‹ DécapitéeChapitre 5 sur 12 · V

V

Depuis la nuit de la mi-carême, on aurait pu dire de Jean Dangalas ce qu’on disait, en 1814, des émigrés rentrés en France avec les Bourbons.

Il n’avait rien appris et rien oublié.

Il n’en savait pas plus long sur la décapitée ni sur Augustine Bernier, mais il pensait toujours à la scène du bal et à la disparition de la modiste.

Et de ces deux mystères, celui qui l’intéressait le plus, c’était la disparition.

L’autre ne le touchait pas personnellement.

Il ne connaissait pas la morte et il ignorait que Vitrac eût été son amant. Il n’avait donc pas sujet de se préoccuper beaucoup des suites d’une instruction qui avait tout l’air de ne pas devoir aboutir.

Il avait au contraire plus d’une raison de s’inquiéter du sort de la jeune fille qui l’avait charmé.

D’abord il se sentait tout disposé à en devenir amoureux ; ensuite et surtout il se disait que s’il était arrivé malheur à cette pauvre enfant, c’était un peu sa faute à lui qui, en proposant à Augustine de l’escorter jusqu’à la rue Berton, l’avait décidée à y porter le chapeau commandé à sa patronne par une belle dame à équipage.

Il se reprochait aussi d’avoir quitté trop vite sa faction à la porte de la maison suspecte et de ne pas avoir osé demander à la maîtresse du magasin de la rue de la Paix si elle avait revu son ouvrière.

Il était temps de s’assurer qu’elle était rentrée chez son grand-père, et il tardait à Tire-Lire de profiter de la permission qu’elle lui avait accordée, en le quittant, de se présenter le dimanche rue du Port-Mahon, où elle nichait sous l’aile tutélaire de ce vénérable aïeul.

Et le dimanche étant venu, après avoir déjeuné chez un marchand de vin de la rue des Martyrs, Jean Dangalas arriva, vers midi, devant le numéro qu’Augustine lui avait indiqué.

La maison ne payait pas de mine : une façade étroite et haute, percée de rares fenêtres, et au rez-de-chaussée une porte bâtarde, toujours ouverte sur une allée noire dont l’accès n’était défendu que par une barrière à claire-voie et à hauteur d’appui.

Une pauvre masure fourvoyée dans un quartier riche, où elle faisait tache à côté des respectables immeubles qui l’avoisinaient.

— Diable ! pensa Dangalas, il paraît que le bonhomme ne roule pas sur l’or. Je m’en doutais un peu ; on ne fait pas fortune en servant l’État dans la marine, et ça prouve que la petite est vertueuse, car il ne tiendrait qu’à elle d’être mieux logée. Elle a des yeux qui valent un petit hôtel dans l’avenue de Villiers, et l’on a dû le lui offrir. Maintenant, il s’agit de savoir si la brebis est revenue au bercail et ce que le grand-papa a dans le ventre. Ce vieux loup de mer est capable de me coller la porte au nez quand je lui montrerai ma binette. Je n’ai pas l’air d’un millionnaire, ni même d’un sénateur, quoique je me sois habillé comme pour aller dans le monde. Et puis, il va se figurer que je viens pour le mauvais motif.

Bah ! je me risque !

Tire-Lire poussa la barrière mobile, qui, en s’ouvrant, fit tinter une sonnette, et il alla jusqu’au fond de l’allée, sans trouver à qui parler.

La loge du portier était à l’entresol, et ce portier était une portière, occupée pour le moment à surveiller un fricot qui mijotait sur son poêle.

Elle tressauta lorsque Dangalas lui demanda M. Bernier, et elle répondit en montrant un visage courroucé :

— Bernier ?… Connais pas !… Et vous auriez bien pu crier moins fort… vous m’avez tourné le sang.

Cette réponse déconcerta Dangalas, et il se demanda si la modiste ne s’était pas moquée de lui en lui donnant une fausse adresse ; mais il n’était pas homme à se décourager pour si peu.

— M. Bernier ? reprit-il ; un ancien marin ?

— Fallait donc le dire tout de suite !… Il ne s’appelle pas Bernier, votre ancien marin…

Il s’appelle Cordouan, et il reste avec sa petite-fille au cinquième… c’est la fin de l’escalier. Je ne l’ai pas vu sortir ce matin… Vous pouvez monter.

Dangalas passa et l’entendit grommeler des phrases où il crut saisir le mot de « péronnelle » .

— Oh ! oh ! dit-il entre ses dents, ma petite amie ne me paraît pas jouir de l’estime de sa concierge. C’est une disgrâce que je partage avec elle, et je ne lui en veux pas… C’est égal, elle aurait bien pu me dire que son aïeul ne porte pas le même nom qu’elle, car je serais revenu bredouille si cette vieille sorcière ne m’avait pas appris qu’il s’appelle Cordouan.

Tout en se parlant à lui-même, Dangalas montait quatre à quatre les marches déjetées de l’escalier vermoulu, et ses longues jambes eurent tôt fait de le porter au dernier étage de la maison.

Là il se trouva en face d’une porte jaune sur laquelle était peinte en noir une ancre majuscule.

Il n’y avait pas moyen de se tromper. Cet emblème nautique indiquait assez clairement que le locataire de cet appartement haut perché avait été marin.

— « C’est ici que Rose respire », chantonna le rapin, qui avait la tête farcie de couplets d’opéras-comiques et que l’idée de revoir Augustine mettait en belle humeur.

Je crois qu’elle me recevra bien… mais le vieux ?… Ce sera dur… Enfin je tâcherai de l’apprivoiser.

Il cherchait la sonnette, et il s’aperçut que la porte était dépourvue de cet utile accessoire.

— Grand-papa ne reçoit pas souvent de visites, à ce qu’il me paraît, murmura-t-il.

Et il se décida à frapper tout doucement, de peur d’effaroucher ce vieillard qu’il se figurait devoir être peu commode.

Personne ne vint à cet appel discret.

Après avoir attendu, Dangalas frappa plus fort et sans plus de succès.

— Est-ce que le bonhomme aurait des créanciers ? se demanda Tire-Lire ; je connais ça… je n’ouvre jamais aux miens… peut-être que c’est ici comme chez moi et qu’il y a un signal convenu… Voyons un peu !… il doit être franc-maçon, ce marsouin retraité.

Et il frappa trois coups en les espaçant suivant le rite maçonnique.

Il en fut pour sa peine. Rien ne bougea dans l’appartement.

— Peut-être aussi qu’il est devenu sourd, à force d’avoir tiré le canon à bord, pensa-t-il. Parbleu ! nous allons bien voir !

Et il exécuta avec ses poings, sur le battant jaune, un roulement qui aurait réveillé un homme en léthargie.

Il colla son oreille contre ce battant, et il lui sembla entendre un bruit. On eût dit qu’on venait de renverser un meuble.

— Il y est, le vieux lascar, s’écria-t-il. Sa pipelette m’a bien dit qu’elle ne l’avait pas vu ce matin. Pourquoi ne montre-t-il pas son nez ? Est-ce qu’il est malade ? Mais ça me fait l’effet que la petite est sortie… Allons ! je n’ai plus qu’à me replier en bon ordre… Pas de chance pour deux sous !

