VIII
Naturellement, Dangalas habitait le même quartier que Vitrac. Il y avait toutes ses habitudes, et il aurait eu beaucoup de peine à s’acclimater ailleurs. De même qu’un Lapon ne pourrait pas vivre au pays où fleurit l’oranger, de même Tire-Lire se serait trouvé très malheureux s’il eût été contraint de loger sur les grands boulevards ou aux Champs-Élysées.
Il perchait depuis cinq ans dans un grenier de la rue Fromentin, — une rue que son nom désignait au choix d’un peintre. Il était là tout près du Chat noir, où il fréquentait volontiers, et encore plus près de la place Pigalle, où son maître avait son atelier. Aussi ne s’éloignait-il guère de ce centre artistique, à moins d’y être forcé par des événements extraordinaires.
Et il commençait à en avoir assez des déplacements répétés que, depuis la nuit du bal, lui imposaient les circonstances.
Tracassé par la justice, qui l’avait deux fois appelé au Palais, talonné par l’envie de retrouver Augustine, délaissé par Vitrac et malmené par le père Cordouan, l’infortuné Tire-Lire n’avait pas sujet d’être content de l’existence tiraillée qu’il menait malgré lui.
Le dimanche avait mal fini, puisque, après s’être laissé éconduire par M. Borodino, il s’était à peu près brouillé avec le grand-père d’Augustine.
Le lundi, il avait attendu au moins trois heures avec d’autres témoins qu’il ne connaissait pas, et le juge l’avait fait congédier sans l’avoir entendu.
Sur quoi, Dangalas était allé noyer son chagrin dans les pots, c’est-à-dire absorber de nombreux verres d’absinthe, et cette occupation l’avait retenu si longtemps qu’il avait oublié de dîner et qu’il s’était couché à des heures indues.
Il s’ensuivit que, le mardi, s’étant réveillé avec cette migraine particulière aux buveurs de verte, il eut toutes les peines du monde à se décider à se lever.
Il n’était pas pressé de déjeuner, car il n’avait pas faim, — quoiqu’en disent ceux qui l’aiment, l’absinthe supprime l’appétit, — et il se demanda ce qu’il allait faire de sa journée.
Il était las de courir après Vitrac, et il ne tenait pas à aller se casser le nez encore une fois à la porte de son hôtel, où il avait naguère ses grandes entrées.
Il pensa un instant à aller pousser — c’était son mot — une visite à Vanda, qui le renseignerait peut-être sur ce qui se passait chez Vitrac et ailleurs. Mais il se défiait d’elle et aussi de lui-même, à cause de la propension qu’il avait à raconter ses affaires, particulièrement ses affaires de cœur. Il craignait de se laisser aller à lui parler de la petite, et comme il n’attendait de l’ancienne poseuse aucun bon office, il préféra s’abstenir.
Au fond, Tire-Lire ne pensait qu’à Augustine, et pour la retrouver il aurait très volontiers renoncé à découvrir les assassins de la décapitée. Il les aurait même aidés à se dérober aux recherches de la justice s’ils avaient pu et voulu lui rendre la disparue.
L’expédition entreprise avec le père Cordouan avait été une faute, une grosse faute, car non seulement elle n’avait pas abouti, mais elle avait donné l’éveil à l’homme que Dangalas soupçonnait de retenir par force la pauvre Augustine.
Le comte, maintenant, devait être sur ses gardes, et s’il était coupable, il avait dû déjà prendre ses précautions pour faire disparaître sa victime, en prévision du cas où l’on fouillerait sa maison.
Tire-Lire ne se doutait pas que la perquisition était déjà faite et qu’elle n’avait eu d’autre résultat que de faire constater la fuite de M. Borodino, de sa nièce et de ses gens. Tire-Lire portait la peine de l’isolement volontaire auquel il en était réduit depuis la mi-carême.
Qui aurait-il pu interroger pour avoir des nouvelles ? Il savait bien l’adresse de Jonville et même celle de Cavaroc, qu’il avait apprise d’une des demoiselles habituées du café du Rat mort, laquelle avait eu, l’été passé, une toquade pour le beau capitaine ; mais il ne connaissait pas assez ces messieurs pour se permettre d’aller aux informations chez eux.
