse à un peintre à la mode n’avait rien de surprenant, et ce n’était pas sur le luxe de cet équipage que Vanda s’était récriée.

Elle en avait vu bien d’autres stationner sous les fenêtres de l’atelier, où plus d’une grande dame était venue poser pour son portrait.

Vitrac était très couru, et ses clientes appartenaient toutes au meilleur monde.

Mais, cette fois, Vanda avait vu, assise au fond de la voiture, à côté d’un homme de haute mine, une jeune femme dont la figure lui avait rappelé un souvenir inattendu, et Vanda ne se lassait pas de l’examiner.

Vitrac, qui était resté à son chevalet, ne l’avait pas entendue s’exclamer en sourdine, et il se gardait bien de la rappeler, car il lui tardait qu’elle partît, et il voulait éviter de renouer une conversation interrompue fort à propos.

Elle ne se pressait pas de quitter son poste d’observation, et au moment où elle s’y décida, entrait le valet de chambre de Vitrac, portant sur un plateau une carte de visite qu’il présenta à son maître.

Vitrac y jeta les yeux, et il allait donner l’ordre de répondre qu’il n’était pas chez lui, lorsque Vanda lui dit d’un ton dégagé :

— Le temps n’est pas sûr. Je renonce au Moulin de la Galette et je reste avec toi… à moins que je ne te gêne… Je viens d’apercevoir un monsieur et une dame qui m’ont tout l’air de venir pour un portrait.

Vitrac saisit au vol le prétexte qu’elle lui fournissait, peut-être avec intention.

— Oui, dit-il, et je ne peux guère me dispenser de les recevoir.

— Qu’à cela ne tienne, mon ami. Je m’en vais… j’ai à faire chez moi… je reviendrai dans une heure ; nous ne sommes plus fâchés, pas vrai ?

Vitrac fit signe que non, dit à son domestique de laisser monter, et Vanda s’éclipsa sans ajouter un seul mot.

Elle avait ses raisons pour disparaître ainsi.

Vitrac ne la retint pas. Il aurait bien voulu courir après son valet de chambre pour lui donner contre-ordre, mais il aurait fatalement rattrapé Vanda dans l’escalier, et il tenait par-dessus tout à se débarrasser d’elle.

Il se résigna donc sans trop de peine à voir un monsieur dont le nom lui était inconnu et qu’il comptait bien éconduire poliment, car il n’était pas disposé à entreprendre un portrait, quand c’eût été celui de la plus jolie femme de Paris.

Il n’avait pas menti à Vanda en lui disant qu’il était résolu à partir pour Venise avant l’ouverture du Salon.

Et, en attendant ce visiteur, il se remit au travail afin de lui montrer que tout son temps était pris.

Cinq minutes après le départ de Vanda, le valet de chambre, bien stylé, annonça le comte Borodino, et Vitrac, sans manifester le moindre étonnement, se leva pour recevoir ce personnage titré.

Si Julien de Jonville eût été là, il serait complètement revenu de ses premières idées qui s’étaient déjà modifiées depuis l’incident du bois de Boulogne.

Il n’était plus possible de croire que ce seigneur eût été le mari d’une femme dont Vitrac avait été l’amant.

L’amant connaît toujours le mari, au moins de vue, et évidemment Vitrac n’avait jamais vu le comte Borodino, car il l’accueillait comme on accueille un étranger qu’on reçoit pour la première fois.

Évidemment aussi, il n’avait jamais entendu parler de lui, car son nom ne l’avait pas frappé.

Et, de son côté, le comte se présentait avec la courtoisie cérémonieuse qui convient en pareil cas.

— Monsieur, commença-t-il, je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, mais j’ai souvent admiré vos œuvres, et vous m’excuserez peut-être de me présenter chez vous sans que vous m’y ayez autorisé.

