VII
Seul de tous les personnages du drame commencé dans l’atelier de Paul Vitrac, le capitaine Cavaroc était resté complètement étranger aux incidents variés qui avaient suivi la promenade à cheval au bois de Boulogne, en compagnie de Julien de Jonville.
Il avait repris ses habitudes, et il n’était guère sorti que pour aller voir son ami, qui commençait à marcher et qui n’en avait plus que pour un jour ou deux à garder la chambre.
Sans s’être donné le mot, ils évitaient de parler de la scène du bal et même de la charmante nièce de M. Borodino.
Encore moins était-il question entre eux de Vanda.
Cavaroc ne l’avait pas revue, mais il savait qu’elle était venue deux fois chez lui, pendant qu’il n’y était pas ; il s’attendait à une troisième visite que peut-être il ne pourrait pas éviter, et cette perspective le réjouissait médiocrement.
Il ne péchait cependant pas par excès de prudence, le beau capitaine, mais il avait un fond de bon sens, et il sentait très bien qu’il n’avait rien à gagner à se mêler peu ou prou de cette vilaine affaire.
Vanda y était fort engagée, sans qu’il sût au juste comment ni jusqu’à quel point. C’en était assez pour qu’il se garât d’elle comme du feu.
Par le même motif, il s’était abstenu, après réflexion, de se présenter chez le comte Borodino, comme il en avait eu l’intention.
Il n’était pas, comme Jonville, amoureux de la nièce de ce seigneur, et il ne se souciait pas de rencontrer, rue Berton, Vitrac occupé à peindre le portrait de cette sosie de la morte.
Cavaroc vivait donc, comme auparavant, sans chagrins et même sans soucis, car il ne se préoccupait jamais de l’avenir et il était satisfait du présent.
Le lendemain du jour où il avait rencontré Vitrac chez Jonville, Cavaroc dînait gaiement au café d’Orsay avec des camarades de l’École de guerre qui allaient au spectacle, ce soir-là. Il les y aurait suivis volontiers, mais il n’avait pas vu Jonville depuis la veille, et il résolut charitablement de lui consacrer sa soirée.
Au lieu de passer les ponts avec ses amis, il s’achemina donc vers la place du Palais-Bourbon, par le quai d’Orsay.
Il faisait nuit et un froid sec, avivé par le vent qui soufflait du nord.
Les rares passants attardés sur ce quai balayé par la bise trottaient pour se réchauffer, le collet de leur pardessus relevé jusqu’aux oreilles et leurs mains dans leurs poches.
Cavaroc n’avait pas négligé de prendre ces précautions contre la température peu printanière de cette fin d’un affreux hiver de Paris, mais il ne se pressait pas, ayant pour principe qu’il ne faut pas courir quand on a copieusement dîné.
Il marchait à pas comptés, et il pensait à toute autre chose qu’à la tragédie de la nuit de la mi-carême et aux femmes dont il avait fait la connaissance pendant et après cette fête mouvementée. Il ne songeait ni à la belle Vanda, ni à la charmante nièce du comte Borodino. Il songeait qu’à la fin de l’année, il sortirait de l’École avec un bon numéro de classement, mais qu’on l’enverrait dans quelque garnison lointaine où il s’ennuierait ferme.
Et il en concluait qu’il ferait bien de jouir de son reste en profitant de son séjour à Paris pour « s’en fourrer jusque-là », comme on chantait jadis au théâtre du Palais-Royal.
Il avait tout ce qu’il faut pour mener cette joyeuse existence : la santé, la jeunesse et l’argent ; mais il n’aimait pas à s’amuser tout seul, et il ne pouvait plus trop compter sur Jonville, le compagnon de plaisir qu’il préférait.
Jonville, depuis son accident, tournait à la mélancolie amoureuse, la pire de toutes, et le capitaine donnait au diable cette muette qui avait tourné la tête à son ami et qui finirait peut-être par l’accaparer.
Cavaroc cherchait à se rassurer en se disant que l’oncle regagnerait un de ces jours les steppes de la Russie et qu’il emmènerait avec lui la trop séduisante Hélène ; mais Cavaroc avait beau faire, il pressentait des complications qui bouleverseraient la vie de Jonville et troubleraient la sienne.
Il en était là de ses réflexions et il venait de passer devant le pont de Solférino, lorsqu’il aperçut, un peu plus loin, une femme accoudée sur le parapet du quai.
Une femme ? Il n’en était pas sûr, car il ne distinguait qu’une forme humaine pas beaucoup plus haute qu’un enfant, et enveloppée de la tête aux pieds dans une espèce de caban.
Cela pouvait être aussi bien un petit distributeur de télégrammes flânant là au lieu de porter ses dépêches.
Mais au bruit des pas sonores du capitaine, la forme en question se redressa et se mit à marcher rapidement vers le pont de la Concorde.
Cavaroc vit alors que le caban était une mante à capuchon, et qu’il y avait une robe dessous.
Toilette excentrique s’il en fut pour se promener le long de la Seine, à neuf heures du soir, sur un quai désert.
Une rencontre féminine ne laissait jamais indifférent ce cuirassier amateur du sexe faible.
Celle-là l’intrigua, et il se mit à suivre d’autant plus volontiers que c’était son chemin pour aller chez Jonville.
Il prit même le pas accéléré, dans l’espoir de rattraper cette inconnue et de la regarder sous le nez, mais il s’aperçut bientôt qu’il aurait de la peine à la rejoindre, tant elle trottinait vite.
Ils étaient absolument seuls sur ce chemin médiocrement éclairé par des becs de gaz trop espacés, entre une rangée d’hôtels et de grands jardins à gauche et la berge de la rivière en contre-bas et à droite.
Cavaroc, ne voulant pas s’essouffler à courir, se décida à héler cette errante de nuit, qui assurément ne cherchait pas à faire sa connaissance, puisqu’elle filait comme une perdrix effarouchée.
— Hé ! la belle ! lui cria-t-il. N’allez pas si vite ! J’ai deux mots à vous dire… dans votre intérêt.
C’était bête, mais Cavaroc n’avait pas trouvé mieux.
L’invitation qu’il venait de lancer de loin eut pour effet d’accélérer la fuite de l’inconnue, et Cavaroc allait renoncer, lorsque tout à coup il la vit disparaître.
