VI
Ce dimanche, après la visite écourtée qu’il avait faite à son ami Jonville, Paul Vitrac n’était rentré chez lui qu’à une heure indue.
Il avait dîné à son cercle, où il n’allait pas souvent, et il s’était mis ensuite au baccarat, uniquement pour s’étourdir, car il n’aimait pas le jeu, et il lui importait peu de gagner ou de perdre.
Il arriva qu’il gagna. Pour qu’on ne l’accusât pas de faire charlemagne, il resta jusqu’à ce que le combat finît faute de combattants, et il sortit fort tard de ce club, où il avait dû, pendant le dîner, répondre aux curieux indiscrets qui l’interrogeaient sur la scène du bal.
Il s’en était tiré en disant que cette scène n’était qu’une plaisanterie funèbre, et la majorité des convives avait paru le croire.
L’un d’eux, qui arrivait de la Morgue, venait de constater que la tête n’y était plus exposée, et il en concluait que la justice renonçait à poursuivre.
De cela, Vitrac doutait très fort, mais il n’avait garde de soutenir le contraire.
Ce n’était pas de ces messieurs qu’il attendait des éclaircissements.
Il lui tardait de revoir le comte Borodino et sa nièce.
Il avait pris rendez-vous avec eux pour le lendemain à midi, dans l’hôtel de la rue Berton. Il fut exact.
Il n’avait revu ni Tire-Lire, qui, la veille au soir, s’était encore présenté deux fois sans le rencontrer, ni Vanda, qui ne s’était pas présentée du tout.
Dès le matin du lundi, il avait fait porter chez le comte tout ce qu’il faut pour peindre. Il était arrivé à midi précis, et une heure après, il était à l’œuvre dans le pavillon Louis XIII, au bout du jardin.
M. Borodino l’avait reçu comme il aurait reçu un vieil ami et, après lui avoir fait les honneurs de sa propriété, l’avait mené à sa nièce qui l’attendait, prête à poser.
Elle s’était vêtue, pour la circonstance, en Grecque de Smyrne, et sous ce costume elle était charmante. Le taktikos national, coquettement placé sur ses cheveux blonds, donnait à sa beauté un caractère d’originalité qui tout d’abord dérouta un peu Vitrac.
Il ne l’avait vue que d’assez loin et de haut en bas. En la voyant de face et de près, il put mieux juger de la ressemblance qui l’avait tant frappé, et elle lui parut plus étonnante encore.
Les peintres ont le don particulier de saisir d’un coup d’œil l’ensemble et en même temps les détails d’une figure.
Celle qui posait devant Vitrac lui rappelait de plus en plus celle de la morte ; elle la lui rappelait non seulement par les traits, mais par l’expression.
Était-ce un hasard, un jeu de la nature ?… ou bien la vivante tenait-elle à la morte par les liens d’une étroite parenté, comme se tiennent, par exemple, deux sœurs jumelles ?
Vitrac n’était pas en mesure de trancher la question.
Celle qu’il avait aimée, Irène, ne lui avait jamais parlé de sa famille. Il ne savait même pas si elle était mariée.
Il l’avait dit à son ami Jonville, et c’était vrai, quoique ce fût peu vraisemblable.
Il ne pouvait donc qu’étudier ce Russe tombé des nues et cette énigmatique jeune fille dont il allait faire le portrait.
Il lui faudrait plus d’une séance pour le terminer, ce portrait, et avec le temps qu’il y mettrait, il parviendrait sans doute à se former une opinion sur les antécédents de l’oncle et de la nièce et sur leurs situations respectives.
Le comte avait commencé par présenter Vitrac à Hélène, qui ne le connaissait pas encore, puisqu’elle était restée dans la voiture sur la place Pigalle, pendant que le peintre recevait M. Borodino.
Singulière présentation, faite dans une langue que Vitrac ne comprenait pas, à une femme qu’un étrange événement avait privée de l’usage de la parole !
Puis, Hélène avait pris la pose indiquée par le portraitiste, qui s’était immédiatement mis au travail.
Le comte, à demi couché sur un large divan, fumait une pipe turque et se taisait, de peur de distraire le grand artiste, dont les yeux allaient de son modèle à sa toile.
La nièce posait comme si c’eût été son état : sans faire un mouvement et sans cesser de regarder Vitrac, que cette persistance à le dévisager gênait un peu.
Plus il l’examinait, plus il s’étonnait de sa ressemblance avec l’autre.
Il s’imaginait par moments copier les traits d’Irène, qu’il aurait tant voulu peindre quand elle était sa maîtresse et dont il n’avait pas pu prendre seulement un simple croquis, puisqu’elle ne venait jamais chez lui.
Ils ne se voyaient qu’en passant, et leurs entrevues étaient trop rares et trop courtes pour qu’il les employât à crayonner.
Maintenant, il prenait à reproduire la vivante image de la morte un plaisir mélangé d’amertume et gâté par une vague inquiétude.
Il en était presque à se demander si son Irène n’avait pas été la victime d’une tragédie de famille, dans le genre de ces tragédies de l’antiquité grecque où les pères sacrifient leur fille, les frères leur sœur, et où le meurtre punit l’adultère.
L’idée lui venait un peu tard que l’oncle d’Hélène pouvait bien avoir été le mari d’Irène.
Jonville, lui aussi, l’avait eue, cette idée, et il ne s’y était pas arrêté longtemps.
Comment admettre que ce mari, après s’être vengé de sa femme infidèle, serait venu chercher l’amant de sa femme pour l’amener rue Berton et pour le prier de faire le portrait de sa nièce qui ressemblait à la morte, qui lui ressemblait à faire peur ?
Après le meurtre, ce justicier à outrance n’aurait songé qu’à quitter Paris, et il paraissait au contraire qu’il cherchait à attirer chez lui ceux qui avaient assisté au drame de l’atelier de la place Pigalle.
Pas plus que son ami Jonville, Vitrac ne pouvait croire à un tel excès d’audace ; et renonçant à éclaircir dès à présent les côtés mystérieux de la situation, Vitrac comptait que la vérité se ferait jour avec le temps.
Il eût été plus pressé d’en finir, s’il avait su ce qui s’était passé la veille dans cette maison où il venait d’installer son chevalet ; mais faute d’avoir revu Tire-Lire, il ne s’en doutait pas.
Et comme son imagination continuait à faire des siennes depuis la funeste nuit du bal, il commençait à trouver que Vanda avait tenu une conduite singulière. Il lui revint à l’esprit que Jonville l’avait soupçonnée, et il se promit de la surveiller de près, voire de lui demander certaines explications.
M. Borodino continuait à fumer silencieusement, avec un calme et dans une attitude qu’un pacha turc lui aurait enviés.
Il avait presque l’air de dormir, mais il était parfaitement éveillé, et il ne perdait de vue ni sa nièce ni Vitrac.
Aucun bruit du dehors n’arrivait jusqu’à l’atelier improvisé où l’artiste travaillait fiévreusement, dans ce pavillon placé tout au fond du jardin, et trop loin du quai pour qu’on y entendît le roulement des voitures qui passaient.
Les gens du comte se tenaient habituellement dans la cour, du côté de la rue Berton. À l’arrivée de Vitrac, ils avaient reçu l’ordre de ne déranger leur maître sous aucun prétexte.
Et s’ils s’étaient permis d’enfreindre la consigne, M. Borodino s’en serait vite aperçu, car il avait l’oreille fine, et une des fenêtres était restée ouverte.
Vitrac venait d’achever son esquisse sur la toile, et il allait se lever pour juger de l’effet, lorsqu’il vit le comte se dresser sur le divan où il trônait, poser sa pipe et froncer le sourcil.
Frappé de ce brusque changement d’attitude et de physionomie, Vitrac cherchait à en deviner la cause, quand un son aigu le fit tressaillir.
Un coup de sifflet venait de partir de la terrasse, un coup strident et bref comme un signal d’avertissement.
Àce son insolite, Vitrac tressauta sur sa chaise. Il n’était pas accoutumé à entendre siffler pour appeler, comme sifflaient, dit-on, jadis les légendaires voleurs de la forêt de Bondy.
Ses amis, Jonville et Cavaroc, et même son élève Tire-Lire, auraient été moins étonnés, car ils avaient eu l’occasion, les uns au bois de Boulogne, l’autre dans le jardin de la rue Berton, d’entendre M. Borodino se servir d’un sifflet pour avertir son cocher et ses gens.
Sa nièce devait y être habituée, car elle ne perdit pas la pose, et son doux visage n’exprima ni inquiétude ni surprise.
Elle n’eut même pas ce tressaillement involontaire que provoque un bruit inattendu.
Vitrac en conclut que cette façon d’avertir était usitée en Russie.
Le comte cependant se leva brusquement et marcha vers la fenêtre, afin de voir qui s’était permis de lancer cet appel impératif.
Qu’il sifflât ses valets, c’était bien ; mais qu’un de ses valets le sifflât, c’était au moins étrange.
Il n’eut pas le temps de découvrir le délinquant, car avant qu’il pût se mettre à la fenêtre, la porte du petit salon qui servait momentanément d’atelier à Vitrac s’ouvrit toute grande, et un monsieur apparut sur le seuil, suivi de près par un des domestiques de M. Borodino : un monsieur vêtu de noir, qui commença par ôter poliment son chapeau.
Vitrac, qui lui faisait face, s’inclina pour répondre à ce salut collectif et prit cet inconnu pour un ami du comte.
Hélène, au contraire, tournait le dos à la porte, et elle ne se dérangea pas pour regarder le visiteur qui se présentait ainsi sans se faire annoncer.
L’oncle alla droit à l’intrus, en disant, du haut de sa tête :
— Qu’est-ce ?… Qu’y a-t-il ?… J’avais défendu qu’on reçût personne.
Ce discours s’adressait au valet de pied, qui s’évertuait à faire des signes à son maître, au grand étonnement de Vitrac.
Le personnage habillé de noir se chargea d’y répondre.
— Monsieur, dit-il froidement, je suis porteur d’une commission rogatoire signée par M. le procureur de la République, et je viens la mettre à exécution.
— Monsieur, interrompit le comte sans s’émouvoir, je suis étranger et je n’ai rien à démêler avec la justice française. Évidemment, il y a erreur.