— Ne vous excusez pas, monsieur le comte, répondit poliment Vitrac ; c’est à moi de vous remercier du compliment que vous m’adressez. Maintenant, si vous voulez bien m’apprendre le but de votre visite…

— Je viens, monsieur, vous demander s’il vous plairait de faire le portrait de ma nièce… Je n’ose pas ajouter que votre prix sera le mien… Mais je me permets de vous dire que le modèle est digne de votre pinceau. Ma nièce n’a pas vingt ans, et tout le monde s’accorde à la trouver très belle… d’une beauté singulière que vous seul peut-être, avec votre merveilleux talent, vous pourriez rendre sur la toile. Ce portrait vous ferait honneur.

— Je n’en doute pas, monsieur le comte, et je suis désolé de refuser ; mais je pars la semaine prochaine pour l’Italie, et vous voyez que j’ai de quoi occuper les quelques jours qui me restent. Ce tableau est destiné au Salon qui va s’ouvrir.

— Je comprends, monsieur, et je me reprocherais d’insister… Seulement, je puis bien vous avouer que ma nièce va être consternée. Elle rêvait d’avoir son portrait peint par le maître qu’elle préfère… on le lui avait fait espérer… pas moi !… je sais que vous ne pouvez pas suffire aux commandes et je craignais un refus… mais un de vos amis à qui j’ai eu le bonheur de rendre service m’avait assuré que vous consentiriez peut-être à satisfaire un désir de jeune fille.

— Un de mes amis, dites-vous ?

— Oui. M. de Jonville.

— Il est en effet de mes amis, et des meilleurs.

— Eh bien, je suis sûr qu’il aurait eu l’amabilité de m’accompagner ici et de joindre ses prières aux miennes, s’il n’était cloué chez lui par ce maudit accident !…

— Un accident !… Que lui est-il donc arrivé ?

— Oh ! rien de grave. Avant-hier, il s’est foulé le pied en tombant de cheval. J’ai eu la chance de me trouver là et je l’ai ramené à son domicile… place du Palais-Bourbon.

— Je vous remercie de me l’apprendre. J’irai le voir aujourd’hui.

— Voulez-vous que je vous y conduise ? Je me proposais précisément d’aller prendre de ses nouvelles.

— Mille grâces, monsieur le comte… Je ne veux pas abuser de votre obligeance et je…

— Vous verriez ma nièce, interrompit en souriant M. Borodino, et quand vous l’auriez vue, vous vous décideriez peut-être à lui accorder la faveur qu’elle ambitionne.

— Quoi !… est-ce que… ?

— Hélène est venue avec moi. Je ne me suis pas permis de la faire monter ici sans votre autorisation. Je ne savais pas si vous étiez seul, et elle est très timide. Je l’ai laissée dans ma voiture.

— S’il en est ainsi, monsieur le comte, je me reprocherais de vous retenir davantage.

— Alors vous me privez du plaisir de vous montrer ma chère nièce, et je perds le seul espoir qui me restait de vous décider à accepter ma proposition ?

— Désolé, je vous le répète, mais…

— Vous ne refuserez pas du moins de la voir de loin, reprit gaiement le comte Borodino. Il ne s’agit que de vous mettre à la fenêtre… vous n’aurez pas même la peine de l’ouvrir, puisqu’elle n’est pas fermée.

Ce fut dit avec une bonhomie si avenante que Vitrac s’inclina et s’achemina, sans se faire prier, vers la fenêtre où Vanda s’était accoudée.

Lui aussi, il se pencha en dehors et il regarda.

Juste à ce moment, Hélène, qui s’ennuyait d’attendre son oncle, Hélène leva la tête.

Ce ne fut pas une exclamation qui échappa au maître de Tire-Lire, ce fut un cri.

— N’est-ce pas qu’elle est très belle ? dit le comte Borodino, comme s’il eût pris ce cri pour un cri d’admiration.

Il était pourtant difficile de s’y tromper, car Vitrac donnait des signes non équivoques d’agitation. Il avait l’air d’un homme qui voit apparaître un spectre, et l’admiration ne se manifeste pas, même chez un artiste, par un bouleversement complet des traits du visage.

Vitrac, pétrifié, regardait avec des yeux hagards la jeune fille souriant à son oncle qu’elle venait d’apercevoir à la fenêtre, et il n’articulait pas une parole.