Cette éclipse le plongea d’abord dans la stupéfaction, mais il ne tarda guère à comprendre.
Il y avait une coupure dans le parapet, et là débouchait sur le quai un escalier qui partait de la berge.
Cavaroc, en regardant de ce côté, revit la fugitive courant vers la Seine, sur cette pente pavée où étaient entassés des monceaux de sable déchargés là par des chalands amarrés le long de la rive.
— Diable ! grommela le capitaine, voilà une petite personne qui me fait l’effet d’aller tout droit se jeter à l’eau… Pas sans ma permission, mademoiselle !… Je n’ai pas envie d’être obligé de vous repêcher.
Et, sans plus délibérer, en quatre enjambées il atteignit l’escalier, qu’il descendit en trois bonds, et il se lança sur la berge.
La femme courait toujours, mais son manteau la gênait, et elle n’avançait pas vite, tandis que le capitaine développait ses longues jambes.
Il la rejoignit à deux mètres de la rivière, et il l’empoigna sans cérémonie par le capuchon de sa mante, qu’il tira violemment en arrière, au risque de la faire tomber à la renverse.
Elle plia sur ses jarrets, comme un cheval arrêté trop brusquement.
Le capitaine était là pour la soutenir, et elle resta debout. Mais elle se débattit, et il eut de la peine à l’empêcher de s’échapper.
— Allons donc ! dit-il entre ses dents quand il la tint bien, voulez-vous rester tranquille !… Qui est-ce qui m’a bâti une enragée pareille ? C’est donc bien tentant, un bain dans la Seine, au mois de mars, par ce joli froid ?
Et, sans la lâcher, Cavaroc tâchait de voir sa figure, qu’elle cherchait à cacher avec ses bras, car son capuchon était retombé sur ses épaules.
— Vous aurez beau vous défendre, disait-il moitié riant, moitié fâché, je le verrai, ce minois… Montrez-le de bonne volonté… ça vaudra mieux.
Les bras de l’inconnue se détendirent, et sa voix murmura :
— Oh ! mein Gott !… der Hauptmann !
— Tiens !… une Alsacienne ! dit Cavaroc qui avait pioché l’allemand à l’École de guerre.
Il ne le parlait pas très couramment, mais il le comprenait un peu, et il savait que « der hauptmann » veut dire en français : « le capitaine ».
— Et une Alsacienne qui me connaît ! reprit-il. Du diable si je devine comment !
Il essaya de traduire cette exclamation dans la langue de Gœthe, un auteur qu’il ne connaissait que de réputation, et il y réussit à peu près, car la femme lui répondit, toujours en allemand :
— Regardez-moi.
En même temps, elle rejetait en arrière le capuchon qu’elle avait relevé sur sa tête, et elle montrait son visage à la lueur lointaine d’un candélabre planté sur le quai.
— La nièce du boyard ! s’écria le capitaine stupéfait.
Et il ajouta en levant les bras au ciel :
— Une muette qui parle !… une Grecque de Smyrne qui hache de la paille comme si elle avait vu le jour à Berlin !
Il aurait pu s’exclamer longtemps ainsi sans que la jeune fille, qui n’entendait pas un mot de français, lui répondit.
Il s’en aperçut et il se remit à la questionner en allemand, mais cette seconde tentative fut moins heureuse que la première. Hélène ne comprit pas du tout qu’il lui demandait comment elle était venue là et pourquoi elle avait voulu se jeter à l’eau. Elle lui répondit pourtant, mais avec une telle volubilité qu’il ne saisit pas un traître mot de ce qu’elle disait.
La situation tournait au comique, et elle n’en était pas moins embarrassante.
Cavaroc ne pouvait pas laisser là l’enfant qu’il venait de sauver. La Seine était trop près ; elle y aurait couru.
Et il ne savait que faire d’elle. La ramener chez son oncle ? Il commençait à soupçonner qu’elle n’avait pas la moindre envie de réintégrer le domicile de la rue Berton. Et plus il s’efforçait de construire une phrase intelligible pour elle, plus il s’embrouillait dans la syntaxe germanique et moins les mots lui venaient.
Il lui vint, en revanche, une idée.
— J’ai trouvé ! murmura-t-il en se frappant le front. Jonville parle allemand comme Bismarck. Je vais la conduire chez Jonville.
Àce nom qu’elle avait retenu depuis que le capitaine, au bois de Boulogne, avait présenté son ami au comte Borodino, la jeune fille se mit à répéter en battant des mains :
— Ia !… Ia !… Jonville !… Jonville !…
— J’avais oublié que l’autre jour, dans la voiture de l’oncle, elle lui a fait de l’œil tout le temps, pensait le capitaine. Elle en tient pour lui, c’est clair, et il en tient pour elle. Ce qu’il va être content, cet excellent Julien !… Quelle surprise quand il me verra entrer donnant le bras à sa belle ! Reste à savoir comment finira l’aventure. Ma foi !… ça le regarde… Je ne joue que les confidents dans cette pièce à tiroirs… C’est au premier rôle à mener l’intrigue et à soigner le dénouement.
Ayant ainsi conclu, le capitaine renonça sans fausse honte à baragouiner en pure perte et remplaça la conversation par une pantomime explicative.
Il montra du doigt le pont de la Concorde et le fronton de la Chambre des députés, en prononçant plusieurs fois le mot magique : « Jonville !… Jonville ! »
La nièce comprit parfaitement. Peut-être, après l’accident du Bois, quand M. Borodino voiturait jusqu’à sa porte Jonville affligé d’une entorse, peut-être avait-elle remarqué en passant la façade à colonnes du Palais-Bourbon et reconnaissait-elle le monument tout près duquel demeurait le futur attaché d’ambassade.
Elle fit signe qu’elle était prête à marcher, et elle prit le bras que Cavaroc lui offrait.
Ils remontèrent ensemble sur le quai d’Orsay, et ils s’acheminèrent vivement vers la rue de Bourgogne.