— Je ne le pense pas. Vous êtes bien M. le comte Borodino, sujet russe ?
— Parfaitement.
— C’est donc à vous que j’ai affaire.
— Alors, veuillez passer avec moi dans la pièce à côté. Vous voyez que je ne suis pas seul ici.
Le visiteur ne bougea pas. Il venait d’apercevoir Vitrac, assis devant son chevalet, et il le regardait avec une attention persistante.
— Monsieur travaille en ce moment au portrait de ma nièce, reprit l’oncle impatienté. Il est inutile qu’il entende ce que vous avez à me dire.
— M. Paul Vitrac, je crois ? demanda l’envoyé du procureur de la République.
Et sur un signe affirmatif de l’artiste, très surpris d’être connu de cet homme, qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais vu, le noir-vêtu reprit :
— La présence de monsieur ne me gêne pas.
En même temps, il faisait un pas en avant, et repoussant du pied la porte, il la fermait au nez du valet qui le suivait.
Le comte, cette fois, pâlit de colère et barra le passage à ce forceur de consignes, qui lui dit froidement :
— Si vous voulez que j’abrège ma visite, il faut m’écouter et me répondre. Voici ce dont il s’agit : le parquet a reçu ce matin contre vous une plainte en détournement de mineure.
La figure de M. Borodino s’éclaira d’un sourire dédaigneux, et il dit, en haussant les épaules :
— Fort bien, monsieur. Je sais de quoi vous parlez. Moi aussi, j’ai vu le plaignant. Il s’est présenté ici, hier, flanqué d’un individu d’allures assez suspectes.
Comment un magistrat a-t-il pu prendre au sérieux la dénonciation d’un fou ?
— Vous vous trompez, monsieur. Pierre Cordouan n’est pas fou. Pierre Cordouan est un ancien premier maître de la marine française. Il a de très beaux états de service ; il est chevalier de la Légion d’honneur et…
— Et il est venu me réclamer sa petite-fille… une modiste ! sous prétexte qu’on l’a vue entrer ici et qu’on ne l’en a pas vue sortir. Ce vieux marin peut être fort honorable, mais assurément le chagrin lui a fait perdre la tête.
— Alors, vous niez que cette jeune fille soit venue apporter chez vous un chapeau commandé par une dame ?
— Je le nie absolument.
— Le fait est cependant attesté par un témoin qui, hier, a accompagné ici le plaignant et qui a été entendu ce matin.
— Sans doute l’homme dont je viens de vous parler. En effet, il prétend avoir conduit cette modiste jusqu’à la porte de mon hôtel. Il l’a même affirmé devant moi. S’il eût été seul, je l’aurais chassé… mais l’autre, le grand-père, est un vieillard. J’ai eu pitié de sa douleur et je l’ai laissé entrer. J’ai même poussé la condescendance jusqu’à leur faire visiter ma maison et mon jardin. Ils n’y ont pas trouvé celle qu’ils cherchaient, et, en les congédiant, je les ai engagés à s’adresser à la justice.
C’est vous dire, monsieur, que votre visite ne m’étonne plus depuis que j’en connais le motif.
— Le plus jeune vous a-t-il appris qui il était ?
— Non, et je n’ai pas songé à le lui demander. Tout ce que je puis vous en dire, c’est que cet individu m’a semblé ne pas appartenir à ce qu’on appelle en France les classes dirigeantes.
— Il est le meilleur élève de M. Vitrac ici présent. Il s’appelle Jean Dangalas.
Le comte parut s’étonner, mais Vitrac, stupéfait, laissa tomber son pinceau, qu’il oublia de ramasser.
N’ayant pas revu Tire-Lire depuis qu’il l’avait quitté sur le boulevard du Palais, en sortant du cabinet du juge d’instruction, Vitrac ne pouvait pas savoir à quoi le rapin avait employé son temps. Mais il commençait à deviner comment le délégué du parquet le connaissait, lui, Vitrac.
Et ce personnage ne tarda guère à le lui apprendre.
— J’avais déjà vu ces messieurs au Palais, vendredi dernier, reprit-il. Monsieur ne se souvient pas de moi. Ce matin, son élève m’a reconnu tout de suite.
Paul alors se rappela que pendant l’interrogatoire qu’il avait subi devant le juge, sur la scène du bal, le chef, ou tout au moins un agent supérieur de la police de sûreté, était entré deux fois pour apporter des renseignements demandés par le magistrat instructeur.
C’était le même agent qu’il revoyait chez le comte Borodino. Et cet important auxiliaire de la justice semblait tenir à lui rafraîchir la mémoire, car il ajouta :
— La première fois que nous nous sommes rencontrés, M. Vitrac et moi, il s’agissait d’une affaire beaucoup plus grave que celle dont je m’occupe en ce moment… et qui pourrait bien s’y rattacher par un côté singulier… M. Vitrac sait de quoi je parle, et vous, monsieur, vous avez certainement appris par les journaux ce qui s’est passé dans son atelier, au bal qu’il y a donné, le soir de la mi-carême.
— J’ai lu, en effet, cette histoire, répondit tranquillement M. Borodino, et j’ai cru, comme tout le monde, que c’était une lugubre plaisanterie. Mais je crois aussi comprendre à quelle singularité vous faites allusion. Ce M. Dangalas, qui est venu ici hier, a vu ma nièce sur la terrasse, et il a été frappé de sa ressemblance extraordinaire avec la femme à laquelle, paraît-il, on a coupé la tête.
— Je suis envoyé ici pour en juger.
— Je croyais que vous y veniez chercher cette modiste disparue.
— Ma mission a un double but.
— Très bien, monsieur. Libre à vous de visiter de fond en comble ma propriété, et même d’y faire des fouilles, dit insolemment le comte.
Quant à ma nièce, la voici. Vous voyez qu’elle pose en ce moment devant M. Vitrac, que j’ai prié de faire son portrait et qui a bien voulu y consentir… en dépit de cette ressemblance dont se préoccupe tant la justice de votre pays et qui l’a frappé, lui aussi.
— Quoi ! murmura le policier, cette personne… c’est…
— C’est la fille de mon frère. Elle vous tourne le dos et elle n’a pas bougé lorsque vous êtes entré ; mais ce n’est pas qu’elle songe à se cacher. Il ne tient qu’à vous de la regarder en face.
Et le comte appela :
— Hélène !
La jeune fille leva la tête et montra son visage à l’agent supérieur, qui recula de surprise.
Évidemment il ne s’attendait pas à voir ce prodige : une vivante et une morte se ressemblant comme se ressemblent deux médailles frappées à la même effigie.
Il s’abstint pourtant d’exprimer tout ce qu’il pensait de ce phénomène étrange.
— L’élève de M. Vitrac n’a pas exagéré, dit-il froidement. C’est à prendre l’une pour l’autre.
— N’ayant pas vu l’autre, je n’en puis pas juger, ricana M. Borodino. Je me borne à constater, d’après vous, monsieur, qu’on a pu s’y tromper. La nature a des bizarreries que je ne me charge pas d’expliquer.
— Ni moi… pas plus que je n’ai la prétention d’éclaircir, séance tenante, les côtés mystérieux des deux affaires sur lesquelles la justice informe.
— Qu’entendez-vous par les deux affaires ?
— Je parle de la mort de la femme dont la tête a été jetée dans l’atelier de M. Vitrac et de la disparition d’Augustine Bernier.
— La dernière ne me paraît pas sérieuse, et quand elle le serait, je n’aperçois pas qu’elle ait le moindre rapport avec la première. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, veuillez m’apprendre ce que vous attendez de moi.
— Je viens vous chercher pour vous conduire devant M. Francastel, juge d’instruction.
— Comment ! Est-ce à dire que vous m’arrêtez ?
— Non, monsieur. Vous allez monter avec moi et avec mademoiselle votre nièce dans une voiture qui m’a amené, qui m’attend à votre porte et qui nous déposera au Palais de justice.
— Pourquoi ma nièce ?… Je suppose que ce n’est pas pour l’interroger ? Elle est muette.
— Je le sais. M. Dangalas me l’a dit. Mais le magistrat qui m’envoie tient absolument à la voir.
— Elle ne peut pas m’accompagner, habillée comme elle l’est, en Grecque. Elle a mis ce costume pour poser.
— Il suffira que mademoiselle endosse une mante à capuchon. Nous ferons le trajet en voiture fermée jusqu’au boulevard du Palais, et pour arriver au cabinet de M. Francastel, nous passerons par un escalier réservé où nous ne rencontrerons personne.
Ne perdons pas de temps, je vous prie. On nous attend… et j’ai des ordres formels.
Vitrac, réduit au rôle de personnage muet, faisait une singulière figure.
Il avait laissé là sa palette, qu’il était en train de préparer lorsque l’agent était entré, et il se tenait debout près de la fenêtre, anxieux de savoir comment cette scène allait finir.
Jusqu’à présent, il n’était pas en cause, mais il se demandait si on n’allait pas l’y mettre.
Hélène regardait son oncle et l’interrogeait des yeux, faute de pouvoir l’interroger autrement.
La conversation avait eu lieu en français, et elle n’en avait pas compris un seul mot.
M. Borodino faisait bonne contenance. Il avait l’attitude hautaine d’un homme qu’on accuse à tort et qui dédaigne de se justifier devant un subalterne.
— Soit ! dit-il après un silence. Je consens à vous suivre, avec ma nièce… J’y consens parce que vous êtes, je le suppose, en mesure de m’y contraindre.
— Je ne suis pas venu seul, dit laconiquement le policier.
— Je cède donc à la force… en me réservant de me plaindre à qui de droit du procédé dont on use à Paris envers un étranger qui est l’hôte de la France et qui ne pouvait pas s’attendre à être traité de la sorte.
— Je vous répète, monsieur, que personne ne peut se dispenser d’obéir à un mandat judiciaire… pas plus ici que dans tout autre pays. Dans le vôtre, on y mettrait probablement moins de formes. J’admets du reste que vous n’avez rien à vous reprocher. C’est une raison de plus pour vous rendre à une convocation légale émanant d’un magistrat qui ne cherche que la vérité.
— Cela suffit, monsieur, interrompit le comte avec beaucoup de dignité.