Et il s’apprêtait à descendre plus vite qu’il n’était monté, lorsqu’il crut voir des filets de fumée passer sous la porte mal jointe et par le trou de la serrure.

En même temps, il sentait comme une odeur de brûlé.

— Est-ce qu’il y a le feu dans sa cambuse ? Je ne peux pourtant pas le laisser griller comme un hareng qu’on va servir à la sauce moutarde. Je ne ferais pas mal d’avertir la vieille et d’aller chercher les pompiers. Oui, mais je ne sais pas où les prendre, les pompiers, et avant qu’ils arrivent, grand-papa sera rôti… Si j’étais bien sûr que le logement brûle, j’enfoncerais la porte… mais voilà !… l’odeur vient peut-être de la cuisine.

Et Tire-Lire se mit à humer à pleines narines la fumée qui continuait à filtrer par les jointures. Puis, reprenant son monologue :

— Ça sent l’acide carbonique. On jurerait qu’il y a là dedans une couturière en train de s’asphyxier.

Cette idée lui en fit venir une autre, et il s’écria :

— Bête que je suis !… c’est peut-être Augustine !… Oui, son grand-père lui aura fait une scène, et il l’aura enfermée dans son logement… Elle a perdu la tête, elle a calfaté les fenêtres et allumé un réchaud… Ah ! mais non ! ça ne se passera pas comme ça ! Je vais lui donner de l’air, à cette enfant.

Il recula pour prendre de l’élan et il envoya dans la porte un formidable coup de pied en disant :

— Tant pis !… j’enfonce !

Laporte trembla sur ses gonds, mais elle ne tomba pas, et Tire-Lire recommença.

Il était lancé, et il se serait plutôt cassé la tête contre le battant que de renoncer à pénétrer dans le logement où il s’imaginait que sa petite amie agonisait.

Après trois assauts encore plus violents que le premier, la serrure sauta enfin, et la porte, déracinée, céda avec fracas.

Un épais nuage de fumée aveugla Tire-Lire, qui recula en se frottant les yeux. Il entendit alors très distinctement une plainte qui ressemblait fort à un râle, et, bravant l’asphyxie, il se jeta en avant, tête baissée.

Il n’alla pas loin sans trébucher contre un réchaud allumé que le choc renversa ; mais, en reprenant son équilibre, il eut la présence d’esprit de courir à une fenêtre qui laissait passer un peu de jour et de briser un carreau.

Il n’en fallut pas plus pour qu’un courant d’air s’établît qui chassa les vapeurs saturées d’acide carbonique, et pour qu’on y vît un peu plus clair.

Tire-Lire en profita pour explorer ce local à lui inconnu.

La pièce où il venait d’entrer violemment était très sommairement meublée : une table en bois blanc et quelques chaises de paille.

Elle communiquait avec une autre qui ne lui parut pas être beaucoup mieux garnie, et plus loin, il y en avait une troisième dont il n’aperçut pas tout d’abord la porte, qui était fermée.

Dans les deux premières, il ne vit personne.

Augustine n’était pas là, et le gémissement qui l’avait effrayé ne venait pas d’elle.

Mais il ne comprenait rien à cette absence totale d’êtres vivants, car enfin le réchaud ne s’était pas allumé tout seul, et il cherchait en regardant de tous les côtés.

Il découvrit enfin, accroché aux murs par les deux bouts, un hamac suspendu à la hauteur de son visage, et il crut distinguer, à travers la fumée qui se dissipait lentement, un homme étendu sur ce lit mobile.

Cette fois, Tire-Lire ouvrit toute grande la fenêtre de cette singulière chambre à coucher, après quoi, sans se soucier de l’effet qu’allait nécessairement produire cette manœuvre, il décrocha une des cordes qui soutenaient le hamac, pas celle qui le soutenait du côté de la tête, — heureusement.

Il en résulta que l’homme glissa et se trouva debout sur ses pieds, dans les bras de Tire-Lire, qui l’empêcha de tomber et le fit asseoir sur un vieux fauteuil placé là fort à propos.

Le vieillard que l’élève de Vitrac venait d’arracher à une mort certaine ne pouvait être que le grand-père d’Augustine.

Il avait bien la tête énergique d’un ancien marin, et la pièce lambrissée de bois de sapin, où il couchait dans un hamac, comme à bord, ressemblait à une cabine de navire.

Il avait perdu connaissance, mais il n’était pas mort, car il agitait ses bras et ses jambes, et il ouvrait la bouche pour aspirer de l’air, comme un homme tombé à l’eau qui vient de remonter à la surface.

Il ne tarda guère à ouvrir aussi les yeux, et quand il vit Tire-Lire penché sur lui, son premier mouvement fut pour le repousser. Il esquissa même le geste de lui envoyer un coup de poing, mais la force lui manqua.

Cette façon de remercier son sauveur fit sourire Dangalas, qui comprit tout de suite que le bonhomme lui en voulait de l’avoir empêché de mourir.

Il ne s’agissait plus que de savoir pourquoi il tenait tant à quitter la vie.

Le rapin avisa sur une commode un pot à eau. Il y trempa son mouchoir et il se mit à bassiner les tempes du ressuscité, qui peu à peu revint à lui tout à fait.

— Eh bien, dit Tire-Lire, ça va mieux, hein ?

— Qu’est-ce que vous me voulez ? demanda d’une voix rauque le père Cordouan.

— Je ne vous veux que du bien, mon brave !…

— Je ne suis pas « votre brave ». Comment êtes-vous entré ici ?

— Par la porte.

— Ce n’est pas vrai. Je l’avais fermée à clef.

— Je l’ai enfoncée, parbleu !… Sur le palier, ça sentait le charbon à plein nez… Je me suis dit : « On s’asphyxie là dedans… mais, minute !… je suis là… » Et alors…

— Ça ne vous regardait pas. Mêlez-vous de vos affaires et laissez-moi en repos

— C’est-à-dire : Décampez pour que je recommence !… Pendant que vous y êtes, vous pourriez aussi bien me prier de vous monter un autre boisseau de charbon et de rallumer le réchaud que j’ai flanqué par terre en entrant… Pas de ça, Lisette !… Je veux que vous viviez, moi !

— Qu’est-ce que ça vous fait que je vive ?

— Ça me fait… ça me fait qu’on n’a pas le droit de se tuer, à votre âge, quand on a la croix d’honneur. Oh ! ne dites pas que non, car c’est à vous ce brimborion-là, dit Tire-Lire en montrant du doigt, au-dessus de la cheminée, un cadre où s’étalaient, sous verre, un brevet et une étoile au bout d’un ruban rouge.

— Oui, c’est à moi, et je ne l’ai pas gagné en usant mes culottes sur un rond de cuir, répliqua le vieux marin en se redressant fièrement.

— Je le pense bien, et c’est justement parce que vous ne l’avez pas volé que vous ne devez pas vous suicider, comme une couturière lâchée par son amant… Ça y était pourtant, si je n’avais pas jeté bas votre porte et cassé vos carreaux… Mais je vous empêcherai bien de récidiver.

Ce langage brusque parut faire impression sur le grand-père. Il se mit à examiner Tire-Lire comme il examinait autrefois ses matelots quand il les passait en revue, et il lui trouva sans doute une figure sympathique, car, au lieu de répliquer, il se contenta de hocher la tête.