On aurait pu les prendre pour une paire d’amoureux, car la jeune fille se serrait contre son cavalier, qui avait l’air triomphant d’un homme en bonne fortune. Mais la pauvrette s’appuyait sur Cavaroc uniquement parce qu’elle n’en pouvait plus, et ce n’était pas pour afficher une conquête que Cavaroc prenait un air vainqueur. Cavaroc triomphait pour son ami, par procuration. Et il se disait :
— Il a de la chance, Jonville ! Cette Grecque germanisée est charmante. Et puis, elle ne sait pas le français… on peut tout dire devant elle sans qu’elle comprenne un mot. Si elle était ma maîtresse, je me garderais bien de lui apprendre le français. Mais je veux que le diable m’emporte si je devine ce qui lui est arrivé ! Le Borodino l’aura peut-être mise à la porte, et je recommence à me défier de ce Moscovite… Décidément, il n’est pas impossible qu’il ait coupé le cou… à l’autre.
Ils arrivèrent sans incident à la maison de Jonville. Hélène la reconnut tout de suite, car elle s’y arrêta d’elle-même.
Le capitaine sonna, ils entrèrent, et en passant devant la loge du concierge, Cavaroc s’amusa beaucoup de la mine que fit ce gardien d’une maison respectable, quand il vit l’ami de son locataire avec une femme.
Jonville en connaissait quelques-unes, mais il ne les recevait pas chez lui.
Ce fut bien pis avec le vieux valet de chambre qui vint ouvrir la porte de l’appartement du rez-de-chaussée. Il resta bouche béante, et peu s’en fallut qu’il ne barrât le passage à ce couple inattendu.
Cavaroc lui rit au nez et passa sans lâcher le bras de la jeune fille, qui devait être fort émue, car elle tremblait en s’appuyant sur lui.
Jonville, qui tisonnait, assis au coin de son feu, reconnut le pas du capitaine et lui dit sans se retourner :
— Tu viens bien tard.
— Mieux vaut tard que jamais, répliqua gaiement Cavaroc.
En même temps, il enlevait sans cérémonie le capuchon qui couvrait la tête d’Hélène, et il ajouta :
— Je t’amène une personne que je viens de rencontrer sur le quai d’Orsay. Je crois que tu ne seras pas fâché de la voir.
Jonville regarda et se leva brusquement, mais la stupeur le cloua sur place. Il reconnaissait la nièce de M. Borodino, et il ne pouvait en croire ses yeux.
— Ne me demande pas d’explications, reprit le capitaine ; je n’en ai aucune à te donner. Adresse-toi à mademoiselle.
— Tu oublies qu’elle est muette.
— Elle ne l’est plus. Seulement, elle ne parle que l’allemand. Tu possèdes beaucoup mieux que moi cet idiome. Donc il ne tient qu’à toi de l’interroger. Elle te répondra. Je ne suis pas de force à suivre votre conversation, mais tu me la traduiras au fur et à mesure… à moins que tu ne préfères garder pour toi les jolies choses que vous allez vous dire, auquel cas je ne t’en voudrai pas du tout.
Sans plus de préambules, Jonville entama, en allemand, un dialogue que le capitaine eut la discrétion de ne pas interrompre et qu’Hélène soutint sans se troubler.
Jonville lui demanda d’abord comment elle s’était trouvée sur le pavé de Paris, la nuit, et elle lui dit sans hésiter, en pur saxon :
— Je cherchais votre maison. Je me rappelais que vous habitiez près de la rivière, au bout d’un pont, derrière un grand palais. Je la cherchais depuis des heures et je ne la trouvais pas. Le désespoir m’a prise. J’ai résolu de mourir. J’allais me jeter dans la Seine quand votre ami m’a retenue. Je l’ai maudit d’abord, mais il a prononcé votre nom. J’ai deviné qu’il allait me conduire ici et je l’ai suivi.
— Je vous en remercie, murmura Jonville profondément troublé. Mais d’où veniez-vous, mon Dieu ?
— D’un endroit où j’ai failli mourir de peur… et de douleur. Je ne sais pas pourquoi l’on m’y avait menée… J’y ai trouvé des hommes et une femme que je n’avais jamais vus… Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient… Tout à coup on m’a fait passer dans une chambre où il faisait nuit… puis on a ouvert une fenêtre… et alors j’ai vu…
— Quoi donc ?
— Une chose affreuse !… une tête coupée !…
— Oh !… ils ont osé !…
— Et cette tête, je l’ai reconnue… c’est la tête de ma sœur Irène.
Àce nom d’Irène, que Vitrac avait murmuré en voyant à ses pieds la tête livide et sanglante de sa maîtresse, Cavaroc, qui suivait tant bien que mal la conversation, lâcha un gros juron français, et Jonville s’écria en allemand :
— Votre sœur !… Cette femme qu’on a tuée, c’était votre sœur ?
— Je ne m’étonne plus de la ressemblance, grommela le capitaine.
— On l’a tuée, dites-vous ? demanda la jeune fille. Qui donc l’a tuée ?
— Je ne sais pas… comment le saurais-je ?… il y a trois jours, je n’avais jamais vu ni vous ni votre oncle.
— Je n’ai pas d’oncle.
— Quoi ! le comte Borodino…
— Je ne suis pas sa nièce… je n’ai plus d’autre parent que mon beau-frère, M. Constantin Caritidès, qui a épousé, il y a trois ans, ma sœur Irène.
— Comment donc alors habitez-vous la maison de M. Borodino ?
— J’y suis arrivée jeudi dernier… je comptais y être reçue par Irène… qui m’avait écrit… Mon beau-frère est l’ami intime de M. Borodino… il demeurait chez son ami avec sa femme… Irène et lui étaient partis, la veille de mon arrivée… M. Borodino m’a dit qu’ils reviendraient cette semaine… Je le croyais… et quand j’ai vu qu’il m’avait trompée…
— D’où veniez-vous, en arrivant à Paris ?
— De Vienne, en Autriche. J’étais dans un couvent où ma sœur m’avait placée, après la mort de notre mère.
— Votre mère qui a péri dans un incendie…
— C’est vrai. M. Borodino vous l’a donc dit ?
— Il m’a dit aussi qu’à la suite de ce malheur vous étiez tout à coup devenue muette.
— Moi ?… c’est un mensonge !… Voilà donc pourquoi il m’avait défendu de parler !
— Dans quel but ?