Et il adressa en russe ou en grec quelques mots à sa nièce qui se leva, passa dans la pièce à côté et revint presque aussitôt, enveloppée de la tête aux pieds dans un long manteau de soie de couleur sombre.
Cette façon passive d’obéir frappa d’étonnement Vitrac et peut-être aussi le policier.
Les ordres que le sultan des Turcs donne dans son harem ne sont pas plus vite ni plus strictement exécutés. Pour compléter le rapprochement, le sultan est servi par des muets, et Hélène était muette.
Elle ne le serait pas toujours, s’il fallait en croire son oncle, tandis que le Grand Turc fait, dit-on, couper la langue aux infortunés qu’il envoie porter le cordon aux pachas disgraciés.
Mais en attendant qu’elle recouvrât l’usage de la parole, Hélène ne pouvait que se soumettre silencieusement aux volontés du comte Borodino.
Cette singularité donnait à réfléchir, et l’homme de la sûreté pensait à part lui que l’infirmité réelle ou simulée de la nièce pouvait être fort utile à l’oncle.
Ces gens de police doutent de tout. Celui-là se promettait de ne pas s’en rapporter aux affirmations de ce noble étranger et préparait déjà les pièges qu’il comptait tendre afin de s’assurer s’il mentait, d’accord avec Hélène.
Vitrac en savait un peu plus long que lui sur la décapitée, et s’il avait voulu dire ce qu’il savait, il lui aurait probablement facilité la besogne.
Pour que l’instruction prît une nouvelle tournure, il n’aurait eu qu’à raconter ses amours et ses rendez-vous au restaurant avec l’énigmatique Irène.
Mais il s’obstinait à se taire, par un sentiment de discrétion posthume assez exagéré.
Sur la vivante, d’ailleurs, il n’était pas mieux renseigné que les autres, y compris son ami Jonville et son élève Tire-Lire.
Et il s’attendait à être appelé de nouveau devant le juge d’instruction.
— Nous sommes prêts, dit le comte, et nous pouvons partir, à moins qu’il ne vous plaise de commencer par une perquisition chez moi… auquel cas je commanderais à mes gens de vous ouvrir toutes les portes.
— C’est inutile, répondit froidement le policier. Le juge, après vous avoir interrogé, décidera s’il y a lieu de procéder à une visite domiciliaire ; mais il veut avant tout vous voir et vous entendre.
Et l’agent supérieur ajouta, en s’adressant à Vitrac :
— Quant à vous, monsieur, je ne prévoyais pas que je vous rencontrerais ici. M. Francastel ne le prévoyait pas non plus, et il s’ensuit que je n’ai pas reçu d’instructions en ce qui vous concerne. Vous êtes donc libre de vous retirer. Mais il me semble que vous feriez mieux de m’accompagner, car le juge instructeur aura probablement quelques questions à vous adresser.
— Je suis aux ordres de la justice, murmura Vitrac.
— Pardonnez-moi, cher monsieur, lui dit Borodino, de vous avoir attiré ce désagrément. Si j’avais pu m’y attendre, je vous aurais prié de remettre la séance à un autre jour, et en vérité, c’est plutôt la faute de votre élève que la mienne. Il s’est monté la tête à propos de la disparition de cette modiste, et il a troublé la cervelle de ce brave homme qui a porté plainte.
Grondez-le bien fort, quand vous le verrez, votre M. Dangalas.
— Je ne vous en veux pas, monsieur le comte, murmura Vitrac.
Il ne disait pas ce qu’il pensait, car il commençait à regretter très fort d’être venu rue Berton, et aussi de n’avoir pas reçu Tire-Lire, qui, en le renseignant, l’aurait probablement mis en garde contre les dangers de cette expédition.
— Venez, messieurs, reprit le policier, que cet échange de compliments touchait fort peu.
— Je ne demande pas mieux, répliqua M. Borodino, quand vous m’aurez dit qui vous êtes. Vous vous êtes présenté chez moi de la part d’un magistrat, mais vous avez négligé de me décliner votre nom et votre qualité.
— Grisaille, commissaire aux délégations. Vous voilà renseigné. Maintenant, partons, je vous prie. Il est temps.
La porte était fermée. Vitrac l’ouvrit et passa le premier ; le comte et sa nièce passèrent après lui, et M. Grisaille en serre-file, selon la coutume de ses pareils.
Les policiers ont toujours soin de céder le pas aux gens qu’ils emmènent. C’est le seul moyen de ne pas les perdre de vue.
Au bas de l’escalier était resté le valet de pied qui avait sifflé pour avertir son maître, et sur la terrasse se tenaient deux individus qu’à leur mine on reconnaissait pour des agents du service de sûreté.
Ils ne paraissaient pas se disposer à quitter la place, et M. Borodino, devinant leur intention, affecta de dire très haut et en français à son domestique :
— En attendant que je rentre, ayez soin de ces messieurs, et s’ils désirent se rafraîchir, servez-leur tout ce qu’ils vous demanderont.
Cette recommandation amena sur les lèvres de M. Grisaille un sourire équivoque, mais il ne dit pas un mot à ses subordonnés, qui savaient sans doute ce qu’ils avaient à faire.
Deux autres montaient la garde dans la cour qui s’ouvrait sur la rue Berton, et deux voitures stationnaient devant la porte cochère : deux de ces immenses fiacres à quatre places qu’on ne trouve guère qu’aux abords des gares.
Le plus rapproché était vide ; l’autre devait être occupé, car les glaces étaient levées et les stores baissés.
M. Borodino vit tout cela d’un coup d’œil et dit en ricanant :
— Nous aurons une escorte, à ce qu’il me paraît. Vous avez pris là, monsieur, une précaution inutile, car je n’ai pas la moindre envie de vous fausser compagnie en route. Il me tarde trop d’en finir avec les interrogatoires et les comparutions. Mais comment allons-nous voyager ? Deux par deux, ou bien tous dans le même fiacre ?
— Celui-ci est assez grand pour nous contenir tous les quatre, répondit M. Grisaille en ouvrant la portière.
— Tant mieux ! ce sera plus gai, dit ironiquement l’oncle.
Et il fit monter sa nièce, qui ne paraissait ni inquiète, ni même émue.
On eût dit qu’elle s’attendait à tout.
Le comte prit place dans le fond, à côté de l’impassible Hélène. L’artiste s’assit en face d’elle.
M. Grisaille, fidèle à son système, entra le dernier.
Un des agents de faction près de la porte cochère quitta son poste pour grimper sur le siège, à côté du cocher, qui fit immédiatement tourner ses chevaux, afin de reprendre le chemin par lequel il était venu.
L’autre fiacre exécuta la même manœuvre, et bientôt ils roulèrent à la file sur les quais.
Les quatre occupants de la première voiture se taisaient, — la muette pour une raison majeure, — et les trois autres parce que chacun d’eux estimait qu’il y a des situations où le silence est d’or.
Vitrac, préoccupé de la sienne, aimait mieux penser que parler. M. Borodino trouvait sans doute au-dessous de sa dignité d’adresser de nouvelles questions à un agent de police, et cet agent jugeait qu’il en avait déjà trop dit.
On n’était pas loin du Palais de justice quand le comte se décida, non pas à entamer une conversation avec ses deux compagnons de route, mais à adresser la parole à sa nièce.
Et il le fit dans une langue qu’elle seule comprenait.
Vitrac, à certaines finales en ès et en is, reconnaissait bien que c’était du grec, mais il n’avait pas fait d’assez bonnes études classiques pour saisir le sens des phrases.
Tout au plus attrapait-il au vol, par-ci par-là, un mot dont il croyait deviner la signification.
Il devinait aussi — et ce n’était pas difficile — que M. Borodino donnait des conseils à sa nièce pour la préparer à comparaître devant le magistrat qui la mandait.
Elle écoutait le comte avec une attention respectueuse et elle lui répondait par des signes, négatifs quelquefois, mais plus souvent affirmatifs.
— Vous savez le grec comme si vous étiez Grec, dit avec intention l’agent de la sûreté.
— Peuh ! souffla l’oncle, nous autres Russes, nous parlons un peu toutes les langues.
— Alors, décidément vous êtes Russe ?
— Vous le savez bien, répliqua sèchement M. Borodino, et voilà une question qui ressemble fort à une impertinence. Je suppose qu’elle vous a été suggérée par la déposition de ce vieux fou qui m’accuse d’avoir séquestré sa petite-fille. Hier, chez moi, il m’a jeté à la tête je ne sais quel nom hellène, et il aura probablement raconté au juge une histoire qu’il a rêvée. Je m’expliquerai tout à l’heure avec ce magistrat. À vous, je n’ai rien à répondre.
Ainsi rabroué, M. Grisaille s’abstint d’insister.
Du reste, on était arrivé. Le fiacre venait d’entrer dans la cour de la Sainte-Chapelle et de s’arrêter au bas d’un escalier gardé par des sergents de ville.
Les agents que l’autre voiture avait amenés étaient descendus à l’entrée de la cour.
Les quatre voyageurs mirent pied à terre, et M. Grisaille les invita poliment à monter cet escalier dont l’aspect n’avait rien d’engageant, quoiqu’il conduisît aux cabinets des juges d’instruction.
Des marches usées et une mauvaise rampe dépolie par le frottement répété de mains de prévenus.
Sur chaque palier se tenait un garde de Paris, et l’homme de la sûreté ne s’arrêta qu’au troisième étage.
Là, il dit à basse voix quelques mots au soldat de planton, qui introduisit Vitrac, Borodino et sa nièce dans une chambre réservée aux témoins, une grande pièce garnie de bancs où, pour le moment, il n’y avait personne.
Cela fait, M. Grisaille s’en alla frapper à une autre porte, qui était celle du cabinet de M. Francastel.
Ce juge était un magistrat de la vieille roche.
Il ne se piquait pas d’élégance ; sa tenue laissait à désirer, et au premier abord sa figure ne prévenait pas en sa faveur.
Strictement rasé, il portait dès le matin une de ces cravates blanches roulées en corde qu’on ne voit plus qu’autour du cou de certains avoués de province.
Il avait l’air sévère, presque dur, de gros traits qui semblaient avoir été taillés à coups de hache et des yeux gris ombragés par des sourcils broussailleux.