— Voyons ! reprit doucement Dangalas, encouragé par ce demi-succès, dites-moi que vous ne pensez plus à vous tuer, et contez-moi vos chagrins. Ça vous calmera. Qu’est-ce qui vous poussait à vous détruire ? Ce n’est pas la misère, je suppose ?

— La misère ? grommela Cordouan ; avec mes trente ans de service, mes campagnes, mes blessures et ma croix, j’ai seize cent cinquante francs de pension. C’est plus qu’il ne m’en faut pour vivre.

— Alors quoi ?… vous n’êtes pas amoureux, j’espère ?

Le vieux haussa les épaules.

— Est-ce parce que vous vous embêtez de ne plus naviguer ? Je comprendrais encore ça.

Tire-Lire commençait à se douter de la véritable cause du désespoir de Cordouan, mais il tenait à le laisser s’expliquer, et au lieu de lui parler d’Augustine, il plaidait, comme on dit, le faux pour savoir le vrai.

— Vous me demandez pourquoi j’en ai assez de battre mon dernier quart sur le pavé de Paris ? dit le vieillard, après un silence. Je peux bien vous l’apprendre. Vous m’avez l’air d’être un brave homme, et je ne veux pas que vous me preniez pour un failli gars qui déserte le service avant que le bon Dieu lui règle son compte… Eh bien, aidez-moi à me lever et donnez-moi le bras pour que je ne chavire pas en route.

Dangalas, étonné, fit ce que lui commandait l’aïeul, qui le conduisit au fond de la chambre.

Il y eut du roulis en route, car le père Cordouan n’était pas encore très solide sur ses jambes ; mais il arriva, sans tomber, devant une porte qu’il ouvrit, en disant :

— Regardez !

L’élève de Vitrac ouvrit de grands yeux en voyant une chambrette, meublée non pas avec luxe, mais avec une certaine élégance qui contrastait avec la nudité spartiate de l’appartement du loup de mer.

Il y avait une fine natte sur le plancher, deux sièges bas en tapisserie faite à la main, une couchette en fer garnie de rideaux de mousseline d’une blancheur éblouissante, des pots de fleurs sur la cheminée, des caisses de fleurs sur le rebord extérieur de la fenêtre, des fleurs partout.

Un vrai nid de jeune fille. Et ce nid était vide.

Tire-Lire comprit.

— Elle habitait là, dit lentement le vieillard, et je n’avais plus qu’elle au monde. Elle est partie, il y a deux jours, et… je ne l’ai pas revue…

Ce langage n’était que trop clair pour Dangalas.

Elle, c’était Augustine, et Augustine n’avait pas reparu.

Le brave garçon reçut un coup au cœur, mais il n’en laissa rien paraître, et, feignant d’ignorer de qui parlait le vieux marin, il lui dit :

— Quoi !… votre fille !

— Ma petite-fille, rectifia Cordouan ; c’est sa mère qui était ma fille, et sa mère est morte en la mettant au monde. Celle qui vient de m’abandonner ne m’avait jamais quitté depuis qu’elle était née. Je ne vivais que pour elle. Vous savez maintenant pourquoi je voulais mourir.

Tire-Lire se tint à quatre pour ne pas lui dire tout de suite ce qui s’était passé l’avant-veille. Il jugea que le moment n’était pas venu, et qu’il valait mieux préparer d’abord le malheureux aïeul à entendre le récit de sa promenade à Passy en compagnie de la pauvre enfant dont l’absence prolongée commençait à l’inquiéter lui-même.

Il craignait plus que jamais de l’avoir involontairement conduite à sa perte.

— Oui, reprit Cordouan, elle est partie vendredi matin pour aller au magasin de modes où elle travaillait, et le soir, quand j’ai été l’y chercher, comme je le faisais tous les jours, sa patronne m’a dit qu’elle n’était pas rentrée.

— Et… depuis ?

— Rien. J’ai passé une nuit affreuse, et le lendemain, dès le matin, j’ai couru à la préfecture de police.

— Et… là ?

— Le commissaire qui a reçu ma déclaration m’a ri au nez.

— Comment ?

— Oui. Il m’a répondu que les jolies filles ne se perdaient jamais, et que la mienne se retrouverait un jour ou l’autre. J’ai insisté, je me suis emporté, il m’a fait mettre dehors ! Je crois que si j’avais eu une canne, je l’aurais assommé.

— Il ne l’aurait pas volé !

— Eh bien, non… j’aurais eu tort… et il avait raison, dit amèrement le vieux marin. Je ne voulais pas croire qu’une fille de mon sang pouvait manquer à l’honneur. Je me trompais. Hier, j’ai revu la patronne. Elle m’a dit qu’une de ses apprenties avait rencontré, la veille, Augustine avec un homme. J’aurais pu me résigner à vivre si j’avais appris qu’on l’avait attirée dans un guet-apens et qu’on l’avait tuée. Je n’ai pas pu supporter l’idée que mon enfant s’était jetée, comme tant d’autres, dans le bourbier de Paris. Je me serais peut-être résigné à la perdre, mais la honte, c’était trop. Le courage m’a manqué.

— Et vous n’avez rien trouvé de mieux que de vous tuer, comme un sous-officier qui a mangé la grenouille ? Ah ! vous allez vite en besogne, vous ! Heureusement, je suis arrivé à temps.

— Je ne vous en sais pas gré, dit brusquement le vieillard.

— Je le vois bien, murmura en souriant Tire-Lire.

— Je vous maudis, au contraire. J’avais souffert tout ce qu’on souffre pour mourir. Je ne souffrais plus, puisque j’avais perdu connaissance… et maintenant, c’est à recommencer.

— Vous n’aurez plus envie de recommencer, quand vous m’aurez entendu.

— C’est inutile. Je sais d’avance tout ce que vous allez me dire.

— Vous ne savez rien du tout. D’abord, qui n’écoute qu’une cloche… On vous a raconté qu’on a vu votre fille causer avec un homme dans la rue. Qu’est-ce que ça prouve ?… C’était peut-être en tout bien tout honneur.

— Allons donc !

— Si elle avait un amoureux, elle n’aurait pas eu besoin de se sauver avec lui pour continuer à le voir. Il y a autre chose, soyez-en sûr.

— Il y a qu’elle est partie et qu’elle ne reviendra pas.

— Vous croyez donc qu’elle est morte ?

— Non. Pourquoi l’aurait-on assassinée ? Elle n’avait sur elle ni argent ni bijoux.

— Elle a sa beauté. Il ne manque pas dans Paris de gens très capables d’enlever une jolie demoiselle et de la séquestrer de force. Si je vous disais que j’ai des raisons de croire que ça lui est arrivé ?

— Que voulez-vous dire ? s’écria le père Cordouan. Expliquez-vous… Est-ce que vous la connaissez ?

— Si je vous disais, reprit non sans avoir un peu hésité l’élève de Vitrac, si je vous disais que l’homme qu’on a vu avec elle avant-hier…

— Eh bien ?

— C’était moi.