Et, cependant, il n’était pas timide. Il était simplement paresseux et surtout irrésolu, comme le sont presque toujours les gens qui n’ont pas eu dans leur existence de ces crises soudaines où il faut prendre immédiatement un parti, sous peine de sombrer.
Il n’y avait que l’amour pour le tirer de cette apathie, et l’amour était venu.
Ce coureur de caboulots ne s’avouait pas encore à lui-même qu’il était amoureux d’Augustine, mais il commençait à s’apercevoir qu’il aurait beaucoup de peine à se passer d’elle.
Pour comble de disgrâce, il ne pouvait plus trop compter sur la coopération du père Cordouan, qui s’était fâché l’avant-veille, parce que le rapin avait eu l’air de douter que le comte Borodino eût été pirate. Et il était difficile à Tire-Lire de se passer du concours de cet aïeul, beaucoup plus autorisé que lui à réclamer Augustine.
Pour se remettre bien avec le bonhomme, il fallait commencer par lui faire presque des excuses, et la démarche ne souriait guère à Dangalas. Il se décida cependant à en passer par là plutôt que de rester dans les cruelles incertitudes qui le tourmentaient.
Il se résigna même à se transporter rue du Port-Mahon, où il n’était pas certain de le trouver.
Il n’avait pas d’autre moyen d’essayer de faire sa paix avec lui, car l’ancien premier maître ne savait pas où demeurait son sauveur, et, l’eût-il su, il ne se serait probablement pas dérangé pour l’aller voir, car c’est tout au plus s’il lui savait gré de l’avoir empêché de s’asphyxier, et s’il était revenu de ses premières préventions contre ce barbouilleur qui s’était permis d’accoster sa petite-fille dans la rue.
Àmidi passé, — et très passé, — Jean Dangalas, en belle tenue et à jeun, déboucha du boulevard dans la rue du Port-Mahon, assez en peine de l’accueil qui l’attendait et cherchant ce qu’il allait dire pour rentrer en grâce auprès du grand-père irrité.
Ce grand-père était-il chez lui ? Tire-Lire ne comptait pas que la portière le renseignerait. Il avait déjà eu maille à partir avec elle, et il connaissait son aimable caractère.
Aussi eut-il un mouvement de joie en apercevant Pierre Cordouan qui sortait, boutonné jusqu’au menton, le ruban rouge à la boutonnière, ganté de peau de daim et coiffé d’un chapeau à larges bords.
Le bonhomme, arrêté sur le trottoir, regardait le ciel pour examiner le temps. Vieille habitude de marin qui veut savoir, avant d’appareiller, s’il faudra prendre des ris dans la voilure ou naviguer grand largue. Cordouan se demandait probablement s’il allait être obligé d’ouvrir l’immense parapluie qu’il tenait à la main.
Il ne pleuvait pas et il s’apprêtait à déraper, quand il aperçut Dangalas qui s’avançait, les deux mains tendues et le sourire aux lèvres.
Cordouan fronça le sourcil et fit mine de vouloir rentrer dans l’allée pour éviter la rencontre.
Non seulement il était trop tard, puisque Dangalas n’était plus qu’à deux pas, mais une apparition inattendue lui avait barré le passage.
La portière, l’affreuse portière, arrivait du fond du corridor ; elle apportait une lettre, et apostrophant son locataire :
— V’là pour vous ! lui cria-t-elle. Mais si vous croyez que ça m’amuse de vous courir après ! Une autre fois, si vous voulez avoir vos lettres, vous vous donnerez la peine de les demander en passant. Je ne suis pas votre domestique.
Avec ça qu’elle est dans un joli état, votre lettre !… On dirait qu’on l’a traînée dans le ruisseau… J’aurais dû la prendre avec des pincettes.
— C’est bon ! donnez ! grommela le vieillard en la lui arrachant des mains.
Et, faisant face à Dangalas, il lui dit froidement :
— Vous voilà, monsieur ! Que me voulez-vous ?