— Cher maître, reprit gaiement le comte, je ne vous cacherai pas que votre étonnement me paraît de bon augure pour la réalisation de nos vœux. Vous ne trouverez nulle part un modèle aussi parfait que ma nièce, et, maintenant que vous l’avez vue, j’espère qu’elle n’aura pas le crève-cœur d’apprendre de ma bouche que vous refusez de faire son portrait. C’est une petite ambitieuse qui tient à passer à la postérité, grâce à votre admirable talent, et s’il lui fallait y renoncer, elle ne s’en consolerait pas. Épargnez-moi le chagrin de lui annoncer que mes prières ne vous ont pas touché.

Vitrac restait immobile et muet.

La jeune fille qui se montrait à lui était la vivante image de la décapitée, et, comme Jonville et Cavaroc au bois de Boulogne, il était tenté de croire à une résurrection.

Il est passé, le temps des miracles, et celui-là pouvait s’expliquer par une ressemblance ; mais, dans l’excès de sa stupéfaction, Vitrac avait perdu momentanément la faculté de raisonner, et d’ailleurs il avait des motifs personnels pour ne pas se contenter de cette explication aussi facilement que l’avait fait Jonville, qui s’en accommodait très bien, et pour cause.

Jonville ne connaissait la morte que de vue, et Jonville était déjà presque amoureux de la nièce de M. Borodino.

Vitrac, anéanti, ne savait quel parti prendre, et il lui fallait répondre aux aimables instances de ce noble étranger qui lui tombait des nues et qui ne lui avait encore décliné que son nom et son titre.

Vitrac ne pouvait pas lui confier la cause de son émotion, et il sentait bien que, pour en savoir plus long, il ne devait pas s’en tenir au refus absolu qu’il venait de formuler.

— Eh bien, maître, demanda doucement le comte, est-ce un arrêt définitif ? J’en appelle à votre courtoisie et à votre bon cœur. Ne pourriez-vous pas, avant votre départ pour l’Italie, commencer le portrait de ma pauvre Hélène ?… Vous l’achèveriez à votre retour… quand il vous plairait… mais, du moins, elle serait sûre de l’avoir… et s’il ne vous convenait pas de le peindre dans votre atelier, j’oserais vous proposer de le peindre chez moi.

Rien ne pouvait mieux arranger Vitrac que cette offre inattendue de ce client imprévu.

Les séances de son atelier de la place Pigalle auraient réveillé la jalousie de Vanda, et Vitrac était obligé de compter avec son ancienne, qui avait toutes les passions d’une sultane Validé, — c’est-à-dire d’une maîtresse retraitée, et qui était très capable de lui susciter de sérieuses difficultés avec la justice.

Chez l’oncle, au contraire, les séances passeraient inaperçues, et elles aideraient Vitrac à éclaircir un mystère qui, en ce moment, le préoccupait plus que tout au monde.

— Monsieur le comte, dit-il en faisant sur lui-même un violent effort, je ne me pardonnerais pas d’affliger une personne qui veut bien apprécier ma peinture au-dessus de sa valeur. Je ne m’engage pas à terminer cette année le portrait de mademoiselle votre nièce, mais je puis m’y mettre… dès demain… chez vous, car je suis obligé de réserver mon atelier pour d’autres travaux.

— Merci, maître ! s’écria M. Borodino en serrant avec effusion les deux mains de Vitrac ; vous allez faire une heureuse, et je me demande si je pourrai jamais vous prouver assez ma reconnaissance. Je me flatte du moins que, chez moi, vous serez très bien pour travailler. J’habite presque à la campagne… rue Berton, sur le quai de Passy, et j’ai là un grand jardin où il y a un pavillon isolé qui vous servira d’atelier ; les fenêtres sont au nord. C’est un peu loin d’ici, le quai de Passy ; mais toutes les fois qu’il vous plaira d’y venir, je vous enverrai ma voiture.

— Il est inutile que vous preniez cette peine. J’ai la mienne, dit Vitrac, qui, l’été précédent, s’était offert un dog-cart et un cheval à deux fins qu’il montait volontiers quand il avait le temps. Veuillez m’indiquer l’heure à laquelle mon modèle voudra bien me donner une première séance.