En lâchant cet aveu, Tire-Lire s’attendait à entendre le grand-père s’exclamer, mais il n’avait pas prévu que cet irascible aïeul allait le prendre à la gorge, en lui criant :

— Toi ! misérable !… c’est toi qui m’as pris ma fille… et tu oses me le dire en face !…

Le rapin n’eut pas beaucoup de peine à se dégager de l’étreinte d’un vieillard qui venait d’être à moitié asphyxié. Il l’empoigna par les bras, l’emporta dans la chambre à côté, le déposa sur le fauteuil où il l’avait déjà fait asseoir, après avoir décroché le hamac, et lui dit froidement :

— Écoutez-moi donc avant de vous fâcher. Quelle mouche vous pique, mon brave ? Je viens vous donner des nouvelles de l’enfant que vous regrettez, et, au lieu de me remercier, vous cherchez à m’étrangler !… Ma parole d’honneur ! vous mériteriez que je vous plante là, sans vous dire un mot de plus.

— Non, balbutia le père Cordouan, accablé ; non, restez… et parlez-moi d’elle… vous l’avez vue ?

— Vendredi, vers trois heures, devant le square Notre-Dame, je l’ai rencontrée, je l’ai abordée, et nous avons causé. Je ne vois pas pourquoi je ne vous le dirais pas. Et si vous preniez la peine de réfléchir, vous comprendriez tout de suite que je n’ai rien à me reprocher, puisque je suis venu chez vous. Est-ce que vous vous figurez que je suis monté par hasard à votre cinquième étage ?… Ah ! mais non !… je ne savais seulement pas que vous existiez quand j’ai parlé à votre petite-fille que je n’avais jamais tant vue. C’est elle qui m’a donné votre adresse. Bien mieux ! c’est elle qui m’a engagé à vous faire ma visite un dimanche, parce que ce jour-là je la trouverais ici. Vous voyez que je n’ai pas perdu de temps pour profiter de l’invitation.

Le vieux marin, abasourdi, regardait Dangalas avec des yeux inquiets et n’osait pas l’interroger, quoiqu’il lui tardât de savoir comment avait fini l’aventure dont ce garçon ne lui avait encore raconté que le commencement.

Et Dangalas reprit aussitôt :

— Pourquoi vous cacherais-je que j’ai fait la cour à cette charmante enfant… d’abord, pour rire un brin… puis, comme j’ai vu que ça ne prenait pas, j’ai accepté tout de suite de venir vous expliquer mes intentions… et vous prier de m’autoriser à continuer de la fréquenter… pour le bon motif. Je comptais que je la retrouverais ici et qu’elle vous aurait parlé de moi. Voilà, mon brave ! J’espère que maintenant vous ne me prenez plus pour un farceur qui débauche les demoiselles.

— Non… Je vous crois, dit sans beaucoup de conviction le père Cordouan ; mais… où allait-elle quand vous l’avez rencontrée ?

— Porter un chapeau neuf à une des clientes de son magasin.

— Et toucher la facture, c’est ce que m’a dit sa patronne ; et elle avait l’air de soupçonner que ma pauvre enfant n’était pas rentrée parce qu’elle voulait garder cet argent.

— Elle aurait mieux fait d’envoyer demander des nouvelles de son ouvrière chez la dame qui a commandé le chapeau.

— Elle prétend qu’elle y a envoyé et qu’on a répondu qu’on n’avait pas vu ma fille.

— Ce n’est pas vrai. Je l’ai accompagnée jusqu’à la porte de la cliente en question. Elle est entrée sans moi, mais je l’ai attendue… La nuit tombait, et l’endroit est assez désert. Je ne voulais pas qu’elle revînt sans escorte. Je l’ai attendue longtemps, et comme elle ne sortait pas, j’ai sonné. Un larbin m’a dit qu’elle était partie. Je l’ai cru et j’ai décampé. Je n’en sais pas plus long, mais je soupçonne maintenant que le larbin m’a menti.

Le vieillard se leva en pied et demanda brusquement :

— C’est à Passy, n’est-ce pas ? Sa patronne me l’a dit.

— Oui… rue Berton… tout près du quai qui longe la Seine.

— Voulez-vous y venir avec moi ?

— J’allais vous le proposer, répondit Dangalas.

L’élève de Vitrac disait la vérité.

La première idée qui lui était venue, en apprenant que la jeune modiste n’était pas rentrée au domicile paternel, avait été de courir à Passy, et il y serait certainement allé tout seul, au risque de se voir encore une fois fermer la porte au nez.

Mais il aimait bien mieux y aller avec l’aïeul, beaucoup plus autorisé à réclamer son enfant que Tire-Lire, qui n’était ni le parent ni l’allié de la petite.

— À nous deux, reprit-il, nous forcerons bien ces gens-là à nous la rendre.

— Vous croyez donc qu’ils l’ont gardée ? demanda Cordouan.

— Je n’en sais rien… mais ce que je peux vous dire, c’est que je l’ai vue entrer et que je ne l’ai pas vue sortir. Si j’avais pu me douter qu’elle ne rentrerait pas chez vous, ce jour-là, j’aurais été immédiatement chercher le commissaire de police.

— J’irai avec vous à Passy.

— Ce sera parfait ; mais êtes-vous en état de supporter le voyage ?… C’est très loin, la rue Berton.

— Plutôt que d’abandonner Augustine, je m’y traînerais à quatre pattes… et nous allons prendre une voiture. Je ne suis pas encore bien d’aplomb sur mes jambes, et ma tête pèse sur mes épaules comme un boulet de trente-six ; mais le grand air va me remettre. Laissez-moi seulement me refroidir un peu les idées avant de descendre.

Tire-Lire se demandait comment le bonhomme allait s’y prendre.

Une immense terrine pleine d’eau était sur la table. Cordouan y plongea son visage, y barbota une minute, se redressa en se secouant comme un terre-neuve mouillé et s’écria :

— Maintenant je suis paré à démarrer. Ce n’est pas plus difficile que ça. Le temps d’enverguer mon caban, et en route !

Ce caban était un vieux surtout à capuchon qui avait reçu bien des coups de mer. L’ancien marin le décrocha du mur et se coiffa d’un chapeau ciré.

— Quand il vous plaira, dit-il. À propos, j’ai oublié de vous demander votre nom.

— Je m’appelle Jean Dangalas.

— Et qu’est-ce que vous faites ?

— Je suis peintre.

— En bâtiments ?… Fichu état !

— Non, pas en bâtiments. Je peins des portraits… beaucoup de portraits… et des tableaux… quelquefois. Je suis artiste.

— Tant mieux !… car si vous avez vraiment l’intention de demander Augustine en mariage, elle ne voudrait pas épouser un ouvrier, je vous en préviens… Mais il ne s’agit pas de ça, pour le quart d’heure… Il s’agit de la retrouver. Filons… en double.

— Et votre porte que j’ai démolie ?… Votre logement va rester ouvert… On y entrera comme dans un moulin.

— Je n’ai rien à voler, cria Cordouan.

Il était déjà dans l’escalier, et Dangalas le suivit, en admirant ce vieillard qui agonisait tout à l’heure et qui maintenant descendait sans s’appuyer sur la rampe.