— De la part d’Irène, m’a-t-il affirmé. Je n’ai pas demandé d’autre explication et j’ai obéi… J’aimais ma sœur, comme j’ai aimé ma mère, et je savais par elle que son mari avait été mêlé à une conspiration. J’ai pensé qu’il craignait que je ne lui nuise par quelque parole imprudente. Il ne m’était pas difficile de me taire… je ne sais pas le français… on ne m’aurait pas comprise, si j’avais parlé grec ou allemand… Je n’ai pas dit un mot, jusqu’au moment où je me suis trouvée tout à coup en face de la tête défigurée de ma sœur chérie… alors j’ai dit en grec : I adelphi mou…
— M. Borodino était là ?
— Oui… et je ne l’ai plus revu… on m’a emportée… Quand je suis revenue à moi, je n’ai pensé qu’à fuir… j’avais peur de lui…
— Et il vous a laissée partir ?
— Il n’était plus là. Il n’y avait qu’un médecin et une femme que je ne connais pas. Ils ne m’ont pas retenue.
— Où étiez-vous donc quand vous vous êtes évanouie ?
— Je ne sais pas. À midi, un peintre est venu pour faire mon portrait, dans le pavillon où je logeais chez M. Borodino.
— Oui, Vitrac, dit Jonville.
— Je crois bien que c’est son nom. Il était à l’œuvre, quand un homme est entré. Il y a eu entre lui et ces messieurs une explication qui a duré assez longtemps. Ensuite, M. Borodino m’a dit que j’allais l’accompagner… il ne m’a pas dit où… et il m’a encore recommandé de ne pas répondre, quand même on m’interrogerait en grec ou en allemand. Nous sommes partis dans une très vilaine voiture qui était gardée par des hommes mal vêtus.
— Ils n’ont pas emmené Vitrac, je suppose ?
— Si, monsieur. Il est venu avec nous… mais il n’était pas là quand j’ai reconnu ma sœur. Nous sommes descendus de voiture dans une cour où il y avait des soldats de police, comme on en voit dans les rues…
— Oui, des sergents de ville.
— L’homme qui nous conduisait nous a fait monter un escalier, et, en haut, il nous a laissés dans une chambre où il n’y avait pour s’asseoir que des bancs de bois. Dix minutes après, il est revenu nous chercher, M. Borodino et moi, et il nous a amenés devant un monsieur, assis à une grande table couverte de papiers. Il avait l’air sévère et il a interrogé longtemps M. Borodino, qui s’est fâché plusieurs fois.
Jonville commençait à comprendre que la pauvre Hélène et son soi-disant oncle avaient comparu devant un juge d’instruction, et que ce magistrat les avait mis en présence de la tête coupée.
Donc, Borodino était soupçonné d’avoir assassiné ou fait assassiner la décapitée. Il ne paraissait pas qu’on soupçonnât Hélène, puisqu’elle avait pu sortir librement du Palais de justice.
Mais que de choses nouvelles pour Jonville dans ce récit naïf des aventures de la jeune fille ! Il apprenait tout à la fois que la victime était la sœur d’Hélène, qui n’était ni la nièce, ni même la parente de M. Borodino, et que le mari de la malheureuse Irène était un certain Caritidès, disparu le jour où sa femme était morte.
Borodino avait entassé les uns sur les autres des mensonges dont le plus audacieux peut-être était d’affirmer que sa prétendue nièce était muette.
Il n’en fallait pas tant pour qu’il devînt suspect aux deux amis, qui n’en étaient pas à leurs premiers soupçons sur ce personnage.
L’avait-on arrêté ? Jonville se le demandait, et tout semblait indiquer qu’Hélène n’en savait rien.
Il lui posa cependant la question, et elle y répondit, comme il s’y attendait, en disant qu’elle l’avait laissé dans le cabinet où le juge venait de l’interroger.
Elle ajouta qu’il lui faisait horreur et qu’elle ne le reverrait jamais.
Après cette déclaration, une autre question se posait d’elle-même, une question à laquelle Jonville aurait dû songer plus tôt :
Qu’allait-il faire de cette enfant, qui venait, avec la confiance d’une âme candide, réclamer sa protection ?
La reconduire chez le comte, c’eût été la remettre à la discrétion de ce Borodino, faux oncle et probablement faux gentilhomme. Pour rien au monde, Jonville n’aurait livré Hélène à ce minotaure de la rue Berton. Et d’ailleurs Hélène était résolue à ne pas se laisser faire.
Mais où loger une jeune fille habillée à la grecque, qui ne savait pas un mot de français ?… Et que deviendrait-elle, sans famille, exposée à la vengeance d’ennemis inconnus et peut-être aux recherches de la police, qui se préoccupait certainement déjà de sa disparition ?
Cavaroc avait écouté, adossé à la cheminée, ce long colloque en allemand, et il n’avait pas tout compris, mais il avait saisi le sens de quelques phrases, et Jonville lui en avait traduit beaucoup d’autres.
C’était le moment d’intervenir en donnant un conseil à son ami, qui, du reste, se préparait à le consulter.
— Mon cher, commença le capitaine, tu n’as pas cherché ce qui t’arrive, mais le voilà avec une innocente sur les bras, et il faut aviser. À ta place, moi, je n’hésiterais pas…
— Quel parti prendrais-tu ?
— Je la garderais chez moi, parbleu !
— Y penses-tu ? une enfant !…
— Bon ! tu crains de compromettre ta carrière. Grand niais ! il n’y a pas là dedans apparence de détournement de mineure. Cette jeune fille est entrée chez toi de son plein gré, je suis là pour l’attester. Et tu as ici tout ce qu’il faut pour lui donner asile sans manquer aux convenances. L’appartement où tu installes ta mère quand elle vient à Paris est à l’entresol, et il a un escalier séparé.
— C’est vrai, mais…
— Laisse-moi finir. Tu as toujours à ton service la vieille Monique, l’ancienne femme de chambre de Mme de Jonville. Elle servira Mlle Hélène, qui sera complètement chez elle. Il ne lui manquera qu’un interprète, en attendant qu’elle ait appris le français.
Et Cavaroc ajouta en riant :
— Je me chargerais volontiers de le lui enseigner, mais je crois qu’elle aimera mieux que tu sois son professeur.
— Tu parles comme si tu étais sûr qu’elle consentira à ce bel arrangement.
— Je voudrais bien savoir comment elle pourrait faire autrement ! Demande-lui donc un peu ce qu’elle en pense.