— Choisissez, je vous prie, celle qui vous conviendra le mieux.

— À midi, est-ce trop tôt ?

— Pas du tout. À midi, Hélène sera prête, et je vous attendrai. Il me tarde de lui annoncer cette bonne nouvelle, et je vais prendre congé de vous, cher maître. Vous avez mon adresse exacte sur la carte que votre domestique a dû vous remettre…

— Parfaitement, monsieur, et vous pouvez compter sur moi.

Tout en parlant, Vitrac, qui avait repris un peu de sang-froid, étudiait ce visiteur inconnu et constatait qu’il avait l’air, les façons et le langage d’un gentleman, avec une pointe d’exotisme qui ne lui messeyait pas. Mais cette constatation ne dissipait pas les doutes qui le tourmentaient encore.

M. Borodino s’empressa de clore l’entretien par une cordiale poignée de mains. Il avait obtenu ce qu’il désirait, et peut-être craignait-il que le grand artiste ne retirât sa promesse de venir le lendemain rue Berton.

Vitrac le reconduisit jusqu’à l’escalier, et peu s’en fallut qu’il ne descendît avec lui afin de voir de près la troublante jeune fille qui ressemblait si étrangement à la morte ; mais une présentation sur une place publique, à dix pas des cafés que fréquentent les rapins du quartier, ne le tentait pas du tout, et il rentra dans son atelier.

Par exemple, il ne se priva pas de regarder d’en haut le landau qui filait rapidement vers le rond-point de l’Étoile, par le boulevard de Clichy, et il se prit à regretter de ne pas avoir posé au comte certaines questions.

Ainsi il aurait dû se renseigner adroitement sur la situation de ce seigneur, et il l’avait laissé partir sans même lui demander à quelle nationalité il appartenait.

De l’énigmatique nièce, il ne savait rien non plus, si ce n’est qu’elle s’appelait Hélène, et ce prénom, assez répandu dans tous les pays d’Europe, ne l’éclairait pas beaucoup.

M. Borodino, lui, portait le nom russe de la grande bataille gagnée près de Moscou par Napoléon I. Vitrac inclinait à en conclure qu’il était Russe, mais ce n’était qu’une présomption.

Et il avait de grosses raisons pour désirer de savoir à quoi s’en tenir sur ce point particulier.

L’idée lui vint tout à coup d’aller aux informations chez Jonville.

De toutes façons, cette visite était opportune. Jonville avait éprouvé un accident qui l’empêchait de sortir. Vitrac ne l’avait pas revu depuis la lugubre scène du bal. Il était naturel que Vitrac vînt prendre des nouvelles d’un ami blessé.

Vitrac, d’ailleurs, avait un compte à régler avec le futur secrétaire d’ambassade.

Il ne doutait pas que Jonville eût reconnu la tête ensanglantée de la femme avec laquelle il l’avait surpris un soir sortant d’un cabinet de restaurant, et les demi-confidences que Vitrac avait été contraint de lui faire à la suite de cette malencontreuse rencontre avaient dû, après le bal, fortement préoccuper Jonville.

C’était le moment ou jamais de les compléter.

Jonville avait vu le lendemain l’oncle et la nièce ; il n’avait pas pu ne pas être frappé de la prodigieuse ressemblance qui venait de stupéfier Vitrac ; il leur avait même longuement parlé, puisqu’ils l’avaient ramené à son domicile ; il devait être mieux renseigné sur eux que son ami, qui tenait beaucoup aussi à ne pas le laisser s’égarer dans des conjectures fâcheuses.

Vitrac, sans plus délibérer, sonna son valet de chambre, s’habilla vivement et sauta dans un fiacre, attrapé au vol sur la place Pigalle.

Il était si pressé qu’il ne vit pas Vanda, assise devant l’illustre café du Rat mort.

Vanda ne s’était pas installée là pour le plaisir de se chauffer au soleil printanier qui éclairait en ce moment la place Pigalle.