— Je viens vous voir, répondit l’élève de Vitrac, j’ai à vous parler… mais je ne veux pas vous empêcher de lire votre correspondance.
L’enveloppe de la lettre était souillée de boue, et Cordouan la regardait à distance, comme s’il eût été tenté de la jeter dans la rue sans l’ouvrir.
— Ah ! mon Dieu ! murmura-t-il, c’est son écriture !
— L’écriture de qui ? demanda Dangalas saisi d’un pressentiment.
— Qu’est-ce que ça vous fait ? répondit brutalement le marin.
— Avouez donc que c’est la sienne ! Si la lettre n’était pas de votre petite-fille, vous ne seriez pas si ému.
— Et quand elle serait d’elle ?
— Ça prouverait qu’elle est vivante… et vous me permettriez bien de m’en réjouir… car, si elle vit, elle pourra vous dire que je n’ai rien à me reprocher. Lisez-la, cette lettre, lisez-la devant moi, je vous en prie. Je suis bien sûr que vous y trouverez ma justification.
Le père Cordouan semblait avoir bonne envie de la lire ; il la tournait et la retournait entre ses doigts, il la regardait en l’éloignant de ses yeux, et en même temps, de son autre main, il fouillait dans les vastes poches de son paletot.
— Tonnerre de Brest ! dit-il entre ses dents, j’ai oublié mes lunettes là-haut !
— Je ne peux pas vous prêter les miennes, dit gaiement Dangalas, vu que je n’en possède pas, n’étant ni myope ni presbyte, mais je puis vous prêter mes yeux. Voulez-vous que je lise pour vous ?
Le bonhomme allait dire non, mais il se ravisa, et mettant la lettre sous le nez du rapin, il répondit d’un ton bourru :
— Voyez d’abord si elle est bien pour moi.
— Tout ce qu’il y a de plus pour vous : « À Monsieur Pierre Cordouan, chevalier de la Légion d’honneur, 8, rue du Port-Mahon. » Et elle est venue par la poste, car le timbre du bureau est sur l’enveloppe, — 12 mars ; elle a été jetée à la boîte hier, et en l’y portant, on a dû la laisser tomber dans le ruisseau. Votre « pipelette » avait raison. Il y a des taches de boue sur l’écriture. Voyons un peu d’où elle vient ; les lettres sont presque effacées sur le timbre. Ah ! rue Pierre-Guérin ! Je le connais, ce bureau-là, c’est à Passy ; j’ai un camarade qui est sculpteur et qui a son atelier rue Mozart ; il m’a écrit l’autre jour, et sa lettre était timbrée comme celle-ci. Convenez que je suis bon à quelque chose. Votre petite-fille est allée à Passy, et hier elle y était encore, puisqu’elle y a mis une lettre à la poste. Voilà une découverte que vous n’auriez pas faite sans moi.
Ce discours parut faire impression sur le grand-père, et Dangalas profita de ce succès pour lui dire :
— Vous devez être convaincu maintenant que je ne vous ai pas menti en vous racontant, dès le premier jour, que j’avais conduit votre enfant rue Berton. Et si je savais ce qu’il y a dans la lettre, je suis bien sûr que je pourrais vous dire où il faut la chercher… Mais puisque vous vous défiez de moi, n’en parlons plus…
Cordouan le regarda dans le blanc des yeux. Cordouan hésitait. Il maudissait l’étourderie qui lui avait fait oublier ses lunettes, et il était tenté de grimper à son cinquième étage pour les aller chercher. Mais il tenait la lettre et il n’avait qu’un mot à dire au rapin pour apprendre par lui le sort d’Augustine. Quel intérêt pouvait avoir Dangalas à le tromper ou à le trahir ? Assurément Dangalas n’était pas d’accord avec M. Borodino. Dangalas n’avait eu d’autre tort que celui de douter de l’infaillibilité du vieux marin qui affirmait que cet homme avait été forban. Cordouan se décida.
— Soit ! dit-il après un silence, je vous permets de me la lire. Vous me la rendrez.