Jonville était très perplexe, mais il jugea que le conseil du capitaine était bon à suivre, et il dit à Hélène :
— Mademoiselle, je vous demande pardon de vous avoir interrogée si longuement. J’aurais dû me rappeler que vous êtes accablée de fatigue et transie de froid.
— Vous avez bien pu l’oublier, puisque je n’y pensais plus, répondit doucement la jeune fille.
— Il est temps que je répare ma négligence. Voulez-vous me permettre de vous conduire dans un appartement où vous serez chez vous ?
— Et où je ne vous verrai plus, murmura tristement Hélène.
— Vous me verrez, au contraire, tant qu’il vous plaira. L’appartement que je vous offre est au-dessus du mien. Vous y serez servie par une femme âgée dont je suis sûr. Voulez-vous ?
— Que penserez-vous de moi si je dis oui ?
— Je penserai que vous avez confiance en moi, et je vous en serai très reconnaissant. D’ailleurs, où iriez-vous, mademoiselle ? Vous n’avez pas, je suppose, l’intention de rentrer chez M. Borodino ?
— J’aimerais mieux mourir… comme je serais morte si votre ami ne m’avait pas empêchée de me jeter dans la Seine.
— Vous croyez donc que c’est ce Borodino qui a tué…
— C’est lui… ou l’autre.
— Le mari de votre sœur ?
— Oui… Irène en avait peur.
— Et cependant elle vivait avec lui !
— Que serait-elle devenue si elle l’avait quitté ? Notre mère ne nous a rien laissé. Irène se résignait à son sort par dévouement pour moi. C’était lui qui payait les frais de mon entretien dans ce couvent de Vienne où j’ai vécu depuis que je suis orpheline. Quand ma sœur a écrit à la supérieure de m’envoyer à Paris, j’ai cru qu’elle me faisait venir pour m’avoir près d’elle… Et j’étais si heureuse de la revoir !… Je l’ai revue… morte…
La voix d’Hélène fut étouffée par un sanglot, et Jonville, la voyant tout près de défaillir, profita du moment pour la soutenir par un bras pendant que le capitaine s’emparait de l’autre. Ils la portèrent plutôt qu’ils ne l’emmenèrent dans l’escalier tournant qui aboutissait à l’entresol, où ils trouvèrent la respectable Monique occupée à marquer du linge.
Julien, qu’elle avait vu naître et qu’elle adorait, la prit à part et lui expliqua sommairement la situation.
Il s’agissait de sauver une honnête jeune fille abandonnée et de lui assurer pour quelques jours le vivre et le couvert.
C’était œuvre charitable à laquelle Mme de Jonville, si elle eût été là, n’aurait pas trouvé à redire, et la femme de charge, qui était une bonne âme, n’en demanda pas davantage.
Il se trouvait justement qu’elle savait l’allemand, parce qu’elle était née à Strasbourg.
Les deux amis redescendirent au rez-de-chaussée, et Jonville dit à Cavaroc :
— Que penses-tu de tout cela ? Tu as suffisamment compris, je pense, le récit qu’elle m’a fait ?
— Assez pour être convaincu que ce Russe, authentique ou non, est une affreuse canaille. Mais je ne m’explique pas encore le rôle qu’a joué ton ami Vitrac. Pourquoi l’a-t-on traîné devant le juge d’instruction avec les autres ?
— Probablement parce qu’on l’a trouvé chez Borodino et parce qu’on savait que la tête a été jetée dans son atelier. On aura fait d’une pierre deux coups.
— C’est possible. Je ne le crois pas capable d’avoir tué cette femme. Il n’avait aucune raison pour cela, puisqu’il était son amant. Mais, dis donc… entre nous… ce n’était pas la vertu même que cette sœur aînée de Mlle Hélène.
Jonville haussa les épaules et dit :
— Je donnerais beaucoup d’argent pour savoir si Borodino est arrêté.
— Tu le sauras demain.
— Pourquoi pas ce soir ? J’ai envie d’aller le demander rue Berton.
— Et ton entorse, malheureux !
— Elle est guérie. Tu viens de voir que je n’ai eu aucune peine à grimper jusqu’à l’entresol.
— N’importe ! tu n’es pas encore en état de courir les rues, et d’ailleurs tu me gênerais.
— Tu comptes donc y aller ?
— Absolument. Je serais déjà parti, si je n’avais pas été obligé de t’aider à mener cette enfant au logement que tu as mis à sa disposition et qu’elle a accepté avec une franchise qui m’a plu.
— Ne te moque pas d’elle, je t’en prie !
— Je n’ai garde, et je parle très sérieusement. Je me serais défié si elle avait fait des façons pour consentir à dormir sous ton toit. La simplicité et la rondeur en pareil cas équivalent à un certificat de vertu. J’espère bien que tu ne vas pas abuser de sa naïveté ?
— Pour qui me prends-tu ?
— Pour un amoureux, parbleu !… Ose donc me soutenir que tu ne l’es pas !
Et comme Jonville se tut, le capitaine reprit gaiement :
— Ça ne me regarde pas, après tout. Je te souhaite le bonsoir, et je viendrai demain de bon matin te donner des nouvelles de mon expédition nocturne.
— J’y compte… mais ne va pas t’exposer…
— À quoi ? à être attaqué ? par qui ? par les gens de Borodino ou par les gens de la police ? Tranquillise-toi. Je suis de force à me défendre.
Et sur ce, au revoir, mon vieux ! Sois sage et tâche de bien dormir. Moi, à ta place, je me connais… si près d’une jolie fille, j’aurais de la peine à fermer l’œil.
Après avoir formulé cette étrange exhortation à la sagesse, Cavaroc fila sans prendre autrement congé de son ami.
Dès qu’il fut dehors, il se mit à exécuter un joyeux moulinet avec sa canne et il se dirigea au pas de charge vers le pont de la Concorde.
Ce cuirassier, momentanément détaché à l’École de guerre, s’ennuyait de suivre toute la journée des cours et de potasser des traités de tactique. Il était né pour la vie active, et il avait saisi avec joie l’occasion de courir quelques risques.
Lesquels ? Il n’en savait rien, mais il espérait avoir affaire à un ennemi quelconque. Il souhaitait même, au fond du cœur, qu’un heureux hasard le mît dans la nécessité de rosser quelqu’un, n’importe qui.