La portière se tenait sur le seuil de sa loge, comme une araignée au bord de son trou, et quand son locataire passa, elle l’interpella assez malhonnêtement :

— Dites donc, vous ! quelle cuisine faites-vous donc là-haut ? Ça empeste toute la maison, et ça vient de chez vous, pour sûr…

Et comme le vieux ne s’arrêtait pas pour lui répondre, elle reprit en forçant le diapason :

— Il paraît que vous vous amusez aussi à casser les carreaux… Il pleut du verre dans ma cour. C’est bon ! vous les payerez, et le propriétaire vous donnera congé.

Cordouan ne se retourna même pas, et Dangalas, qui venait en serre-file, s’abstint, quoiqu’il en mourût d’envie, d’engager avec cette mégère du cordon un combat à coups de propos salés.

Il rattrapa Cordouan dans la rue, et cinq minutes après ils roulaient en fiacre vers Passy.

Tout cela s’était fait si vite que le rapin n’avait guère eu le temps de réfléchir à l’entreprise où il s’embarquait.

Il commençait seulement à l’envisager sérieusement, et elle lui semblait hasardeuse.

Il ne doutait presque plus que la petite eût été retenue rue Berton, mais il ne s’expliquait pas pourquoi, et il en revenait peu à peu à se demander si elle n’y était pas restée de son plein gré.

Cette mauvaise pensée, il l’avait déjà eue l’avant-veille, pendant qu’il attendait Augustine, et il tâchait de l’écarter ; mais il savait que les demoiselles de magasin sont sujettes à caution, et il se disait que si celle-là avait, comme on dit dans un certain monde, tiré une bordée de deux jours chez un monsieur, il aurait lieu, lui Dangalas, de se repentir d’avoir amené ce brave homme à la porte de la maison où la petite faisait ses farces

Il était un peu tard pour s’en aviser et surtout pour s’arrêter en route.

Maintenant que l’expédition était commencée, il fallait aller jusqu’au bout, sous peine de mettre en défiance le vieux marin, qui déjà l’avait soupçonné de s’entendre avec sa petite-fille pour se moquer de lui.

Depuis qu’ils étaient montés en voiture, ce loup de mer n’avait pas desserré les dents, et sur ses traits rudes et basanés on pouvait lire qu’il ruminait des résolutions énergiques.

Dangalas s’était dispensé de lui parler du drame de l’atelier de vitrac et de cette visite à la Morgue qui avait été le point de départ d’une aventure tronquée par la subite disparition d’Augustine.

Il réservait cette confidence pour le cas où il acquerrait la certitude que la dame au chapeau et le monsieur qui habitait avec elle la maison du quai de Passy avaient été mêlés, directement ou indirectement, à l’affaire de la tête coupée.

Et comme il ne les avait pas vus même au moment où ils rentraient chez eux, il n’était pas en mesure de préjuger la question.

Les deux défenseurs de la disparue étaient tombés, par hasard, sur un cheval qui ne mit pas beaucoup plus d’un quart d’heure pour les mener à l’endroit où, le vendredi soir, Tire-Lire avait sauté dans un tramway pour échapper à la surveillance d’un rôdeur suspect.

Ce souvenir, qui lui revint, ne fit que le confirmer dans l’idée qu’il s’était passé dans cette maison des choses étranges.

— C’est là, dit-il à son compagnon, en lui montrant le mur du jardin. On y entre par la rue où nous allons arriver, mais la propriété s’étend jusqu’au quai.

— Ce mur ? grommela Cordouan, je passerais bien par-dessus, si on ne me laissait pas entrer par la porte. Ce serait moins difficile que de monter sur la pomme du mât de perroquet.

— Espérons que vous n’aurez pas besoin d’en venir là. Diable ! violation de domicile par escalade !… ça pourrait vous mener loin.

Cordouan ne dit mot, mais il fit un geste qui signifiait évidemment : « Je m’en moque ! »

Et Dangalas se demanda jusqu’où il suivrait le bonhomme dans la voie périlleuse où il paraissait tout disposé à s’engager.

Le fiacre ne tarda guère à tourner le coin de la rue Berton.

Dangalas le fit arrêter à l’entrée de la rue et descendit avec le vieux.

Ce rapin, très malin, préférait se présenter à pied, sans s’annoncer par un bruit de roues, et cela, afin de se réserver la chance de surprendre les habitants de cette maison mystérieuse.

Le calcul se trouva juste.

La porte cochère était ouverte à deux battants, cette porte qu’un valet rébarbatif avait à peine entre-bâillée quand Tire-Lire y avait heurté.

Il est vrai que ce même valet s’apprêtait à la refermer ; mais dans la cour, dont l’accès était encore libre, un cocher en livrée achevait de dételer les deux chevaux d’un landau.

Évidemment, cette fois encore, le maître venait de rentrer.

Remorquant le vieux marin, qui ne demandait qu’à aller de l’avant, mais qui ne savait pas où le menait son compagnon, Dangalas se hâta d’entrer avant que la porte fût close.

Les deux défenseurs d’Augustine étaient dans la place. Il s’agissait d’y prendre pied et d’entamer une explication avec ceux qui la gardaient.

Le domestique les aperçut, lâcha le battant qu’il était en train de pousser et vint leur barrer le passage.

Dangalas le reconnut, quoiqu’il l’eût assez mal vu l’avant-veille au crépuscule, et lui dit de but en blanc :

— Eh bien, mon vieux Scapin, tu me l’as donc faite à l’oseille, l’autre jour ?

Ce rapin était incorrigible. Il ne pouvait pas se retenir de blaguer dans les circonstances les plus sérieuses.

L’homme qu’il affublait d’un nom de valet de comédie, — qui lui allait fort mal, car il était taillé en Hercule et il avait une tête de bouledogue, — le surveillant de l’immeuble inaccessible comprenait le français, puisque la dernière fois il avait répondu aux questions de Tire-Lire, mais sans doute il n’était pas familiarisé avec l’argot parisien, car il grogna brutalement :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Tu t’en doutes bien, Frontin de mon cœur. Je demande la petite. Elle est dans la boîte, j’en suis sûr.

— Hors d’ici, canaille ! cria le drôle en mettant la main au collet de Dangalas, qui lui passa la jambe et le jeta les quatre fers en l’air.

En tombant, le domestique appela au secours, et le cocher, sortant de l’écurie, accourut à la rescousse.

Cordouan alors s’avança, et la querelle allait se vider par un pugilat à quatre où la livrée n’aurait peut-être pas eu le dessus, lorsqu’un cinquième personnage apparut sur le champ de bataille.

Attiré par le bruit de la dispute, il arrivait du fond de la cour, et à le juger sur sa mine, on devait le prendre pour ce qu’il était, — le maître de ce logis si bien défendu.

Celui-là était un colosse que Jonville, Cavaroc et Vitrac auraient reconnu du premier coup d’œil.

Tire-Lire, qui ne se souvenait pas de l’avoir jamais vu, comprit à son aspect que les facéties ni les rodomontades n’étaient plus de saison, et, changeant immédiatement d’attitude et de langage, il le salua avant de lui dire :

— Monsieur, vos gens sont des manants, mais c’est à vous que nous avons affaire. Nous cherchons une jeune fille qui a disparu depuis deux jours.

— Une jeune fille ! répéta en souriant l’imposant seigneur.

— Oui, une modiste qui a apporté un chapeau à madame votre épouse.

— Vous vous trompez… je ne suis pas marié.

— Ça n’y fait rien, ricana Dangalas.