De la fenêtre de l’atelier, elle avait vu arriver le comte et cette nièce qui ressemblait tant à la décapitée ; elle s’était hâtée de descendre pour les regarder de plus près et, ne sachant que penser de cette étrange ressemblance, elle avait pris position devant le café du Rat mort pour attendre la suite de l’aventure. Elle les avait vus partir et elle allait se décider à remonter chez Vitrac pour lui demander des explications, lorsque Vitrac avait pris le fiacre qui allait le mener place du Palais-Bourbon.

Il y débarqua dans un état d’agitation indescriptible et assez mal fixé sur ce qu’il allait dire à Jonville. Il avait bien un double but, qui était de lui apprendre comment il avait connu la morte et de se renseigner sur M. Borodino ; mais il n’avait pas de plan arrêté pour aborder ces sujets délicats, et il comptait s’en remettre aux hasards de la conversation qui allait s’engager entre lui et son ami.

Il le trouva assis au coin de son feu, dans le joli appartement qu’il habitait au rez-de-chaussée, au fond de la cour d’une belle maison et de plain-pied avec un joli jardin.

Jonville l’accueillit avec une joie trop vive pour être désintéressée.

Et, de fait, Jonville ne souhaitait rien tant qu’une explication.

Ce fut lui qui, après avoir rassuré Vitrac sur les suites de son accident, entama l’entretien en lui adressant une question laconique, mais significative.

— C’est elle, n’est-ce pas ? demanda-t-il sans préambule.

— Vous l’avez donc reconnue ? s’écria Vitrac.

— Oui, mon ami, et j’ai entendu le nom que vous avez murmuré quand vous avez vu à vos pieds cette tête sanglante ; n’était-ce pas la tête de la femme qu’un soir j’ai surprise avec vous dans le corridor de ce restaurant ?

— Je le crois… et pourtant…

— Quoi donc ?

— Si je vous disais que tout à l’heure j’ai cru la revoir… vivante ?

— Moi aussi, j’ai cru la revoir avant-hier, au bois de Boulogne.

— Je le sais.

— Comment le savez-vous ?

— Le comte Borodino, qui l’accompagnait au Bois, est venu chez moi aujourd’hui, et il m’a raconté votre rencontre.

— En effet, il m’avait dit qu’il irait vous demander de faire le portrait de sa nièce, celle qui…

— Il est venu avec elle.

— Et, comme moi, vous avez été stupéfait ?

— À ce point que je viens tout exprès pour vous parler d’elle.

— Si vous n’étiez pas venu, je serais allé chez vous ; je n’attendais que d’être en état de marcher. Mais… lui… vous ne le connaissiez donc pas ?

— Je ne connaissais ni sa personne ni son nom.

— Moi, je connaissais sa personne pour l’avoir vu souvent passer aux Champs-Élysées avec une jeune femme que je prenais pour… l’autre… celle qui est morte…

— Je ne les ai jamais rencontrés.

— Mais vous devez être certain que ce comte Borodino n’était pas le mari de…

— Certain ?… Non.

— Comment cela ? Vous saviez bien à qui elle était mariée.

— Je vais beaucoup vous étonner en vous disant que je l’ai toujours ignoré.

— Est-ce possible ! s’écria Jonville visiblement incrédule.

— C’est invraisemblable, mais c’est vrai, et vous n’en douterez plus quand je vous aurai raconté l’histoire de ma liaison avec Irène… Elle s’appelait Irène… C’est à peu près tout ce que je sais d’elle… Elle m’a dit encore qu’elle était étrangère et qu’elle n’habitait Paris qu’en passant. Elle m’a laissé entendre qu’elle était dans la dépendance d’un homme qui l’y avait amenée, et qu’elle aurait tout à craindre si cet homme venait à découvrir qu’elle le trompait.

— Et vous ne lui en avez pas demandé davantage ?

— Non. Je voyais bien qu’il y avait un mystère dans sa vie, mais je ne cherchais pas à deviner les secrets qu’elle me cachait, parce qu’elle m’avait juré de me les confier le jour où elle pourrait le faire sans danger pour elle et pour moi.

— Oserai-je vous prier de m’apprendre où et comment vous l’avez connue ?