— Soyez tranquille !… mais nous sommes très mal sur ce trottoir. Venez avec moi jusqu’au café du Helder. Je vous la lirai pendant que vous boirez un grog. En attendant, serrez-la dans votre poche. Je tiens à la décacheter devant vous et à ne pas y toucher jusqu’à ce que nous soyons attablés devant l’établissement où je veux vous régaler.
— Bon !… mais dépêchons-nous !
Dangalas en était venu à ses fins, et il se félicitait de s’être à peu près raccommodé avec l’aïeul, car il comprenait très bien que, sans lui, il aurait beaucoup plus de peine à sauver Augustine, exposée sans doute à des dangers de plus d’une sorte.
Le rapin et l’ancien premier maître eurent tôt fait d’arriver au boulevard et de s’établir au café, « sur la terrasse », c’est-à-dire dehors.
Ce n’était pas l’heure où s’y rassemblent les officiers de terre et de mer pour compulser l’Annuaire en avalant des apéritifs. D’ailleurs il ne faisait pas chaud, d’où il résultait que les tables placées à l’extérieur étaient presque toutes inoccupées. On pouvait donc s’isoler là, en plein boulevard des Italiens, et causer sans être entendu.
Dangalas appela pour commander les grogs, et afin d’être libre de ses mouvements après la conférence, il s’empressa de les payer au garçon qui les apporta.
Cordouan n’était pas venu là pour trinquer. Il n’avait pas lâché la lettre, et il la passa au rapin, qui se mit à la soupeser dans sa main, en disant :
— On a bien fait d’y mettre deux timbres de trois sous, car elle pèse plus que le poids réglementaire. Il y a là dedans au moins quatre feuilles de papier, et je…
— Lisez donc, tonnerre de Brest ! interrompit avec impatience le vieux marin, qui commençait à croire que Tire-Lire se moquait de lui avec ses perpétuels commentaires.
Dangalas se décida enfin à ouvrir l’enveloppe d’où il tira, comme il l’avait prédit, plusieurs feuillets détachés d’un papier qui n’était pas du papier à lettres.
— Tiens ! s’écria-t-il, c’est écrit sur des factures… avec un en-tête au nom de Mme Lucie Courtois, marchande de modes, rue de la Paix.
— Eh ! qu’importe ?… lisez ! reprit le père Cordouan.
— Savez-vous ce que ça prouve ? continua l’entêté rapin ; ça prouve que votre fille, là où elle est, n’avait pas d’autre papier pour écrire… elle a été obligée de se servir de ces factures qu’elle avait dans sa poche. Et tenez ! autre preuve… c’est écrit au crayon… donc elle n’avait à sa disposition ni plume, ni encre.
— Mais l’adresse… il me semble… est écrite…
— Avec une bonne plume, c’est vrai… et très lisiblement…
— Alors pourquoi la lettre au crayon ?
— Moi, je crois que l’adresse a été mise d’avance sur l’enveloppe, qui contenait une lettre pour vous… une lettre qu’elle a oublié de mettre à la poste… et que plus tard elle a remplacée par ces feuilles volantes. Voyez ! l’enveloppe a été ouverte et puis recollée avec un fragment de pain à cacheter… il n’y avait plus qu’à l’affranchir.
— Et Augustine avait toujours des timbres sur elle… dans un petit carnet que je lui ai donné pour sa fête.
— Vous parlez d’elle au passé, dit Dangalas qui remarquait tout ; je suis en train de vous prouver qu’elle est vivante.
— Qu’elle l’était hier ; mais depuis… où est-elle ?
— Il y a des chances pour qu’elle soit rue Berton… Si elle y est, nous ne l’y laisserons pas… et nous allons le savoir, reprit Dangalas en commençant à lire tout haut.
La première phrase qu’il lut donna un démenti à l’affirmation par laquelle il venait de conclure.
« Où suis-je ? » avait écrit Augustine en tête du premier feuillet.