— J’entends ce que vous voulez dire, mais vous vous trompez encore. J’ai soixante ans, et je ne reçois plus de modiste. Maintenant, permettez-moi de vous demander à mon tour à quel titre vous vous intéressez à cette demoiselle. Êtes-vous son parent ?

Ce fut dit avec une ironie calme qui piqua Tire-Lire à l’endroit sensible.

C’était le cas ou jamais de mettre l’aïeul en scène, et il n’y manqua pas.

— Je ne suis pas son parent, mais voici son grand-père, dit-il en désignant Cordouan.

Le vieux marin, immobile et muet, n’avait pas cessé de dévisager le monsieur qui dialoguait avec Tire-Lire.

Il le regardait comme on regarde un homme qu’on a déjà vu, autrefois, quelque part.

— Son grand-père ! s’écria le monsieur. Que ne le disiez-vous tout de suite ?… Je n’avais pas de comptes à rendre au premier venu, et j’allais vous prier de sortir de chez moi ; mais à un grand-père qui cherche sa petite-fille, je suis prêt à fournir toutes les explications qu’il me demandera.

Je suis le comte Borodino, gentilhomme russe. À Dieu ne plaise que je refuse satisfaction à un vieillard affligé !

Et s’adressant à l’aïeul :

— Qui êtes-vous, monsieur ?

— Je m’appelle Pierre Cordouan, j’ai servi trente ans dans la marine de l’État, et j’ai été retraité comme premier maître d’équipage.

— Et vous avez, je le vois, servi avez honneur, reprit le comte en désignant du doigt le ruban rouge usé qui décorait le caban noir non moins usé du bonhomme.

— J’étais à Sébastopol, et j’ai vu le feu pour la première fois à Navarin, dit Cordouan sans baisser ses yeux, obstinément fixés sur M. Borodino, qui reprit :

— Disposez de moi, monsieur, si je puis vous aider à retrouver celle que vous cherchez. Je vous prie seulement de vouloir bien m’apprendre d’où vous est venue l’idée qu’elle pouvait être ici.

Tire-Lire crut devoir prendre la parole pour dire :

— Vendredi, avant-hier, à la tombée de la nuit, elle m’a quitté, devant la porte de cette maison, pour entrer chez vous, et, je vous le répète, sa patronne l’y envoyait essayer un chapeau qu’une dame, habitant votre hôtel, avait commandé.

— Vous a-t-elle nommé cette dame ?

— Non… elle savait le nom et l’adresse, mais elle ne m’a donné que l’adresse, et je l’ai accompagnée jusqu’à la rue Berton. C’est ici que l’histoire s’embrouille. Elle a sonné à votre porte. J’étais resté en arrière. J’ai cru qu’elle était entrée. Je l’ai attendue, et au bout d’une heure, comme elle ne reparaissait pas, j’ai sonné aussi. Votre domestique m’a reçu comme on reçoit un chien dans un jeu de quilles.

Le comte apostropha en russe son valet de pied, qui lui répondit dans la même langue, et après l’avoir écouté, le comte dit à Dangalas :

— Ce garçon affirme que la jeune fille dont vous parlez lui a demandé une dame qu’il ne connaissait pas et que, voyant qu’elle se trompait, elle est partie sans insister.

— C’est justement ce qu’il m’a raconté avant-hier, mais je n’en ai pas cru un mot, car si la petite n’était pas entrée, je l’aurais vue s’en aller. Je montais la garde dans la rue et je n’ai pas bougé de place.

Il y eut un silence. Cordouan continuait à dévisager M. Borodino, qui réfléchissait et qui finit par dire :

— Messieurs, il y a là un malentendu que je ne m’explique pas. Mais… persistez-vous à supposer que cette jeune fille est ici ?

Et comme ceux qu’il interpellait se taisaient :

— Il suffit que vous ayez des soupçons, reprit-il. Je me dois à moi-même de vous prouver que ces soupçons ne sont pas fondés. Veuillez me suivre.

Le comte indiquait du geste la maison qui s’élevait au fond de la cour où ils causaient. Il y entra, et sans s’être consultés, même des yeux, Cordouan et Dangalas y entrèrent avec lui. M. Borodino la leur fit visiter de fond en comble, et ce ne fut pas très long, car elle n’avait que deux étages et un rez-de-chaussée surélevé.

Les pièces qu’il leur montra d’abord étaient très simplement meublées. Chacun sait que les Russes se passent très bien de confortable, surtout pour le couchage.

Il y avait plus de divans que de lits.

Au second étage, M. Borodino les introduisit dans un appartement assez luxueux et leur dit que c’était celui de sa nièce.

Et comme à ce mot de « nièce » Dangalas dressait l’oreille, le comte ajouta :

— Elle se promène dans le jardin. Nous allons l’y rencontrer.

Il n’en fallut pas davantage pour que Dangalas se rappelât qu’Augustine, avant de le quitter, lui avait dit qu’elle venait de voir passer la comtesse, qui n’était pas morte, comme elle l’avait cru.

Et Dangalas se prit à penser qu’il n’y avait peut-être dans tout cela qu’une méprise causée par une ressemblance extraordinaire.

Le père Cordouan semblait avoir oublié qu’il était venu pour réclamer sa petite-fille. Il ne desserrait pas les dents et il ne perdait pas de vue le seigneur qui leur faisait si complaisamment les honneurs de sa villa.

On eût dit qu’il le reconnaissait.

Pour Dangalas, qui ne prenait pas garde à la singulière attitude du père Cordouan, bien des points restaient à éclaircir, notamment celui de savoir laquelle, de la morte ou de la vivante, avait commandé un chapeau à la modiste de la rue de la Paix. Mais il se dit que ce n’était pas le moment de poser des questions à M. Borodino, et il se laissa conduire par lui dans le jardin dont il venait de leur parler.

Il était vaste, ce jardin, et fait à souhait pour le plaisir des yeux.

Les fleurs y abondaient, et les grands arbres n’y manquaient pas.

Le terrain s’abaissait en pente douce vers le quai de Passy qui le séparait de la Seine, et la villa était bâtie au point culminant de cette colline verdoyante, sur une terrasse qui s’étendait très loin vers la butte du Trocadéro.

Au bout de cette promenade de plain-pied s’élevait un élégant pavillon en briques, dans le style Louis XIII, complètement isolé.

— Nous le visiterons aussi, dit le comte, et vous voyez d’ici, messieurs, tout mon domaine. Vous aurez vite fait de vous assurer que je n’y ai caché personne.

Puis, se reprenant :

— Ah ! j’oubliais de vous dire qu’il y a des caves… Nous y descendrons, si le cœur vous en dit.

Dangalas sentit l’ironie et protesta d’un geste.

Il commençait à se trouver ridicule, ce bon Dangalas, et à s’apercevoir que le boyard se moquait d’eux.

Il s’étonnait aussi de l’accueil qu’il leur faisait, car, à sa place, et n’ayant pas de séquestration sur la conscience, il eût été moins complaisant.

Mais il savait, par ouï-dire, que les Russes se piquent volontiers de pousser la politesse jusqu’à ses dernières limites et excellent à enguirlander les gens, — même ceux qui leur déplaisent.