Mais quand il parlait, son visage changeait d’expression. Par moments même, il devenait sympathique. Son sourire était charmant. Il est vrai qu’il ne souriait pas souvent.
C’était d’ailleurs un juge modèle : sachant comme pas un son métier, qu’il aimait au point d’avoir refusé de l’avancement pour conserver l’instruction.
Ferré sur le droit, savant comme on ne l’est plus, et avec cela lettré jusqu’au bout des ongles.
Aussi lui confiait-on volontiers les affaires difficiles.
Il était occupé à examiner des pièces quand M. Grisaille entra, et, sans lever la tête, il lui dit :
— Eh bien !… Quelles nouvelles ?… Les amenez-vous ?
— Oui, monsieur. L’oncle, la nièce et, de plus, Vitrac, le peintre de la place Pigalle que j’ai trouvé rue Berton en train de faire le portrait de la nièce.
— Parfait ! Les autres témoins sont arrivés. J’ai tout mon monde sous la main. Nous allons donc enfin y voir un peu plus clair.
— Je n’en suis pas encore là, dit M. Grisaille en hochant la tête. J’avoue même que l’affaire me paraît s’embrouiller de plus en plus. Il y a des moments où je suis tenté de conclure qu’il n’y a rien au fond de tout cela… rien de bien grave, du moins : une grossière farce d’atelier et une modiste qui s’est sauvée de chez son grand-père pour aller vivre avec un amant.
— Oh ! oh ! s’écria le juge d’instruction, pour ce qui est de la farce, je ne puis pas y croire ; l’enquête a prouvé qu’aucune tête n’a été volée récemment à l’École d’anatomie ni dans les hôpitaux.
— Je le sais, monsieur ; mais, par contre, on n’a signalé ces jours-ci aucune disparition à Paris, où elles sont si fréquentes. Et puis… où est le corps de cette tête ?… Tous les cadavres trouvés dans la Seine ou sur la voie publique étaient au complet, et ils ont tous été reconnus… La tête ne l’a pas été pendant les soixante-douze heures réglementaires d’exposition à la Morgue.
— Raison de plus pour croire qu’il y a un crime là-dessous. Cette femme n’était connue que de ceux qui l’ont tuée, et ceux-là n’ont eu garde de la réclamer. D’ailleurs, les médecins ont déclaré dans leur rapport qu’elle avait été décapitée vivante, et d’un seul coup, comme les condamnés qu’on guillotine. De plus, il y a cette ressemblance que nous a signalée l’élève de M. Vitrac. Existe-t-elle réellement ? Vous devez être fixé maintenant, puisque vous venez de voir la nièce de ce M. Borodino.
— Elle existe, et elle m’a fort étonné. Mais, pour en bien juger, il faudrait avoir en même temps sous les yeux la vivante et la morte. Alors on pourrait comparer.
— L’expérience sera faite ; j’ai pris mes mesures pour cela. Que pensez-vous de ce comte russe ?
— Je pense que, si ce n’est pas un honnête gentilhomme étranger, c’est le coquin le plus habile que j’aie jamais rencontré. Il ne s’est pas le moins du monde ému de ma visite, et il ne s’est pas coupé une seule fois en répondant aux questions que j’avais préparées et que je lui ai posées.
— J’ai fait demander sur lui des renseignements à l’ambassade de Russie. Je les attends d’un moment à l’autre, et dès que je les aurai, je l’interrogerai. Je tiens à être armé de toutes pièces, parce que je prévois que j’aurai affaire à forte partie Je n’attache du reste qu’une médiocre importance aux déclarations du grand-père, qui prétend que ce Borodino a été pirate… Je confronterai ces deux hommes quand le moment sera venu… Autre chose, maintenant… Cette nièce est-elle muette ?
— Si elle ne l’est pas, elle joue merveilleusement son rôle, car elle n’a pas articulé une parole.
— Alors, vous n’avez pas pu l’interroger ?
— J’aurais pu, car elle n’est pas sourde ; mais elle ne m’aurait pas répondu, et même elle ne m’aurait pas compris. Elle n’entend que le grec.
— Le grec ? dit le juge en se frottant les mains ; c’est bon à savoir. Nous avons ici des interprètes pour cette langue comme pour toutes les autres, et, au surplus, je pourrais peut-être m’en passer, quoique je sois un peu rouillé depuis le temps où j’ai eu le premier prix de version grecque au concours général. Il est vrai aussi que probablement elle ne comprend que le grec moderne, qui, par la prononciation, diffère beaucoup de l’ancien. Enfin j’essayerai.
Maintenant, que pensez-vous de l’histoire de l’ouvrière en modes, racontée par ce Dangalas ? Admettez-vous qu’elle est cachée dans la maison de la rue Berton et qu’on l’y retient de force ?
— Je ne suis pas encore en mesure de me prononcer. Tout ce que je puis affirmer, c’est que, si elle y est, on ne l’en fera pas sortir sans que nous le sachions, car j’ai laissé là-bas des agents qui surveillent la propriété, et nous l’y trouverons, si vous jugez à propos d’ordonner une visite domiciliaire. Mais je penche à croire qu’elle n’y est pas.
— Elle y est allée pourtant. Sa patronne me l’a déclaré. Le chapeau qu’elle portait à essayer avait été commandé chez Lucie Courtois, rue de la Paix, par une dame dont le signalement se rapporte à celui de la morte et qui a donné son adresse rue Berton, 8 : Mme la comtesse Irène… pas Borodino… Irène, tout court.
— La petite a pu y aller, remettre à un domestique le carton qui contenait le chapeau et filer pour planter là le peintre, dont la figure ne lui plaisait pas.
— Elle est ici, dans la chambre des témoins, cette patronne ; elle attend que je la fasse appeler. Nous verrons ce qu’elle dira quand je la mettrai face à face avec M. Borodino et sa nièce.
— A-t-elle déjà vu la tête coupée ?
— Pas encore. C’est une surprise que je lui ménage… à elle et à d’autres. Je ne la montrerai ni à Dangalas, qui la connaît de reste, ni au grand-père Cordouan, qui n’a rien à voir dans l’accusation d’assassinat ; mais il ne sera pas inutile, je crois, de l’exhiber devant M. Vitrac. Sa conduite depuis la scène du bal dans son atelier ne me paraît pas claire… Il y a aussi sa maîtresse, la nommée ou plutôt la surnommée Vanda, qui n’a été interrogée que très sommairement et qui en sait peut-être plus long que je ne pensais.
Enfin, comme je vous le disais, mon cher Grisaille, j’ai tout mon monde sous la main, et la journée sera décisive.
Je vais me mettre à l’œuvre, et je désire que vous assistiez aux interrogatoires et aux confrontations.
Puis, s’adressant à son greffier, un vieux blanchi sous le harnais, qui griffonnait sur une petite table :
— Tout est préparé, n’est-ce pas, dans l’arrière-cabinet ?
— Oui, monsieur, répondit le bonhomme sans lever les yeux.
On eût dit qu’il avait peur de regarder du côté de cet arrière-cabinet qui n’était qu’une pièce de débarras, séparée par un simple rideau de celle où instrumentait M. Francastel.
Àce moment entra un garçon de service qui lui remit un pli assez volumineux.
— Bon ! dit le juge, voici les renseignements que j’attendais.
Et, décachetant l’enveloppe, il se mit à lire attentivement les papiers administratifs dont elle était bourrée.
Ce fut assez long, et M. Grisaille ne se permit pas de l’interrompre, encore moins de le questionner quand il eut fini.
— Le dossier est curieux, lui dit spontanément M. Francastel ; favorable en somme à ce monsieur, avec certaines réserves. Le principal, c’est que j’ai là de quoi l’interroger en connaissance de cause. Faites-moi le plaisir de l’aller chercher dans la chambre où vous l’avez laissé et de me l’amener.
— Seul, ou avec sa nièce ? demanda le policier qui pensait à tout.
— En tout autre cas, je le verrais d’abord seul. Entendre les témoins séparément, c’est un principe dont je ne m’écarte pas souvent.
Mais « dans l’espèce », comme nous disons au Palais, puisque cette jeune fille ne comprend pas le français, je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’elle assiste à l’interrogatoire de son oncle… qui, d’ailleurs, me servira de truchement quand j’interrogerai la nièce.
Grisaille se dit que c’était imprudent, puisque M. Borodino pourrait, en traduisant les demandes du juge, indiquer en grec à l’interrogée les réponses qu’elle devait faire par signes.
Mais Grisaille garda pour lui cette réflexion et s’en alla exécuter les ordres du magistrat.
— Pilois, dit M. Francastel dès qu’il fut seul avec son greffier, je vous recommande de me regarder souvent pendant que j’interrogerai le monsieur qui va entrer. Il se peut qu’il soit question de choses dont il vaut mieux qu’il ne reste pas de trace écrite. Donc, quand vous me verrez me caresser le menton, vous cesserez d’enregistrer ce que je dirai et ce que dira le témoin ; et quand je tremperai ma plume dans mon encrier, vous recommencerez à écrire.
— Bien, monsieur, murmura le greffier en taillant la sienne.
La porte s’ouvrit, et Grisaille reparut, précédant le comte et la jeune fille, qu’il introduisit presque cérémonieusement. Le juge poussa la politesse jusqu’à se lever et à leur offrir des sièges.
Naturellement, il dévisagea d’abord Hélène, et il fut encore plus frappé de son éclatante beauté que de sa ressemblance avec la décapitée.
M. Francastel ne l’avait jamais vue vivante, cette décapitée. Hélène, rayonnante de jeunesse et de santé, ne lui rappelait qu’imparfaitement la tête défigurée par la mort, qui était restée trois jours exposée à la Morgue.
Grisaille était dans le même cas, mais Grisaille, policier émérite, avait plus de coup d’œil et plus de mémoire que le grave et savant magistrat.
Grisaille était de force à reconnaître, au bout de dix ans, un malfaiteur qui lui avait passé par les mains une fois.
— Monsieur, commença le juge d’instruction, je vous ai fait appeler, parce que mon devoir m’y obligeait. J’ai à vous interroger sur deux affaires, dont l’une est très grave.
— De quoi suis-je accusé ? interrompit sèchement M. Borodino.