Cavalier par état et par vocation, Cavaroc aurait fait un fantassin très passable, car il avait de longues jambes, et c’était un marcheur infatigable.
Il enfila le Cours-la-Reine, puis le quai de Billy, passa le Trocadéro et suivit le quai de Passy sans ralentir son allure, qu’un pedestrian anglais lui aurait enviée.
Il n’était jamais entré dans la villa de la rue Berton, mais M. Borodino la lui avait montrée pendant que, monté sur Santorin, il escortait le fameux landau où Jonville blessé avait pris place, et il reconnut tout de suite le long mur du jardin attenant à la propriété de ce seigneur.
La nuit était sombre, et le lieu était désert. Après une certaine heure, il ne passe plus là que des tramways.
Le capitaine, qui avait de bons yeux, des yeux de chat que les ténèbres ne gênent pas, crut voir des ombres se glisser, en rasant la muraille, dans la petite rue où devait se trouver la porte du logis de Monsieur le comte ou soi-disant tel.
Étaient-ce des valets du maître qui montaient la garde en sentinelles avancées, ou des éclaireurs du service de sûreté envoyés en reconnaissance par la préfecture de police ?
Peu importait à Cavaroc, qui s’engagea dans la rue sans hésiter une seconde.
Son plan était des plus simples : il se proposait tout bonnement de sonner chez M. Borodino et de demander s’il était rentré. Après, il verrait. Ses combinaisons n’allaient pas plus loin pour le moment.
Il s’aperçut bientôt qu’on le suivait sans bruit, et il eut soin de se tenir au milieu de la rue, afin d’éviter d’être surpris par une attaque soudaine.
Il arriva ainsi à ce rentrant de la muraille où, trois jours auparavant, Tire-Lire avait vu disparaître Augustine, et là, en obliquant à droite pour se rapprocher de la porte cochère, il se trouva tout à coup nez à nez avec un solide gaillard qui fit un bond en arrière et se mit immédiatement sur la défensive, en levant un fort gourdin qu’il tenait à la main.
Cavaroc avait pris des leçons de canne, et, d’un geste aussi prompt que l’éclair, il se mit en garde avec la sienne, une garde classique comme savent en prendre les maîtres bâtonnistes. Son adversaire, qui était de première force, vit d’un coup d’œil qu’il avait affaire à un ennemi redoutable, et il resta sur la défensive. Cavaroc aussi.
C’était à qui n’attaquerait pas, et l’on ne saura jamais comment se serait engagé ce duel à la trique, car l’homme embusqué s’écria tout à coup, en abaissant son arme :
— Comment !… c’est vous, mon capitaine ?
— D’où me connaissez-vous ? demanda Cavaroc, stupéfait.
— Il y a trois ans, quand le régiment tenait garnison à Lunéville, j’ai été brigadier dans votre escadron… Vous ne me remettez pas ?
— Non… Il me semble pourtant que je vous ai déjà vu…
— Marchais, mon capitaine… François Marchais.
— Bon ! je me rappelle maintenant… Vous n’avez pas voulu rengager, et vous avez quitté le 9 cuirassiers quand vous étiez à la veille de passer maréchal des logis.
— C’est vrai… j’ai préféré rentrer dans le civil pour me marier… on m’avait promis une place. Je suis toujours brigadier… dans le service de sûreté.
— Ah ! vous êtes de la police ?
— Oui, mon capitaine. Ça n’est pas brillant, mais la solde n’est pas mauvaise, et je suis porté pour l’avancement.
— Je vous en fais mon compliment, dit Cavaroc froidement. Alors, vous êtes ici dans l’exercice de vos fonctions ?
— En surveillance, mon capitaine. J’ai sous mes ordres une dizaine d’hommes qui gardent la maison et le jardin.
Cavaroc était bien tombé, et il en profita pour se renseigner.
— C’est drôle, dit-il, je venais justement voir le monsieur qui demeure là… Un comte russe.
— Je ne sais pas s’il est comte, répliqua Marchais, mais je sais qu’on va probablement le coffrer cette nuit. On va commencer par faire une perquisition dans son domicile. Et c’est heureux que vous m’ayez rencontré, parce que… vous savez, mon capitaine… dans ces cas-là, on arrête tout le monde… et une fois emballé pour la préfecture, on en a pour des heures avant qu’on vous lâche.
— Oh ! je connais fort peu ce monsieur. Qu’a-t-il donc fait pour qu’on ait mis tant de monde sur pied ?
— C’est à propos d’une histoire que vous avez lue dans les journaux… une femme qu’on a guillotinée… pas sur la place de la Roquette… La tête est restée trois jours à la Morgue.
— Et c’est ici que le coup a été fait ?
— Il y a apparence, mon capitaine. Le monsieur a été amené aujourd’hui au Palais de justice, avec une nièce qu’il a. Le juge, qui l’a interrogé, ne l’a pas envoyé au Dépôt. Il s’est contenté de le faire filer… Le lièvre est revenu au gîte… et depuis qu’il y est, le gîte est cerné… S’il sortait, il aurait trois agents à ses trousses. On ne devait lui mettre la main dessus que demain matin. Il paraît que c’est pour cette nuit. On vient de m’envoyer pour prendre le commandement des agents, et je n’attends plus que M. Grisaille…
— Grisaille ?…
— C’est mon chef. Il est malin, celui-là, et pas commode. S’il me surprenait ici, bavardant avec vous, il m’en cuirait.
— Pourquoi donc ? Je ne suis pas le premier venu… je lui dirai mon nom et pourquoi je suis venu. On ne traite pas un officier de l’armée comme on traiterait un pékin badaud qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Et puis, je lui dirai tout ce que je sais sur le monsieur qui habite là, et je lui demanderai, pour ma peine, de me laisser entrer avec lui dans la boîte.
— Il refusera, mon capitaine. Pour ces opérations-là, on ne veut que des gens de chez nous. C’est la règle.
Cavaroc en était bien persuadé, mais il s’était mis en tête d’assister à la visite domiciliaire, et il n’en voulait pas démordre.
— Mon vieux Marchais, dit-il, je sais ce que c’est qu’une consigne, mais il y a peut-être un moyen de nous arranger. Tenez-vous à m’être agréable ?