Aussi ne soupçonna-t-il pas que celui-là eût ses raisons pour être si prévenant avec deux inconnus qui s’étaient introduits chez lui, presque malgré lui, et qui l’avaient accusé d’une très vilaine action.

— Quand je vous aurai montré le pavillon, reprit, toujours souriant, M. Borodino, il ne me restera plus qu’à vous montrer ma nièce… et j’y tiens, parce que je commence à croire qu’elle ressemble à une femme très connue à Paris, paraît-il ; on a pu les prendre l’une pour l’autre, et la jeune fille que vous cherchez a pu s’y tromper… Ainsi, ce serait l’autre qui aurait commandé un chapeau et…

— Pardon ! interrompit l’élève de Vitrac ; si c’était l’autre, elle n’aurait pas donné votre adresse pour la sienne.

— À moins que cette autre ne soit une farceuse qui a trouvé drôle de jouer un mauvais tour à la modiste… et, par contre-coup, à ma nièce, qu’elle connaît peut-être de vue… Ma nièce sort tous les jours en voiture avec moi.

Dangalas se tut, mais l’explication lui parut fortement tirée par les cheveux.

Il regarda Cordouan pour voir sur sa figure ce qu’il en pensait, et alors seulement il s’aperçut que le vieux maître d’équipage n’était pas du tout à la conversation.

Cet aïeul désolé semblait avoir oublié sa petite-fille, car il s’absorbait tout entier dans la contemplation du visage médiocrement sympathique de M. Borodino, qui s’écria tout à coup :

— Voici ma nièce, messieurs ! Elle sort du pavillon où je vous conduisais, et elle vient à nous. Vous plaît-il que nous allions à sa rencontre ?

Dangalas ne se fit pas prier pour avancer. De loin, il lui semblait déjà reconnaître une tête qu’il avait vue ailleurs. En s’approchant, il s’arrêta, cloué sur place par la surprise. Il croyait rêver en se trouvant face à face avec la morte, en plein soleil, au milieu d’un jardin.

Le comte, qui l’observait, lui dit en riant :

— Vous voyez que mes suppositions étaient justes. Vous êtes vous-même frappé d’une ressemblance que je ne suis pas en mesure de constater, puisque je ne connais pas… l’autre.

— Frappé ! s’écria Dangalas, dites stupéfié… bouleversé… C’est à croire que l’autre est ressuscitée.

— Elle est donc morte ? demanda d’un air ébahi M. Borodino.

— C’est vrai, vous ne le savez pas… vous ne pouvez pas le savoir… Oui, elle est morte, et d’une drôle de façon, allez !… on lui a coupé le cou.

— Diable ! le procédé est un peu vif, dit le comte en riant à demi. Heureusement, il ne s’agit pas de ma nièce. Vous voyez que sa tête est encore sur ses épaules.

La jeune fille était sortie sans chapeau, pour se promener dans le jardin. Ses cheveux blonds brillaient au soleil comme une couronne d’or, et, à la grande lumière du plein air, la ressemblance était encore plus saisissante.

Elle s’arrêta en apercevant son oncle entre deux messieurs qu’elle ne connaissait pas.

— Maintenant, reprit M. Borodino, vous devez être convaincus. N’importe ! venez ! je vais lui demander devant vous si elle a commandé un chapeau. J’aurais voulu le lui demander en français, mais elle ne comprend que le russe. Vous allez être obligés de vous en rapporter à moi.

Et, après avoir amené les deux visiteurs près de sa nièce, l’oncle lui posa, dans une langue étrangère, une question à laquelle l’adorable blonde répondit par un signe négatif des plus accentués.

— Cette fois, messieurs, reprit gaiement le comte, vous comprenez sans que j’aie besoin de traduire. La pantomime est le langage universel. Ma nièce, malheureusement, n’en peut pas employer d’autre, car elle est muette.

— Et elle entend tout de même ?… C’est curieux !

— Très curieux et très rare. Pour ma nièce, c’est accidentel, et les médecins me font espérer qu’elle recouvrera l’usage de la parole. Mais vous avez vu qu’elle a nié énergiquement. J’en étais sûr d’avance, et je ne l’ai interrogée que pour vous montrer combien je tiens à vous édifier… surtout monsieur, que je plains sincèrement. Hélène ne sort jamais seule ; donc elle n’a pas pu aller chez une modiste sans que je le sache.

— Oh ! dit Dangalas, là-dessus, je suis fixé… ce n’est pas mademoiselle qui a fait la commande… c’est l’autre… Je ne devine pas pourquoi cette autre a donné votre adresse, mais depuis deux jours il y a tant de choses que je ne devine pas !… C’est un mystère de plus, voilà tout !…

— Alors, nous allons laisser Hélène continuer sa promenade.

Le comte dit quelques mots à sa nièce, qui s’éloigna, et il reprit d’un ton plus froid :

— Je suppose, messieurs, que vous ne me soupçonnez plus d’avoir attiré et enfermé chez moi la jeune fille que vous cherchez. Mais s’il vous restait des doutes, je vous engagerais à vous adresser à la justice de votre pays. Les magistrats feront sur mes antécédents une enquête dont je ne redoute pas les résultats, et s’ils jugent à propos d’y joindre une perquisition, ma maison leur sera toujours ouverte.

Cette conclusion fut appuyée par un court salut qui équivalait à une signification de congé.

Dangalas comprit. Il s’apprêtait à battre en retraite, mais il s’aperçut que Cordouan n’y paraissait pas disposé.

Et il tomba de son haut quand il l’entendit demander à M. Borodino, qu’il n’avait pas cessé un seul instant de regarder :

— Connaissez-vous Thermia ?

Àcette étrange question, le comte répondit sèchement :

— Qu’est-ce que c’est que Thermia ? Serait-ce le nom de votre fille ?

— Thermia est une île de l’Archipel, vous le savez bien.

— Je ne m’en doutais pas.

— Vous avez pourtant navigué par là.

Cette fois, M. Borodino échangea avec Dangalas un coup d’œil qui signifiait : « Ce brave homme perd l’esprit. » Dangalas commençait à le croire et se disait : « Il n’est que temps de l’emmener d’ici. »

Le comte l’aida à en finir avec cette situation tendue. Il tira de sa poche un sifflet d’argent, et il s’en servit pour appeler un valet qui n’était pas loin, car il apparut immédiatement.

— Reconduisez ces messieurs ! lui dit-il en leur tournant le dos.

Dangalas redoutait une scène, et il se tenait prêt à intervenir, au cas où le père Cordouan s’aviserait de poursuivre le comte qui s’en allait tranquillement rejoindre sa nièce au bout de la terrasse. Et il se disait :

— Décidément la petite est une farceuse qui court la prétantaine pendant que nous la cherchons ici, et le grand-père est fou. Je commence à regretter de l’avoir empêché de s’asphyxier… et je vais le lâcher quand nous serons hors d’ici. Pourvu qu’il consente à déguerpir !…

Dangalas avait tort de s’alarmer. Le vieux marin laissa le comte s’éloigner et suivit sans dire un mot le valet de pied que son maître venait de charger de les mettre poliment à la porte.

Le rapin, qui observait le bonhomme, fut frappé du changement qui se fit dans sa physionomie.

Àson air abruti et comme hypnotisé par la contemplation des traits du seigneur moscovite, avait succédé un air résolu et menaçant, un air armé en guerre.