— Accusé ?… vous ne l’êtes pas jusqu’à présent… vous n’êtes même pas un prévenu… vous êtes un témoin.
— Je vous remercie, monsieur, de préciser la situation. Votre délégué que voici m’avait dit qu’on m’accusait d’avoir séquestré je ne sais quelle ouvrière qui a disparu…
— Et que vous affirmez n’avoir pas vue. Il est prouvé qu’elle s’est présentée chez vous ; il n’est pas prouvé qu’elle y soit restée. Reste à savoir par qui le chapeau qu’elle y a porté avait été commandé.
— Pas par ma nièce, assurément. Elle ne sort jamais sans moi, et je ne l’ai jamais accompagnée chez une modiste de Paris.
— Je vois en effet qu’elle ne s’habille pas à la française, et un chapeau jurerait étrangement avec le costume qu’elle porte… un costume grec, je crois ?
— Oui, monsieur. Elle l’a mis ce matin pour poser devant l’artiste célèbre qui a bien voulu faire son portrait, et votre délégué ne lui a pas laissé le temps d’en changer ; elle le portait dans son pays, mais depuis qu’elle a quitté l’Orient, elle a toujours été vêtue à l’européenne. Maintenant, elle se fait habiller à Vienne, qu’elle habitait encore avec moi l’été dernier.
— Mademoiselle est la fille de votre sœur ? demanda tout à coup M. Francastel.
Il savait à quoi s’en tenir sur ce point, mais il n’était pas fâché de tendre, en passant, un petit piège à M. Borodino, qui répondit très simplement :
— Non, monsieur ; de mon frère.
— Alors elle porte le même nom que vous ?
— Oui, le nom de son père, qui est mort colonel au service de la Russie. Sa mère était Grecque.
— Vous-même, monsieur, vous êtes Russe ?
— Oui. J’étais propriétaire d’une grande terre, près de Lipetsk, dans le gouvernement de Tambow.
— C’est bien cela, murmura M. Francastel après avoir donné un nouveau coup d’œil aux pièces qu’il venait de recevoir.
— Je vois que vous avez pris des renseignements sur moi, dit le comte en souriant dédaigneusement. Si ceux qu’on vous a fournis viennent de l’ambassade de Russie, ils doivent être détestables. Je suis brouillé avec le gouvernement de mon pays, que j’ai quitté depuis plus de trente ans.
— Détestables, non ; mais on m’apprend que vos biens ont été confisqués, parce que vous avez refusé de rentrer dans les États du Tsar.
— Qui me ferait pendre si j’y rentrais. Heureusement, j’avais pu faire passer mes capitaux à l’étranger.
— On vous reproche, non pas d’être affilié aux nihilistes, qui n’existaient pas lorsque vous vous êtes expatrié, mais d’entretenir des relations avec certains fonctionnaires turcs, hostiles à la Russie.
— Je ne le nie pas. J’ai été et je suis toujours en rapports suivis avec des Ottomans qui occupent en Turquie et en Asie Mineure d’importantes situations ; mais la politique n’y est pour rien. Je ne m’occupe que d’affaires financières… et elles m’ont assez bien réussi… je possède une demi-douzaine de millions.
— Je vous en fais mon compliment, monsieur le comte… Les notes que j’ai là devant moi m’apprennent qu’en effet vous êtes fort riche, et je constate très volontiers que pour satisfaire vos fantaisies vous n’avez pas besoin de risquer la cour d’assises en détournant des mineures.
— Je vous sais gré, monsieur, de vouloir bien reconnaître que si j’avais fait ce dont j’ai été soupçonné, il faudrait que je fusse fou. Je ne suis pas venu à Paris pour débaucher des modistes.
— Depuis combien de temps y êtes-vous ?
— Depuis quelques mois seulement. J’y étais déjà venu à différentes époques, mais je n’y avais jamais fait un long séjour. Cette fois, je comptais m’y fixer. C’est dans cette intention que j’ai acheté une propriété à Passy. J’espérais y guérir ma nièce de la cruelle infirmité qui lui est survenue à la suite d’un accident et y compléter son éducation, qui a été fort négligée à Smyrne. J’avoue que maintenant j’ai d’autres projets. Je ne suis pas tenté d’habiter une capitale où un étranger est exposé à des mésaventures comme celle qui m’a conduit… malgré moi… dans votre cabinet. Vous m’y faites un accueil dont je vous remercie ; mais j’aurais pu avoir affaire à un autre magistrat, moins courtois… et moins éclairé. J’aime mieux retourner à Vienne.
M. Francastel eut un geste qui pouvait bien signifier : « Ce serait dommage ! » et, après un court silence, il demanda sans transition :
— Vous n’êtes pas marié, monsieur le comte ?
— Non, monsieur. Je ne suis pas même veuf, car je n’ai jamais pris femme… et je n’ai plus de famille. Ma nièce, Hélène, est la seule parente qui me reste. Aussi m’est-elle chère, et si je me décide à quitter la France, je ne regretterai votre pays que pour elle qui s’y plaît, quoiqu’elle y ait fort peu de distractions.
— Vous ne la menez pas dans le monde ?
— Une muette !… y pensez-vous ?… Elle ne voit absolument personne que les médecins en renom qui la soignent.
— Vous oubliez M. Vitrac.
— Je l’ai vu hier pour la première fois… et probablement aujourd’hui pour la dernière, car alors même que je resterais à Paris, je doute fort qu’il consente à revenir chez moi. Votre délégué l’a amené, lui aussi… pour ne pas dire arrêté… Il est là, attendant que vous le fassiez appeler.
— Pour l’interroger seulement. Il n’est pas agréable d’être témoin, mais ce n’est pas déshonorant.
— D’accord !… et puisque vous voulez bien me traiter en gentleman, je puis me permettre de vous prier de m’éclairer sur l’affaire… si grave… dit-on… qui nous a valu, à lui et à moi, cette corvée. Les journaux m’ont appris qu’on a jeté une tête coupée au milieu d’une fête que donnait M. Vitrac. En quoi ce fait se rattache-t-il à ce qui m’arrive ?… Me soupçonnerait-on d’avoir tué une femme que je n’ai jamais vue ?… J’aurais bien le droit de vous faire remarquer que si j’étais l’auteur de ce crime… ou même d’une farce abominable… je me serais bien gardé ensuite d’aller chercher chez lui M. Vitrac.
— C’est très juste. Tout le mal vient de la ressemblance.
— Ah ! oui, il paraît que la morte ressemblait à Hélène !… Et l’histoire du chapeau est venue se greffer là-dessus. Est-ce cette femme qui l’a commandé ? Je n’en sais rien, mais la preuve que ce n’est pas ma nièce, c’est qu’elle est muette… et à moins qu’elle n’ait parlé par signes à la marchande de modes…
— Cette marchande a dit le contraire. Reste à expliquer comment l’autre a pu donner votre adresse et ce nom de comtesse Irène… Il y a aussi votre voiture, vos chevaux et votre cocher. Si M Courtois les reconnaissait pour les avoir vus à la porte de son magasin, cela constituerait une charge contre vous.
Pour la première fois, depuis qu’il était sur la sellette, M. Borodino eut un mouvement d’impatience. Il haussa les épaules et il mordit sa moustache.
Sa nièce, elle, restait impassible. On eût dit qu’elle ne savait pas où elle était. L’oncle avait pourtant dû le lui apprendre.
— C’est bien malheureux que mademoiselle soit muette, reprit le juge ; son témoignage eût été le plus précieux de tous… mais j’y pense ! s’écria tout à coup M. Francastel, si elle ne peut pas parler, elle peut écrire. Nous sommes sauvés !
Cette fois, M. Borodino pâlit.
M. Francastel vit très bien que le comte changeait de couleur, mais il n’eut pas l’air de s’en apercevoir, et, continuant à suivre son idée, il reprit :
— Je ne m’explique pas comment je n’ai pas songé plus tôt à ce moyen d’obtenir de mademoiselle une déposition à laquelle j’attache une importance extrême. Votre témoignage est de poids, monsieur le comte, mais le sien sera décisif, et il est indispensable, car elle seule a qualité pour déclarer qu’elle n’est pas allée commander un chapeau rue de la Paix.
Veuillez donc lui dire ce que j’attends d’elle et la prier d’écrire sa réponse. Voici de l’encre et du papier.
— Pardon ! balbutia M. Borodino, mais…
— Oh ! je prévois l’objection que vous allez me faire… Votre nièce ne sait écrire qu’en grec… Eh bien, qu’importe ?… Je l’ai appris au collège, le grec, mais je crains de n’être plus de force à le lire couramment. Un autre s’en chargera… un interprète assermenté… au Palais nous en avons pour toutes les langues. Je vais en faire appeler un, et non seulement il traduira ses réponses écrites, mais il rédigera en grec les questions que je poserai. Ce sera mieux ainsi, et vous n’aurez pas la peine de me servir de porte-parole.
Et comme le comte se taisait et semblait embarrassé :
— Qu’avez-vous donc, monsieur ? Vous paraissez troublé ! Serait-ce que vous prenez mon idée pour une marque de défiance ?… Si c’est cela, vous vous trompez… Je ne doute pas que vous n’interprétiez fidèlement les demandes que j’adresserai à votre nièce.
— Non, monsieur, ce n’est pas cela, répondit l’oncle, qui avait repris son sang-froid. Si votre proposition m’a déconcerté un instant, c’est qu’elle m’oblige à vous faire un aveu pénible.
— Lequel ? demanda vivement le juge d’instruction.
— Je vous ai dit tout à l’heure que j’avais amené Hélène à Paris pour qu’elle y achevât de s’instruire… j’aurais dû dire pour qu’elle y commençât à s’instruire. Hélène ne sait pas écrire. Tout au plus est-elle en état de signer son nom. C’est honteux, mais c’est ainsi… et vous ne vous étonnerez plus qu’il m’en coûtât de confesser son ignorance.
— Mais, du moins, elle sait lire ?
— Ni lire, ni écrire.
— Hum !… voilà qui modifie l’opinion que je m’étais faite de la Grèce contemporaine… Elle a en Europe la réputation d’être le pays où l’instruction est le plus répandue.