— Certainement, mon capitaine, si je peux le faire sans manquer à mon service. C’est à vous que j’ai dû dans le temps mes premiers galons.
— Et je trouverai peut-être, un jour ou l’autre, l’occasion de vous être utile dans votre nouveau métier. J’ai des amis dans le gouvernement, et je pourrai vous donner un coup d’épaule. Je ne vous demande que de fermer les yeux quand je me faufilerai parmi vos agents. Votre chef ne les connaît pas tous. Il croira que j’en suis… Et puis, après tout, s’il s’en aperçoit, j’en serai quitte pour décliner mon nom et mon grade et pour expliquer mes intentions.
— Ma foi, mon capitaine, vous me mettez dans un grand embarras… ça me contrarie de vous refuser, mais je risque gros. Tout ce que je peux faire, c’est de vous laisser vous débrouiller comme vous l’entendrez. Tant mieux si vous réussissez à passer dans le tas !… tant pis si l’on vous met au poste ! Mais faites-moi le plaisir de vous coller contre la muraille, là-bas, en remontant la rue et loin du réverbère. Dépêchez-vous, car on vient du côté du quai.
Cavaroc ne se le fit pas dire deux fois. Il avança un peu vers la rue Raynouard, et il s’assit sur une borne que l’éclairage municipal laissait dans l’ombre.
Il n’eut pas le temps de s’y morfondre. À peine y était-il posté qu’il vit des hommes apparaître au bas de la rue et se rapprocher rapidement. Bientôt il distingua un petit groupe de cinq à six individus qui s’avançaient sans bruit derrière un monsieur qui avait tout l’air de commander ce détachement.
Marchais vint à leur rencontre et s’aboucha avec le chef de cette escouade, qui ne pouvait être que le fameux Grisaille.
Le colloque fut assez long, et le capitaine, qui y assistait de loin, comprit aux gestes des interlocuteurs qu’ils arrêtaient ensemble les détails d’exécution d’un plan conçu par l’agent supérieur de la sûreté.
Cavaroc se tenait prêt à profiter d’un moment propice pour se mêler aux envahisseurs, mais il se demandait comment ils allaient s’y prendre pour entrer.
Pas par escalade assurément, puisqu’ils n’avaient pas apporté d’échelles. Et si l’on refusait de leur ouvrir, allaient-ils enfoncer la porte ?… mauvais procédé pour surprendre les gens ; à moins cependant — et Marchais venait de le dire — que la propriété ne fût gardée extérieurement de tous les côtés, auquel cas, si les gens de la maison essayaient de fuir par-dessus les murs de clôture, ils seraient cueillis par les agents, au moment où ils poseraient le pied sur le libre pavé de la bonne ville de Paris.
M. Grisaille, après avoir conféré avec son subordonné, se décida à sonner tout bonnement à la porte cochère, comme il l’avait déjà fait le jour même et comme l’avait fait Tire-Lire le jour où il s’était présenté pour réclamer Augustine.
Serrés derrière lui afin d’opérer avec ensemble, ses hommes attendaient qu’on ouvrît pour se précipiter à la suite de leur chef.
Cavaroc se glissa sournoisement le long du mur, après avoir enjambé la rue, et personne ne s’aperçut de ce mouvement tournant.
On n’ouvrit pas, quoique le coup de sonnette eût été vigoureux.
Le chef et le brigadier se consultèrent à voix basse, et Marchais, en s’approchant, reconnut que le battant de la petite porte n’était pas fermé à clef, quoiqu’il fût tout contre.
Il n’y avait qu’à pousser pour entrer.
Ainsi fit M. Grisaille, qui passa bravement le premier, comme il sied, en pareil cas, à celui qui commande.
Les autres entrèrent après lui et laissèrent la porte ouverte, de sorte que le capitaine put passer aussi.
Il faisait beaucoup plus noir dans la cour que dans la rue, et nul ne remarqua la présence d’un intrus.
— C’est drôle ! grommela M. Grisaille en regardant la maison, plongée dans l’obscurité ; personne ici, personne aux écuries, et pas une lumière aux fenêtres. Ils ne sont pourtant pas couchés à l’heure qu’il est… dix heures à peine… Diable !… diable !… c’est mauvais signe. On dirait que la cage est vide. Est-ce que les oiseaux se seraient envolés ?
— C’est impossible, monsieur, dit Marchais. Tous nos hommes sont à leurs postes. Je les ai placés moi-même, et je réponds que personne n’est sorti d’ici.
— Et moi, je suis sûr que le Russe est rentré chez lui en sortant du Palais de justice, appuya M. Grisaille. Donc il devrait y être. Et ses domestiques ?… il en a quatre, au moins… où sont-ils passés ?
— Nous pouvons chercher.
— Oui ! allumez une lanterne.
Deux agents étaient munis de ces ustensiles indispensables dans une expédition de nuit. Le brigadier, chargé de la préparer, avait tout prévu.
— Il s’agit maintenant de visiter la maison de fond en comble et le jardin d’un bout à l’autre, sans compter les sous-sols. Commençons par la remise et l’écurie, puisque nous y sommes.
Les porte-falots s’avancèrent, les portes furent ouvertes.
Le landau à huit ressorts était sous la remise et les deux chevaux au râtelier.
— S’il est parti, il est parti à pied, dit entre ses dents l’agent supérieur de la sûreté. Voilà une voiture et des chevaux que je montrerai demain à la modiste de la rue de la Paix. Nous verrons si elle les reconnaît pour les avoir vus à la porte de son magasin. Quant au cocher et au valet de pied, je crois qu’ils sont loin.
Cavaroc, resté en serre-file, ne perdait pas un mot et voyait tout sans être vu.
Personne ne songeait à lui, pas même Marchais, qui croyait l’avoir, par ses sages observations, décidé à se tenir en repos.
— Montons maintenant ! commanda Grisaille.
La porte de la maison était ouverte comme celle de la rue. On monta, le chef en tête et Cavaroc toujours à l’arrière-garde.
Par hasard, comme il avait dîné sur la rive gauche et comme il comptait passer sa soirée chez Jonville, il s’était coiffé d’un chapeau mou et engoncé dans un vieux paletot. Il n’attirait donc pas l’attention des agents qui pouvaient le prendre pour un des leurs.