— Le hasard a tout fait, et nos relations ont commencé comme la plus vulgaire des aventures. Je l’ai suivie aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants, où elle passait seule, et je l’ai abordée, croyant m’adresser à une femme qui ne s’effaroucherait pas des galanteries d’un inconnu.

— Et elle les a écoutées volontiers ?

— Elle ne les a pas prises comme je m’y attendais ; elle ne les a pas repoussées, mais elle y a répondu de façon à me montrer que je n’avais pas affaire à une chercheuse d’occasions. Elle m’a promis cependant que je la reverrais… et je l’ai revue… aux Tuileries d’abord, et plus tard dans ce restaurant où vous nous avez surpris… J’abrège ce récit. J’étais son amant depuis six mois… et je l’aimais comme je n’ai jamais aimé… Je l’aimais tant que j’en étais venu à la supplier de fuir avec moi… loin de Paris… loin de la France…

— Et elle y avait consenti ?

— Oui. Il ne s’agissait plus que de fixer la date de notre départ… Nous devions nous revoir avant-hier… je l’ai revue… vous savez où, dit amèrement Vitrac.

— On l’a tuée, la veille du rendez-vous qu’elle vous avait donné… celui qui l’a tuée, c’est évidemment l’homme dont elle était la femme, la maîtresse ou l’esclave. Il l’aura épiée… il l’aura surprise…

— Et je ne pourrai jamais la venger !

— La justice s’en chargera.

— Elle n’y réussira pas. J’ai été appelé chez le juge d’instruction. C’est tout au plus s’il croit à un crime.

— Sur ce point, vous auriez pu l’éclairer ; mais je conçois que vous ne l’ayez pas fait. À quoi bon, puisque vous n’êtes pas en mesure de lui fournir la moindre indication sur le meurtrier ? Alors, vous ne saviez même pas où elle demeurait ?

— Elle ne me l’a jamais dit, et je ne le lui ai jamais demandé. Comment l’aurais-je su ? Je l’attendais au restaurant dans un cabinet ; elle arrivait à pied, et quand nous nous séparions, elle s’en allait seule.

— J’espérais qu’on la reconnaîtrait à la Morgue. Je me disais que bien des gens avaient dû, comme moi, la remarquer aux Champs-Élysées. Je sais maintenant que ce n’était pas elle ; je le sais depuis que j’ai vu la nièce du comte Borodino.

Il est Russe, ce comte. La morte ne l’était pas, je suppose.

— Je pourrais presque affirmer que non, car je me souviens qu’elle m’a dit n’être jamais allée en Russie, quoiqu’elle eût beaucoup voyagé.

— Elle ne vous a pas dit qu’elle eût une sœur ? demanda tout à coup Jonville.

— Non.

Jonville eut un geste de découragement, et ce ne fut qu’après un assez long silence qu’il reprit :

— Excusez-moi, mon cher ami, de vous poser encore une ou deux questions. Je souhaite si vivement d’éclaircir cette lamentable affaire, que je me permets de vous interroger comme si j’étais chargé de l’instruire…

Votre malheureuse amie savait-elle qui vous étiez ?

— Elle savait que je m’appelais Paul Vitrac, que j’étais peintre et que je demeurais place Pigalle… mais elle n’est jamais venue chez moi.

— M Vanda l’y aurait, je crois, mal reçue. S’est-elle doutée que vous aviez une autre maîtresse ?

— Peut-être… Et qu’importe ?

— C’est que, si elle a eu des soupçons, elle a pu vous surveiller et découvrir la liaison que vous lui cachiez, et alors… pour se débarrasser d’une rivale, elle aurait pu…

— La faire assassiner ! s’écria Vitrac ; si je croyais cela et si j’en avais la preuve, je tuerais cette fille comme on tue une chienne enragée.

— Je ne crois pas Vanda capable de commettre un crime, dit, sans conviction, Jonville.

— Pourquoi donc alors, reprit vivement Vitrac, pourquoi vous êtes-vous demandé si c’était elle qui…

— Parce que, dans l’incertitude où j’étais et où je suis encore, toutes les conjectures imaginables me sont venues à l’esprit. J’avais oublié qu’au moment où la tête a roulé sur le parquet de votre atelier, Vanda n’a manifesté que du dégoût… Évidemment, elle ne connaissait pas la pauvre femme qu’on a assassinée.