— À Athènes et en Morée, c’est vrai. Mais Hélène a été élevée en Anatolie… dans une bourgade, près de Smyrne.
Elle n’est avec moi que depuis la mort de sa mère, et sa mère n’en savait pas plus qu’elle. Mon frère s’était marié par amour, pendant un voyage qu’il fit en Orient, il y a une vingtaine d’années, et il eut bientôt à s’en repentir. Trois ans après, il ne vivait plus avec sa femme, et quand il fut tué au siège de Plewna, Hélène avait huit ou neuf ans. J’aurais voulu me charger d’elle. Sa mère refusa de me la confier ; si elle n’avait pas péri dans un incendie, Hélène serait encore près d’elle, à Bournabat, et continuerait à vivre comme une paysanne.
M. Francastel avait écouté attentivement cette longue explication, sans l’interrompre et sans laisser percer sur son visage ce qu’il en pensait.
Un coup d’œil qu’il avait échangé avec Grisaille aurait pu faire supposer qu’il y croyait peu, mais ce coup d’œil avait échappé à M. Borodino.
Le juge, en entamant l’entretien, s’était caressé le menton, et pour obéir à ce signe convenu, le vieux greffier Pilois tournait sa plume entre ses doigts, au lieu de s’en servir pour coucher sur le papier ce semblant d’interrogatoire qui n’était guère qu’une causerie familière.
L’air et l’attitude d’Hélène restaient indéchiffrables.
Elle n’avait pas fait un mouvement depuis qu’elle s’était assise, et son charmant visage n’exprimait qu’une indifférence résignée. Ses grands yeux ne regardaient personne.
On eût dit qu’ils regardaient au delà du monde visible.
Il est vrai que la conversation ne devait pas l’intéresser beaucoup, puisqu’on ne parlait que français.
— Décidément, reprit le juge, mon idée ne vaut rien, et je vois qu’il me faut renoncer à interroger mademoiselle. En vérité, je joue de malheur ; muette et illettrée, c’est trop !
Les médecins qui la soignent espèrent-ils la guérir ?
— Oui, avec le temps… ou encore par l’effet du saisissement que lui causerait une violente émotion… une frayeur subite.
— Ah ! vraiment ! murmura M. Francastel en hochant la tête, comme un homme qui se prend à réfléchir au parti qu’il pourrait tirer d’un renseignement inattendu.
— Ils le disent, mais j’en doute.
— C’est un essai à tenter quand le hasard en fournira l’occasion. Maintenant, monsieur, puisque je dois me résigner à ne pas entrer en communication directe avec mademoiselle votre nièce, je vais faire venir l’un après l’autre les témoins que je me propose de confronter avec elle… et avec vous.
— Je suppose qu’il ne s’agit pas de M. Vitrac. Celui-là nous a assez vus.
— Aussi ne l’interrogerai-je que plus tard. Je vais d’abord vider la question de l’achat du chapeau. La modiste de la rue de la Paix est là. Nous allons voir si elle reconnaîtra mademoiselle.
— Je suis bien sûr du contraire… mais son témoignage n’éclaircira pas la question.
— Encore faut-il que je le recueille.
Sur un signe du juge, Grisaille sortit et rentra presque aussitôt, ramenant une forte femme, habillée avec prétention et coiffée d’un chapeau à la mode de demain qui aurait pu servir d’enseigne à sa boutique. Elle avait passé la quarantaine, et sa figure portait bien son âge ; mais elle avait dû être belle, et si la fraîcheur était partie avec les années, il lui restait de beaux yeux et des traits réguliers.
Elle n’était pas timide, car, après avoir salué à la ronde, elle prit une chaise, sans que M. Francastel l’y invitât, et elle attendit tranquillement qu’il l’interrogeât.
— Regardez monsieur, lui dit-il en désignant M. Borodino, après avoir trempé sa plume dans l’encrier pour avertir le greffier de commencer à enregistrer l’interrogatoire.
Mme Courtois dévisagea le comte et dit :
— C’est la première fois que je le vois.
— Très bien. À présent, regardez cette dame.
Hélène se laissa examiner sans se montrer étonnée ni impatientée de cette inspection.
La modiste y mit plus de temps.
— C’est extraordinaire, dit-elle enfin, comme madame ressemble à la comtesse Irène…
— Mais ce n’est pas elle ?
— Certainement non.
— Et vous ne connaissez pas madame ?
— Pas du tout. On a pu les prendre l’une pour l’autre, mais je jure qu’on s’est trompé.
— Voilà qui est net ! dit à demi-voix M. Borodino.
— Maintenant, madame, reprit le juge, dites tout ce que vous savez sur la comtesse.
— Je ne sais pas grand’chose. Elle n’est venue au magasin que deux fois… toujours dans le même équipage… un huit-ressorts attelé de deux grands chevaux.
— Parlait-elle français ?
— Aussi bien que moi… avec un peu d’accent.
— Quel accent ?
— Je ne pourrais pas vous dire au juste ; ce n’était ni l’accent allemand, ni l’accent anglais… elle traînait la fin des phrases. J’ai pensé qu’elle était Russe. Par exemple, je ne sais pas si c’était une vraie comtesse. Elle avait plutôt l’air d’un demi-castor.
— Vous voulez dire d’une femme galante ?
— Pas tout à fait… ni d’une grande dame non plus… entre les deux. Mais j’ai pu me tromper… En Russie, les femmes du grand monde sont si excentriques ! Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle doit être très riche… En voilà une qui ne regarde pas à la dépense ! Je lui avais surfait le chapeau de moitié, parce que je croyais qu’elle marchanderait… et pas du tout !… elle a dit que ce n’était pas cher.
— Parlez-moi maintenant de votre ouvrière qui a disparu.
— Augustine ? Oh ! celle-là, je ne suis pas en peine d’elle.
— Vous ne croyez donc pas qu’il lui est arrivé malheur ?
— Malheur ?… Allons donc !… Il lui est arrivé qu’elle s’est fait enlever par un monsieur qui l’aura mise dans ses meubles, répondit la sceptique marchande.
— Qu’en savez-vous ? demanda sévèrement M. Francastel.
— Oh ! elle ne m’a pas envoyé de lettre de faire part, mais ce n’est pas difficile à deviner.
— Cependant, cette jeune fille était sage… vous l’avez dit dans votre première déposition.
— Sage ?… Parbleu ! elles commencent toutes par là… et ça dure jusqu’au jour où elles trouvent une bonne occasion. Dame ! ça se comprend ! ce n’est pas gai de trotter dans Paris avec un carton au bras et de porter des robes de laine quand on pourrait si facilement se faire payer des robes de soie.
— Dispensez-vous, témoin, de ces appréciations, dit le juge, choqué du ton dégagé que prenait dans son cabinet de magistrat cette modiste trop parisienne ; elles sont inconvenantes, et tout ce que je sais de la conduite de votre ouvrière les contredit. Je vous conseille de ne pas les répéter devant son père.
— Ma foi ! je ne me gênerais pas. Ce vieux marin est un brave homme, mais il est aussi par trop provincial. Quand on a une fille jolie comme les amours et qu’on veut l’empêcher de mal tourner, on ne la met pas dans un magasin pour faire les courses. Il est venu me chanter pouille, et je lui ai répondu que c’était bien de sa faute.
— Alors vous supposez que ce peintre…
— Le rapin ?… Ah ! non, par exemple ! Il n’a pas le sou, ce grand dégingandé, et la petite n’est pas assez sotte pour s’en être laissé conter par un farceur de cette espèce-là. Il a dit la vérité. Il l’a accompagnée jusqu’à Passy en lui contant fleurette, et pendant qu’il faisait le pied de grue dans la rue Berton elle a filé d’un autre côté.
M. Borodino ne perdait pas un mot de la fantaisiste déposition de Mme Courtois, et, comme on dit vulgairement, il buvait du lait.
C’était sa justification que plaidait la marchande de modes, et l’on ne pouvait pas le soupçonner de s’être concerté avec elle, puisque, évidemment, il la voyait pour la première fois.
M. Francastel comprit que de cette femme il ne tirerait rien de plus, et qu’il était temps de passer à d’autres épreuves.
Il en avait préparé une sur l’effet de laquelle il comptait beaucoup, mais il fallait d’abord trouver une transition et l’amener naturellement, sans que l’oncle ni la nièce pussent la prévoir, et le juge cherchait le prétexte pour en venir à ses fins.
M. Borodino le lui fournit.
— Monsieur, dit-il, je suppose que vous devez être fixé sur la valeur des accusations qu’on a portées contre moi. L’une des deux ne tient pas debout ; quant à l’autre…
— Il me reste à entendre plusieurs témoins.
— Et vous désirez les entendre en ma présence. C’est tout naturel, et je suis absolument à vos ordres. Seulement, je vous demande grâce pour Hélène.
— Comment !… grâce ?…
— Oui, ma pauvre nièce souffre, vous le savez, d’une maladie nerveuse. Elle n’est pas en état de supporter longtemps un interrogatoire, même indirect, et si la séance se prolongeait, je craindrais pour elle une crise. Elle vous dirait ce qu’elle éprouve, si elle pouvait parler… je vois sur son visage des marques de fatigue… elle a la fièvre…
— Je ne m’en étais pas encore aperçu, mais je suis tout disposé à faire ce qu’il faut pour parer au danger que vous me signalez. Je ne puis pas encore lever la séance, mais je puis la suspendre.
— Oh ! il suffira qu’Hélène puisse se reposer pendant que vous continuerez à interroger les personnes que vous allez faire appeler. Sa présence est tout à fait inutile, puisqu’elle ne comprend pas un mot de ce qui se dit ici. Quant aux confrontations…
— Il n’y en a qu’une à laquelle je tiens. Je voudrais que M. Dangalas, l’élève de M. Vitrac, vît de près mademoiselle, et j’ai d’autres témoins à entendre avant lui. Elle peut donc, sans inconvénient, se retirer dans la pièce à côté. Il y a un canapé où il m’arrive quelquefois de sommeiller entre deux interrogatoires. Elle s’y reposera tout à son aise, et comme elle ne sera séparée de nous que par un rideau, vous n’aurez qu’à élever la voix pour qu’elle revienne ici quand le témoin Dangalas comparaîtra.
— Je vous remercie, monsieur, dit le comte.