La visite de la maison eut pour résultat de démontrer que ceux qui l’habitaient avaient déguerpi sans esprit de retour.
Grisaille put constater qu’ils n’y avaient laissé que les meubles.
Dans la chambre du comte, les tiroirs du secrétaire avaient été nettoyés de tout ce qu’ils contenaient, et une caisse, cachée dans une petite armoire à incrustations de Boule, était absolument vide. La clef était restée à la serrure.
Plus haut, la chambre que la jeune fille avait habitée semblait être encore dans l’état où Grisaille l’avait vue.
Hélène l’avait occupée si peu de temps qu’elle n’avait pas pu y laisser beaucoup de traces de son passage.
Un costume du matin s’étalait sur un divan, probablement celui qu’elle avait quitté pour s’habiller en Grecque avant de poser devant Vitrac.
Du reste, elle n’était pas grande, cette maison seigneuriale, et les appartements se composaient d’un petit nombre de pièces assez modestement meublées.
On devinait que M. Borodino n’avait fait que camper là, et que le déménagement n’avait pas dû être long.
Après avoir visité le grenier, Grisaille pensa à visiter la cave. Il s’aperçut qu’il n’y en avait pas.
Comme beaucoup d’immeubles de l’ancienne banlieue de Paris, celui-là était bâti à plat sur le sol. On ne s’était pas donné la peine de creuser la terre pour les fondations. M. Borodino serrait ses vins dans un immense placard, autour de la salle à manger, et en ouvrant ce placard, Grisaille put s’assurer que l’approvisionnement n’était pas considérable.
— Décidément, pensa Cavaroc, qui connaissait les larges habitudes des Russes, ce boyard n’était qu’un bohème. Il devait acheter ses grands crus chez un marchand de vin du quartier. C’est d’accord avec le peu de renseignements que sa prétendue nièce nous a donnés sur lui chez Jonville.
L’inspection du jardin, à l’heure qu’il était, ne pouvait être que très incomplète.
Avec deux lanternes pour tout éclairage, on n’examine pas à fond les coins et recoins d’un vaste enclos planté de grands arbres et couvert de plates-bandes fleuries, voire de cultures maraîchères.
Grisaille ne s’y arrêta guère, et s’il visita le pavillon, passagèrement transformé en atelier de peinture, ce fut à peu près pour la forme, car sa conviction était faite ; Borodino avait filé avec toute sa livrée par un chemin connu de lui, — quelque souterrain ingénieusement dissimulé qu’on ne découvrirait pas la nuit et où, d’ailleurs, on ne trouverait plus personne.
Cette galerie devait aboutir dans une des propriétés contiguës à la sienne, — peut-être dans le jardin de l’établissement des eaux minérales de Passy, — et pour en chercher l’issue il fallait attendre qu’il fît jour.
Grisaille y était résigné, mais il maugréait, à part lui, contre M. Francastel.
— Nous n’en serions pas là s’il avait voulu m’écouter, pensait le policier, qui tenait pour l’ancienne méthode. Voilà ce que c’est que de vouloir faire du nouveau en matière d’instruction. Il fallait tout simplement écrouer l’oncle et la nièce au Dépôt de la préfecture. On les tiendrait, tandis que maintenant… va-t’en voir s’ils viennent !
Grisaille, pour se consoler un peu, ajouta mentalement :
— J’espère encore pourtant qu’on nous ramènera la nièce.
Et il se décida, sans trop de regret, à donner l’ordre de battre en retraite, sauf à recommencer le lendemain.
Le capitaine l’entendit, cet ordre lancé à haute voix, et, comme on dit vulgairement, il ne demanda pas son reste.
Ayant eu soin de se tenir toujours au dernier rang et un peu à l’écart, il n’eut aucune peine à quitter la terrasse où opéraient les policiers et à regagner la sortie, en voltigeant sur le flanc de la colonne.
Peu lui importait d’écouter les instructions que le chef allait donner à ses hommes pour le reste de la nuit. Il ne songeait qu’à s’esquiver, et il y parvint.
Les deux ou trois agents qui surveillaient la porte de la rue le laissèrent passer plus facilement qu’ils ne l’auraient laissé entrer s’il s’était présenté seul, au lieu de se mêler, comme il l’avait fait, au groupe commandé en sous-ordre par un ancien brigadier de son escadron.
Il regrettait de ne pas lui avoir laissé son adresse, mais il espérait que Marchais saurait la trouver et lui procurerait l’occasion de le récompenser.
Dans la rue Berton et sur le quai de Passy, Cavaroc aperçut d’autres policiers disséminés le long du mur de clôture, et il put ainsi constater que si M. Borodino était hors d’atteinte, sa propriété était étroitement surveillée.
Le capitaine, en passant le pont d’Iéna, se demanda un instant s’il ne ferait pas bien, avant de rentrer chez lui, de pousser jusqu’à la place du Palais-Bourbon et de rendre compte à Jonville du résultat de sa campagne nocturne. Mais il se dit qu’il n’avait rien de bien important à lui apprendre. Jonville ne l’attendait que le lendemain matin, et il serait toujours temps de lui raconter que M. Borodino courait les champs.
Jonville ne tenait pas à revoir ce personnage, et très probablement Hélène y tenait encore moins.
Cavaroc, d’ailleurs, s’était fortement préoccupé pendant deux jours du mystère que Jonville tenait tant à pénétrer ; mais ce mystère ne le touchait pas personnellement.
Cavaroc n’était pas amoureux d’Hélène ; Cavaroc n’était pas l’ami de Vitrac, qu’il connaissait fort peu. Il avait donc bien le droit de ne pas se passionner pour hâter le dénouement de cette tragédie embrouillée.
Il n’apercevait pas non plus très clairement la gravité de la situation nouvelle que faisait à Jonville l’hospitalité accordée à une jeune fille sans appui, sans ressources, qui venait d’être mêlée à un drame terrible sur lequel la justice n’avait pas dit son dernier mot.
Toutes réflexions faites, le capitaine résolut d’aller tout droit se coucher et tâcher de dormir.
Il avait bien gagné le droit de se reposer.
Il se dirigea donc vers l’avenue de la Motte-Picquet, sans se douter qu’une nouvelle surprise l’y attendait.