— Elle ne l’avait jamais vue… La preuve, c’est que, dès le premier moment, elle a cru comme les autres à une farce de rapins, et que, depuis, elle n’a cessé de me répéter que cette tête avait été volée à l’École de médecine.

Jonville aurait pu répondre qu’il était fixé sur les appréciations de Vanda, puisqu’elle les avait exprimées en sa présence ; mais il ne lui convenait pas de parler à Vitrac de la visite matinale qu’elle avait faite au capitaine.

Et comme Jonville se taisait, Vitrac s’écria :

— N’importe !… vous n’auriez pas eu cette idée-là, si un fait ou un renseignement que j’ignore ne vous l’avait pas suggérée. Dites-moi franchement ce qu’il en est.

— Eh bien, voilà !… je me suis rappelé, après coup, que bien avant la séance Vanda nous avait dit, à Cavaroc et à moi, que le bal finirait par une surprise.

— Et vous vous êtes figuré que la surprise, c’était cette abominable exhibition ? C’est absurde ! Si Vanda était coupable, il aurait fallu qu’elle fût folle pour vous l’annoncer d’avance. Et puis, je la connaissais, la surprise… c’était l’entrée d’une mascarade organisée par Dangalas… et vous y avez assisté.

— Mon cher, vous venez de m’interrompre au moment où j’allais ajouter que cette idée n’a fait que traverser ma cervelle. Je l’ai rejetée, après réflexion ; je n’y pense plus, et ce que je vous ai dit tout à l’heure n’était que paroles en l’air, comme il en échappe à tout le monde dans une causerie animée. Passons à autre chose. Vous avez été interrogé par le juge. Que vous a-t-il demandé, et que lui avez-vous répondu ?

— Rien, par la raison bien simple que je ne savais rien qu’il ne sût déjà. Et je suis sorti de son cabinet, persuadé que les recherches judiciaires n’aboutiraient pas.

— Vous n’avez pas eu la curiosité d’aller à la Morgue ?

— Non. Je ne me suis pas senti le courage de revoir l’affreux spectacle que j’ai eu à ce bal maudit. Dangalas a voulu m’y entraîner. Je l’ai laissé y aller sans moi.

— Quelles impressions en a-t-il rapportées ?

— Je ne l’ai pas revu. Il est venu plusieurs fois chez moi, et j’ai refusé de le recevoir. Je n’ai reçu que Vanda.

— Vanda et le comte Borodino.

— Celui-là, je l’ai reçu, parce que je voulais me débarrasser d’elle. Vanda était chez moi quand il s’est présenté…

— Avec sa nièce ?

— Elle est restée dans la voiture qui les avait amenés ; mais je l’ai vue en me mettant à la fenêtre, car cette voiture est un landau découvert.

— Le même qui les promenait avant-hier au Bois. Et ce monsieur vous a demandé de faire le portrait de cette nièce ?

— Oui, et j’ai accepté. Je dois commencer demain, chez lui… rue Berton.

— Ah ! dit Jonville un peu étonné.

— J’ai accepté, parce que je voudrais savoir ce que c’est que ces gens-là.

— Et puis, elle est si belle !… Moi aussi, je tiens à la revoir… Mais vous… est-ce que votre pinceau ne tremblera pas dans votre main, quand vous reproduirez sur la toile ses traits qui vous rappelleront ceux de la femme que vous avez aimée ?

— J’espère que non. Mais je ne vous cacherai pas plus longtemps que je suis venu surtout pour vous prier de me renseigner sur ce Russe…

— Et jusqu’à présent, mon pauvre ami, je n’ai fait que vous accabler de questions. Maintenant, c’est à mon tour de vous répondre. Par malheur, je ne suis que très sommairement informé. Mes relations avec eux se bornent à une rencontre suivie d’un voyage en voiture depuis l’allée de Madrid jusqu’à ma porte. Ce seigneur ne m’a dit que ce qu’il lui a plu de me dire. Je dois le revoir, mais vous le reverrez avant moi et plus souvent que moi, car il vous faudra de nombreuses séances pour terminer ce portrait. Pendant que la charmante nièce posera, vous interrogerez l’oncle, et il vous répondra.