Et il adressa en grec quelques mots à sa nièce, qui se leva comme si elle eût été poussée par un ressort.
Elle ne s’était pas encore départie de son calme, mais on lisait dans ses yeux qu’elle était impatiente de changer de place.
M. Francastel se leva aussi en disant gaiement :
— Je vais conduire mademoiselle, car il ne fait pas très clair dans ce boudoir de magistrat ; les volets sont clos, et il faut que je les ouvre pour donner du jour.
— Je puis vous épargner cette peine, interrompit M. Borodino, qui tenait probablement à visiter le local où M. Francastel allait installer Hélène.
Mme Courtois le trouvait fort aimable, ce juge d’instruction, et elle souriait en constatant une fois de plus que les plus graves personnages ont toujours des égards particuliers pour une jolie femme.
Grisaille, lui, trouvait que M. Francastel en avait trop. Il s’abstint d’exprimer cette opinion, mais il pinça les lèvres et il fronça le sourcil.
Le vieux greffier s’agitait sur sa chaise et paraissait ému, peut-être parce qu’il en savait plus long que Grisaille sur les secrètes intentions de M. Francastel.
Le comte, debout près de sa nièce, continuait à lui parler en baissant la voix, comme s’il eût craint que les assistants ne se missent tout à coup à comprendre le grec, et Hélène lui répondait par signes, en le regardant fixement.
Le juge fit glisser sur ses tringles la portière qui séparait son cabinet de la pièce qu’il appelait par plaisanterie son boudoir, et invita d’un geste M. Borodino, qui ne se pressait pas beaucoup.
On eût dit qu’il se défiait.
Il se décida pourtant à amener sa nièce jusqu’à l’entrée de cette chambre noire, — c’était bien le mot, car on n’y voyait pas beaucoup plus que dans une cave, — mais il s’arrêta là.
— Ne craignez pas d’avancer, lui dit M. Francastel. Je vais faire la lumière. Par ici, monsieur le comte !… Le canapé est à votre droite… Vous n’avez qu’à me suivre… Là ! vous y êtes. Je ne vous demande qu’une seconde…
— Quelle drôle d’idée il a, votre juge, de jouer à cache-cache avec les témoins ! dit en riant la marchande de modes, qui ne se gênait pas pour penser tout haut.
Grisaille lui lança un regard courroucé, et il lui aurait probablement ordonné de se taire, s’il n’eût été lui-même très surpris de ce qui se passait.
Pilois, de plus en plus troublé, était resté la plume en l’air, les yeux fixes et l’oreille au guet.
Le silence s’était fait dans l’arrière-cabinet.
Hélène ne disait mot, et pour cause. Son oncle et M. Francastel, qui n’étaient pas muets, ne disaient plus rien.
Pour reprendre la parole, M. Borodino attendait sans doute que le juge d’instruction eût fait le jour, comme il venait de l’annoncer.
On se tait volontiers dans l’obscurité.
Et le juge, qui tenait tant à éclaircir le mystère de la rue Berton, ne se hâtait pas d’éclairer le boudoir.
Enfin on entendit le bruit de la fenêtre qu’il ouvrait et sa voix qui disait :
— Maintenant, il n’y a plus qu’à pousser les volets… et nous allons être inondés de lumière.
— Voulez-vous que je vous aide ? demanda le comte d’un ton qui trahissait son impatience.
— Merci… c’est inutile… les ferrements de ces volets sont rouillés, parce qu’on ne les ouvre presque jamais… Heureusement, j’ai le poignet solide… il faudra bien qu’ils cèdent… Ah ! enfin, nous y voilà…
Ils venaient, en effet, de céder sous les poussées répétées, ces volets récalcitrants ; ils allèrent heurter le mur avec fracas, et le jour, par la porte de communication, pénétra jusque dans le cabinet.
Une seconde après, ceux qui y étaient restés entendirent un cri déchirant, un cri de femme.
Grisaille, Pilois et Lucie Courtois se levèrent comme un seul homme. Le policier et la marchande de modes coururent à la porte de communication ; le greffier se laissa retomber sur sa chaise en agitant les bras.
Le cri l’avait secoué, mais il s’y attendait et il savait à qui s’en prendre.
La modiste arriva bonne première à la rescousse, persuadée qu’on violentait la jeune fille qui ressemblait tant à la comtesse Irène et résolue à la défendre.
Ce qu’elle vit ne la rassura qu’à demi.
Hélène, renversée dans les bras de M. Francastel, avait perdu connaissance, et son oncle ne s’empressait pas à la secourir.
Il lui tournait même le dos.
Il était resté pétrifié devant la tête de la morte, posée sous un verre comme les pendules d’autrefois, sur un socle isolé, au milieu du cabinet.
Depuis que les volets avaient été brusquement ouverts, le jour l’éclairait en face, cette tête livide, et l’effet était encore plus saisissant qu’à la Morgue.
Grisaille, en entrant, la vit et n’eut pas besoin de demander au juge l’explication de la scène.
Il avait compris et il admirait à part lui l’habile magistrat qui l’avait préparée à l’avance et savamment amenée au dernier moment.
La Courtois, elle, n’avait vu qu’Hélène évanouie, et elle s’était jetée sur elle pour lui donner des soins, comme les femmes seules savent en donner aux malades de leur sexe.
— Laissez-moi faire ! Les syncopes, ça me connaît, cria-t-elle au juge, qui n’était pas fâché qu’elle lui vînt en aide. Dites seulement au vieux qui n’a pas bougé de m’apporter de l’eau pendant que je dégraferai le corsage.
Et elle ajouta entre ses dents :
— En voilà une toilette de carnaval !… Pourvu que je trouve les agrafes… Elle n’a pas de corset… c’est toujours ça de moins à ôter.
— Pas ici, je vous prie, interrompit M. Francastel. Le cabinet de mon collègue est libre… la porte en face dans le corridor… Grisaille, sonnez un garçon, aidez-le à y déposer cette jeune fille, et envoyez chercher un médecin… Madame vous accompagnera… je n’ai plus besoin d’elle.
Àce moment, Mme Courtois aperçut la tête de la morte et s’écria :
— Quelle horreur ! Ah ! je ne m’étonne plus que cette enfant se soit trouvée mal… et je ne tiens pas à rester là… J’en rêverai cette nuit, bien sûr…
— Vous pouvez partir. Vous, monsieur le comte, je vous prie de rester. J’ai diverses questions à vous adresser. Quand vous y aurez répondu, je ne vous retiendrai plus.
Le comte s’inclina sans répondre. Il était très pâle, mais il n’avait pas perdu son sang-froid.
Il n’exprima même pas le désir d’accompagner sa nièce qu’on emmenait.
— Vous la reverrez tout à l’heure, dit M. Francastel.
Quand ils eurent repris leurs places dans le cabinet où il n’y avait plus que le greffier, M. Borodino n’attendit pas que le magistrat l’interrogeât.
— Monsieur, commença-t-il d’un ton sec et d’une voix assurée, vous me permettrez de protester contre le procédé que vous venez d’employer, je ne sais dans quel but, car je ne suppose pas que vous ayez eu l’intention de tuer ma nièce… et elle a failli mourir de peur. Que vous me soupçonniez, moi, de crimes absurdes et que vous m’interrogiez comme si j’étais coupable, c’est votre droit de magistrat… mais ce droit, vous venez de l’excéder en soumettant à une pareille épreuve une jeune fille qui n’est pas, que je sache, accusée comme moi de meurtre et de rapt. Vous aviez certainement préparé cette ignoble exhibition.
— J’en conviens, et c’est vous qui m’avez suggéré l’idée de l’utiliser… dans l’intérêt de votre nièce.
— Quelle est cette plaisanterie ?
— Ne m’avez-vous pas dit tout à l’heure qu’une émotion violente lui rendrait la faculté de parler qu’elle a perdue à la suite d’une frayeur subite ? L’idée m’est venue d’essayer.
— Et c’est pour essayer que vous avez fait apporter ici la tête de cette malheureuse ?
— Pour cela et aussi pour savoir si votre nièce la connaissait. L’expérience est faite.
— Et de ce que la pauvre enfant s’est évanouie en la voyant vous concluez que cette morte, elle l’avait vue vivante ?… C’est aller trop vite, monsieur le juge ! Hélène s’est évanouie d’horreur et de dégoût. Moi-même, moi qui suis un homme, j’ai fermé les yeux pour ne pas voir cet affreux spectacle.
— Cependant, vous non plus, vous ne connaissiez pas la décapitée, je suppose ?
— Non, monsieur.
— Mais vous avez dû être frappé de la ressemblance ?
— C’est à peine si j’ai regardé ce débris de cadavre. Je n’ai pensé qu’à Hélène.
— Et vous devez être satisfait. L’essai a réussi. Votre nièce est guérie. Elle n’est plus muette.
— Vous moquez-vous de moi ? demanda rageusement M. Borodino.
— Dieu m’en garde, monsieur le comte ! Je ne me permets jamais de plaisanter dans l’exercice de mes fonctions. Mais j’affirme que Mlle Hélène a parlé… pas très haut, et je m’explique que vous n’ayez pas entendu, car vous n’étiez pas tout près d’elle ; mais moi qui la tenais dans mes bras, j’ai très bien saisi les mots qu’elle a prononcés.
— Vraiment ?… Qu’a-t-elle donc dit ?
— Je n’ai pas compris, car elle s’est exprimée dans une langue que je ne connais pas… sa langue maternelle, probablement ; mais j’ai retenu les mots, et j’espère que vous pourrez me les expliquer… elle a dit rapidement et d’une voix faible, mais très distinctement…
— Quoi donc ?
— Elle a dit : i adelphi mou… trois paroles sans plus… qui signifient ?
— Qui ne signifient rien du tout… elle a râlé des sons qui n’avaient aucun sens, et vous vous êtes imaginé qu’elle parlait.
— Je ne crois pas m’être trompé… et il m’a semblé que c’était du grec… adelphi a une physionomie tout à fait hellénique.
— Il y a dans Londres le théâtre d’Adelphi… et il y a aux États-Unis la ville de Philadelphie, ricana l’oncle. Je suis bien sûr que ma nièce n’en a jamais entendu parler.