Le vieux dur-à-cuire devait avoir cet air-là jadis, au moment où il montait à l’abordage d’un navire ennemi.

Dangalas devinait que Cordouan croyait maintenant avoir barre sur le prétendu ravisseur d’Augustine et se flattait de tirer promptement satisfaction de l’outrage.

Et Dangalas pensait :

— Il va faire des sottises, mais il ne m’en fera pas faire. Je serais trop bête de me fourrer dans une mauvaise histoire. J’ai bien assez de celle de Vitrac !

Il raisonnait ainsi en traversant la cour, sous la conduite du valet, qui avait eu soin de fermer la porte cochère pendant que ces messieurs causaient avec son maître, et qui rouvrit le battant mobile pour leur donner la clef des champs.

En même temps, Dangalas se disait que si ce boyard avait eu sur la conscience la séquestration de cette fillette, il ne les aurait pas laissés sortir si facilement, car il commandait à de nombreux domestiques, et il n’aurait tenu qu’à lui d’enfermer aussi et même de supprimer les deux imprudents qui s’étaient aventurés chez lui.

Une fois dehors, ils s’acheminèrent côte à côte vers le quai où le fiacre les attendait.

Dangalas méditait sournoisement de laisser le vieux y monter tout seul et de s’esquiver ; mais, avant de tourner le coin de la rue Berton, Cordouan s’arrêta tout à coup et dit en serrant les poings :

— Je le tiens, le bandit !

— De qui parlez-vous ? demanda Dangalas.

— Je parle de ce faux Russe.

— Comment, faux !… vous croyez qu’il n’est pas bon teint ?

— Vous n’avez donc pas entendu ce que je lui ai dit ?… vous n’avez donc pas vu sa figure quand je lui ai parlé de Thermia ?

— Allons ! pensa Dangalas, voilà sa folie qui le reprend.

Et il répondit le plus sérieusement qu’il put :

— J’ai vu et j’ai entendu, mais je n’ai rien compris… Thermia… l’Archipel… je n’ai pas beaucoup étudié la géographie, et tous ces noms-là, c’est pour moi de l’hébreu.

— Il a compris, lui, je vous en réponds.

— Moi pas, je vous le répète… et vous me feriez plaisir de me les expliquer.

— En deux mots, voilà !… j’ai servi dans la marine militaire…

— Trente ans, je sais.

— J’étais mousse à Navarin, en 1827. Au commencement de la guerre de Crimée, j’étais second maître de timonerie… je n’ai passé premier maître de manœuvres qu’à la fin de la guerre.

— Ah çà ! se demandait Dangalas, est-ce qu’il va me raconter ses campagnes ?

— Comme second maître j’étais embarqué sur le Goéland, un joli brick, bon marcheur, qui avait reçu la mission de croiser devant le Pirée. Les Grecs, que nous avions délivrés des Turcs dans le temps, s’étaient mis avec les Russes contre nous.

— Bon ! pensait le rapin, de la politique et de l’histoire, maintenant !… Il ne manquait plus que ça !… Toi, mon bonhomme, si tu continues, je vais te planter là.

— Ils n’avaient pas osé se déclarer ouvertement, mais ils avaient armé des bâtiments légers qui, sous couleur de faire du cabotage dans les îles, faisaient de la piraterie, et l’on en signalait un commandé par un scélérat qui avait pillé et incendié deux navires anglais, après avoir massacré les équipages. Le Goéland lui donnait la chasse, mais ce damné forban était un marin fini qui connaissait toutes les passes dans cette sacrée mer où il y a autant d’îles que d’eau, et il échappait toujours… Enfin, un jour, nous l’avons pincé sur la côte de Thermia… Il s’est défendu comme un diable, et il a fallu l’enlever à l’abordage.

— C’est très intéressant, ce que vous me racontez là, interrompit Dangalas ; mais à quel propos ce récit palpitant ?

— Écoutez-le jusqu’au bout. Les pirates ont été tués ou pris et pendus aux vergues du Goéland. Tous, excepté le gredin qui les commandait. On l’avait mis aux fers pour l’interroger avant de l’expédier le lendemain matin. Pendant la nuit, il a trouvé moyen de les scier, ses fers, et de se sauver à la nage. Il avait dans l’île des complices qui l’ont caché. On ne l’a jamais rattrapé. Eh bien, je viens de le revoir.

— Comment ! ce comte russe ?

— Il n’est pas plus Russe que moi ; il est Grec. Il s’appelle Samothraki, du nom de l’île où il est né.

— Et vous l’avez reconnu ?… au bout de trente ans ?

— Il a une figure qu’on n’oublie pas. C’est vrai qu’il a vieilli ; mais je l’ai marqué au front d’un coup de sabre, et la cicatrice y est restée.

Dangalas l’avait remarquée, cette cicatrice au front, et il commençait à se demander s’il fallait prendre au sérieux les radotages du bonhomme.

— Il est riche, le scélérat, reprit Cordouan, et sa fortune, il l’a ramassée dans le sang. Il a peut-être tué cent personnes de sa main. Il crucifiait ses prisonniers, il torturait les femmes avant de les violer, et après, il les faisait jeter à la mer.

— C’est complet, dit Dangalas, un peu sceptique à l’endroit de ces raffinements de barbarie. Comment diable s’y est-il pris pour entrer dans la peau d’un boyard ?

— Je n’en sais rien, mais la justice le saura.

— La justice !… Vous vous proposez donc de le dénoncer ?

— Sans perdre une minute. Je vais me faire conduire à la préfecture de police, et je compte que vous allez m’y accompagner.

— Inutile, mon brave. Les bureaux sont fermés le dimanche.

— Pas tous. Ça doit être comme sur un vaisseau, où il y a toujours une bordée de quart pendant que l’autre est à terre. Je verrai le commissaire de service, et il faudra bien qu’il marche.

— J’en doute… Alors vous croyez que votre fille est enfermée chez cet homme ?

— Oui… et je la retrouverai, morte ou vive. Venez-vous ?

Dangalas avait bonne envie de répondre : « Non. » Il aurait voulu, avant de s’associer à une démarche hasardée, consulter Vitrac, qu’il n’avait pas revu depuis la nuit du bal.

Et d’un autre côté, il pensait à la décapitée, à la nièce qui ressemblait tant à la morte, au chapeau commandé par cette morte, et depuis qu’il était renseigné sur les antécédents, vrais ou faux, du comte Borodino, il se sentait plus disposé à le croire capable de toutes sortes de forfaits.

La question était de savoir si le vieux marin ne s’était pas trompé en prenant ce personnage pour un forban retiré des affaires après fortune faite.

Et Dangalas avait de bonnes raisons pour se méfier des ressemblances.

Il hésitait donc, et le père Cordouan, qui manquait de patience, lui dit brusquement :

— C’est bien… je me passerai de vous… Adieu !

Avant que le rapin songeât à le retenir, il courut au fiacre stationné tout près de là et sauta dedans, après avoir donné un ordre au cocher, qui fouetta son cheval.

— Allons ! murmura Tire-Lire, il ne me reste plus qu’à me transporter place Pigalle. Il faudra bien que Vitrac me reçoive, et je lui dirai ce qui se passe.

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