— C’est la nièce que je voudrais entendre, car… tenez ! mon cher Jonville, j’ai la certitude que l’autre est morte… c’est bien la tête d’Irène qu’on a jetée dans mon atelier… Et je suis presque honteux de vous avouer qu’il me reste encore un doute… Mais cette jeune fille qui a les mêmes traits que ma pauvre Irène ne peut pas avoir le même son de voix. Dès qu’elle me parlera, je ne douterai plus.

— Elle ne vous parlera pas.

— Pourquoi ?

— Elle est muette.

— Est-ce possible ?

— Pas muette de naissance… muette par accident… Une paralysie de la langue causée par une frayeur, m’a dit son oncle. Il l’a amenée à Paris pour consulter les grands médecins, et ils espèrent la guérir. Du reste, elle n’est pas sourde, mais elle ne comprend pas le français. Vous ne pourrez donc pas entendre le son de sa voix. Mais maintenant vous devez être fixé.

— Oui, car Irène parlait français comme une Française… et je ne sais comment j’ai pu douter qu’elle fût morte, après avoir vu cette tête… cette tête effrayante qu’il me semble encore avoir devant les yeux. Mon excuse, c’est que la ressemblance est tellement incroyable…

— Tout est incroyable dans cette sombre aventure… Auriez-vous jamais cru qu’on pût perdre subitement l’usage de la parole ?… Mais tout s’éclaircira peut-être un jour… Je le souhaite de tout mon cœur, car… moi aussi, j’ai un aveu à vous faire… un aveu qui ne peut pas vous blesser… Cette jeune fille a produit sur moi une profonde émotion.

— Voulez-vous dire que vous l’aimez ? demanda vivement Vitrac.

— Pas encore. L’amour ne vient pas si vite, si ce n’est dans les romans. Mais je sens que je l’aimerai, et je vous demande un conseil. Son oncle m’a invité à venir chez lui. Dois-je profiter de l’invitation ou m’abstenir ?

— Je ne sais que vous répondre, balbutia Vitrac, visiblement contrarié.

Jonville, surpris, se demanda en quoi il l’avait offensé, et il allait le lui demander, lorsque sur le seuil de la porte, brusquement ouverte, apparut Jacques Cavaroc.

Ce capitaine de cuirassiers avait l’air rayonnant d’un homme qui prend toujours la vie par son beau côté et les événements pour ce qu’ils valent.

— Bonjour, cher monsieur, s’écria-t-il en tendant la main à Vitrac. Je venais voir Jonville, et je suis ravi de vous rencontrer chez lui. Comment allez-vous depuis cette sotte histoire ?… Il paraît que décidément c’était une mauvaise charge. J’y ai d’abord été pris comme les autres, mais je n’y pense plus et je suppose que vous l’avez oubliée… Jonville a dû vous raconter la curieuse rencontre que nous avons faite au bois de Boulogne, le lendemain de votre bal… et comment il s’est laissé décrocher par une jument à moi…

Àpropos, mon cher, ajouta Cavaroc en s’adressant à son ami, on me l’a ramenée ce matin, ma jument… pas en bon état, par exemple… elle est restée deux jours à la fourrière, et on l’y a mal nourrie.

Pendant que le capitaine parlait, Vitrac avait pris son chapeau.

— Excusez-moi, messieurs, dit-il, de vous quitter si vite… Je suis attendu…

— Qu’est-ce qu’il a donc, ce coloriste ? demanda Cavaroc, dès qu’il fut parti. Est-ce qu’il se douterait que sa Vanda court après moi ?

Jonville fit signe que non, mais il eût été bien empêché d’expliquer cette sortie ex abrupto, car il n’y comprenait rien.

Pas plus qu’il ne soupçonnait ce qui se passait, en ce moment même, rue Berton, dans l’hôtel du comte de Borodino.

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