— Enfin, quand elle sera revenue à elle, nous saurons à quoi nous en tenir. Je vous prierai de l’interroger. Nous verrons si elle vous répondra.
— Parfaitement, monsieur, dit M. Borodino remis d’un trouble passager. Le plus tôt sera le mieux, et je vous prie de me conduire près d’elle. Si vous avez d’autres confrontations à lui imposer, je vous demanderai de les remettre à un autre jour. Nerveuse et faible comme elle l’est, Hélène ne supporterait pas en ce moment de nouvelles émotions.
— Qu’à cela ne tienne, monsieur. Je vais renvoyer la suite à demain, et vous allez pouvoir emmener votre nièce… dès qu’elle sera en état de partir.
Ah ! voici justement M. Grisaille qui va nous donner de ses nouvelles.
Eh bien ? demanda M. Francastel à l’agent, qui répondit :
— Ce ne sera rien. Je l’ai laissée entre les mains du médecin, qui répond qu’elle sera sur pied dans un quart d’heure. En attendant, il se passe quelque chose de curieux… elle parle.
— Là !… que vous disais-je, monsieur le comte ! J’étais bien sûr d’avoir entendu.
— Seulement, reprit Grisaille, personne ne la comprend…
— Ce sera pour la prochaine séance. Demain, j’aurai un interprète… et M. Borodino sera là pour contrôler l’exactitude de la traduction. Aujourd’hui, je ne lui en demanderai pas davantage.
Grisaille, vous allez le reconduire rue Berton, avec cette demoiselle.
Et comme l’oncle faisait la grimace, M. Francastel lui dit :
— Je tiens à ce que vous ne partiez pas seul, mais n’en prenez pas ombrage. Ce n’est qu’une formalité, et sur les deux affaires ma conviction est faite.
Mais il nous reste un quart d’heure, et j’ai encore deux ou trois questions à vous adresser.
— Faites, monsieur, dit d’assez mauvaise grâce M. Borodino.
— Voici ce que j’ai à vous demander, reprit M. Francastel. Les renseignements que j’ai reçus de l’ambassade russe m’ont édifié sur votre passé…
— Alors vous ne croyez plus aux propos de ce vieux fou qui prétend m’avoir connu en Grèce, il y a trente ans… et qui, si j’ai bien compris ce qu’il a voulu me dire hier, chez moi, m’accuse d’avoir été pirate ?
— Il est possible que le chagrin lui ait troublé l’esprit… et pour vous confronter avec lui j’attendrai qu’il se soit calmé. En ce moment, je vous prie de m’indiquer les personnes que vous connaissez à Paris.
— Je pensais vous avoir déjà dit que je n’étais en relation ici qu’avec la maison de banque où j’ai un compte courant. Je ne fréquente pas mes compatriotes et je ne vais pas dans le monde parisien… à cause de la maladie de ma nièce.
— C’est juste… Vos domestiques sont Russes ?
— Tous, et à mon service depuis longtemps. Je les ai amenés avec moi, et ils me suivront quand je quitterai la France. Vous pouvez les interroger. Ils ne vous apprendront rien que vous ne sachiez déjà.
— J’espère que vous nous resterez, dit le juge avec un sourire qui pouvait s’interpréter de deux façons, comme sa réponse.
Il allait passer à une troisième question, lorsqu’on frappa discrètement à la porte.
Grisaille alla ouvrir et introduisit un monsieur que le juge interpella ainsi :
— Eh bien, docteur, comment va votre malade ?
— Complètement remise. Ce n’était qu’une syncope, comme en ont souvent les jeunes filles névrosées. Il n’y paraît plus… Elle est encore un peu agitée et elle bavarde comme une pie, mais…
— Alors, vraiment… elle parle ?
— Elle n’arrête pas.
— Voilà une bonne nouvelle, monsieur le comte ! dit le juge à M. Borodino, qui n’avait pas du tout l’air de s’en réjouir.
— Seulement, on ne comprend pas ce qu’elle dit, ajouta le médecin.
— Oui… elle parle grec…
— Je ne crois pas. Il m’a semblé que c’était de l’allemand.
— L’important, c’est qu’elle ne soit plus muette.
— Muette ?… pas de naissance, car…
— Muette depuis trois ans… une paralysie de la langue survenue à la suite d’une frayeur… et qui vient de cesser tout à coup à la suite d’une autre émotion violente.
— Le cas serait très curieux.
— Quoi ! vous n’y croyez pas ?
— Pas du tout. Je n’en ai jamais vu d’exemple, et jusqu’à preuve du contraire, je n’admets pas que ce miracle soit possible.
— Vous n’êtes pas infaillible, dit entre ses dents M. Borodino, qui, depuis un instant, donnait des signes d’agitation.
— Il y a un moyen bien simple de savoir la vérité, c’est de l’interroger, reprit M. Francastel.
— À condition de vous en rapporter à ce qu’elle vous dira, ajouta l’incrédule docteur. Malheureusement le mensonge à l’état chronique est un des symptômes caractéristiques de l’hystérie.
— N’importe. Je tiens à l’entendre. Grisaille, faites-moi donc le plaisir d’aller la chercher. Vous direz à la femme Courtois que je n’ai plus besoin d’elle.
— Pardon ! monsieur, dit le docteur, mais elles sont parties toutes les deux… la plus âgée d’abord… la jeune fille, cinq minutes après.
— Et vous les avez laissées partir ! s’écria l’agent de la sûreté.
— Vous ne m’aviez pas chargé de les garder, répondit sèchement le médecin. J’ai commencé par renvoyer la femme dont je n’avais plus que faire, et je n’ai pas eu tort, puisque M. Francastel vient de vous donner l’ordre de la congédier. L’autre m’a fait comprendre par signes qu’on l’attendait en bas, et je n’avais aucune raison pour la retenir.
— Il faut qu’elle soit subitement devenue folle ! s’écria M. Borodino. Je ne puis pas la laisser errer seule dans Paris qu’elle ne connaît pas, car elle n’est jamais sortie qu’avec moi et en voiture… Comment trouverait-elle le chemin de la maison que j’habite ?
— Elle le demandera, puisque maintenant elle parle. Parmi les passants qu’elle questionnera, il s’en trouvera bien un qui comprendra l’allemand.
— Mais c’est faux ! monsieur s’est trompé, elle ne sait que le grec. Et puis songez donc ! une jeune fille seule ! à quelles rencontres elle est exposée !
— Oh ! dit Grisaille, elle n’ira pas loin, habillée comme elle est, avec une jupe écarlate et une calotte brodée d’or sur la tête. La mi-carême est passée, et les déguisements sont interdits sur la voie publique. On va l’arrêter et la conduire au poste.
— C’est ce qui pourrait lui arriver de plus heureux, dit le médecin. Si j’avais pu me faire entendre d’elle, je l’aurais avertie qu’elle allait s’exposer à une foule de mésaventures… J’ai cru, d’ailleurs, qu’elle était venue en voiture et que la voiture l’attendait en bas.
— Monsieur le juge, s’écria le comte en se levant, laissez-moi partir, je vais me mettre à sa recherche. Elle n’a pas eu le temps de faire beaucoup de chemin… je la rejoindrai peut-être… et je vous prie de la signaler à tous vos agents.
— Ce sera fait, monsieur, et je vous autorise à vous retirer, dit M. Francastel. Seulement, vous voudrez bien vous tenir à ma disposition. J’aurai besoin de vous entendre encore, et je vous ferai appeler très prochainement.
— Quand il vous plaira, monsieur, répondit l’oncle en gagnant la porte.
Grisaille avait bonne envie de l’arrêter au passage. Il ne comprenait rien à cette mise en liberté, après ce qui venait de se passer. Un coup d’œil du juge d’instruction l’empêcha de bouger, et M. Borodino sortit sans perdre une seconde.
Dès qu’il fut dehors, M. Francastel entraîna l’homme de la sûreté dans l’arrière-cabinet et lui dit tout bas :
— Maintenant, nous le tenons.
— Pas encore, puisque vous lui avez permis de s’en aller, murmura Grisaille.
— Combien avez-vous d’hommes en bas ?
— Quatre ; mais ils n’ont pas d’ordres pour l’arrêter, et ils vont le laisser passer, comme ils ont probablement laissé passer la nièce.
— Descendez vivement ! Vous arriverez en bas avant lui. Peu importe qu’il vous voie… Faites-le filer par deux de vos agents, mais ostensiblement… Je veux qu’il s’en aperçoive, parce que, se voyant suivi, il n’osera pas se faire conduire à une gare… il rentrera chez lui, et quand vos hommes l’auront « couché », comme ils disent, ils donneront la consigne à ceux qui surveillent là-bas : « Laisser entrer tout le monde et ne laisser sortir personne. »
Hâtez-vous et revenez me rendre compte.
M. Grisaille avait l’esprit prompt et les jambes dégourdies.
— C’est compris, dit-il en se jetant dans le corridor.
Le juge vint retrouver le médecin et lui dit gaiement :
— Mon cher docteur, vous n’imaginez pas à quel point vous avez bien mérité de la justice.
— En quoi donc ?…
— En constatant que cette jeune fille n’est pas muette. J’espère que vous démontrerez plus tard qu’elle ne l’a jamais été. Mais pour le moment, je compte sur votre discrétion. Pas un mot de tout ceci au Palais, ni ailleurs.
Le docteur promit de se taire et prit congé pour retourner à la cour d’assises, où on l’attendait pour faire son rapport dans une affaire criminelle.
— Pilois, dit M. Francastel, je m’en vais. Dites à mon huissier de renvoyer les témoins que je n’ai pas entendus. Je serai ici demain matin à neuf heures.
Dans l’escalier, le juge d’instruction rencontra Grisaille qui remontait et qui se frottait les mains en disant :
— Je suis arrivé à temps. Il a pris, sur le boulevard du Palais, un fiacre dont le cocher est un de mes agents, et il lui a dit de le mener rue Berton. Les camarades suivent dans une autre voiture, et je leur ai donné la consigne. Vous avez raison, monsieur, nous le tenons ; seulement, ils n’ont pas eu l’idée de « filer » la demoiselle. Mais on la retrouvera.
Le juge se flattait, et le policier se vantait. Ils ne tenaient encore ni l’oncle ni la nièce.