L’élève de Vitrac comprit tout de suite qu’elle était enfermée dans un local où on l’avait jetée sans qu’elle sût où on l’entraînait ; mais il garda pour lui les réflexions que lui inspira ce début peu rassurant et il continua :
« Je n’en sais rien et j’ignore si je sortirai jamais d’ici. J’y suis depuis trois jours et je n’ai pas encore deviné ce qu’on veut faire de moi. On me tuera peut-être, et ce qui m’afflige le plus, c’est de penser que grand-père ne croira pas que je suis morte. Il croira que je l’ai abandonné. Je voudrais qu’il sût que je n’ai pas cela à me reprocher et que ma dernière pensée sera pour lui que j’aime tant. »
— Il y a ça ? demanda le vieillard en essuyant une larme du revers de sa large main.
— Oh ! je ne l’invente pas… et vous ne l’accuserez plus, je suppose, de vous avoir planté là… ni moi de l’avoir détournée… Mais écoutez la suite :
« Et afin qu’il le sache, je vais écrire tout ce qui m’est arrivé depuis que je l’ai embrassé, vendredi matin, avant d’aller à mon magasin. Il ne me restera plus qu’à prier Dieu pour que cette lettre lui parvienne. »
— Et Dieu a exaucé sa prière, puisque vous l’avez reçue, cette lettre, dit Dangalas, qui n’était cependant pas un déiste bien convaincu.
— Lisez ! lisez ! répéta comme un refrain le père Cordouan, que les continuelles digressions du rapin agaçaient beaucoup.
— Voilà ! voilà ! répondit, en imitant les intonations d’un garçon de café appelé par un consommateur, Tire-Lire, toujours prêt à blaguer.
Et il reprit sa lecture au point où il l’avait interrompue.
« Comment m’y prendrai-je pour la lui envoyer ? Je ne sais, mais je l’écris tout de même. Je compte sur un miracle. Si mon espérance ne se réalise pas, peu m’importe que ces notes tombent aux mains de ceux qui me veulent du mal. Ils n’y trouveront rien que la vérité, et peut-être qu’ils auront pitié de moi, quand ils verront combien je suis malheureuse.
« La voici, mon histoire :
« Vendredi, vers deux heures, ma patronne m’a envoyée en courses ; d’abord chez un fabricant de fleurs de l’île Saint-Louis et ensuite porter un chapeau et une facture à Passy, rue Berton ; en revenant de chez le fabricant, j’ai passé devant la Morgue et j’ai eu la curiosité d’y entrer. J’en ai été bien punie. J’y ai vu exposée une tête que j’ai reconnue. C’était celle de la cliente qui avait commandé le chapeau et que j’avais vue au magasin. J’ai été si effrayée que je me suis trouvée mal.
« Il y avait là un jeune homme qui m’a soutenue et qui m’a donné le bras pour m’emmener. Il m’a fait asseoir sur un banc, dans le square Notre-Dame, et nous avons parlé ensemble. Je n’aurais pas dû lui répondre, mais il était si doux et si honnête que je lui ai dit pourquoi j’avais eu si grand’peur. Je n’osais plus aller à Passy. Il m’a offert de m’y accompagner. J’ai eu le tort d’accepter. C’était mal. J’aurais dû refuser, puisque je ne le connaissais pas. Et pourtant, si je l’avais écouté jusqu’à la fin, je ne serais pas où je suis.
« Il m’offrait d’entrer avec moi dans cette maison de la rue Berton. Je n’ai pas voulu, et je m’en suis bien repentie, car il m’aurait défendue. Je lui avais dit mon nom, il m’avait dit le sien, et je lui avais permis de venir me voir dimanche chez grand-père. S’il y est venu, il ne m’aura pas trouvée. Il est peintre et il s’appelle Jean Dangalas. »
— Hein ? interrogea Tire-Lire en regardant le père Cordouan. Vous avais-je menti ?
Le bonhomme était trop ému pour répondre, mais il serra silencieusement la main du rapin qui se remit à lire.
« Je suis donc entrée seule. Un domestique était venu m’ouvrir. J’avais à la main le carton où était le chapeau que j’apportais à sa maîtresse, madame la comtesse Irène. Il me l’a pris et il m’a menée dans un salon éclairé au gaz, où il m’a laissée en me disant que madame allait descendre.
« J’ai attendu longtemps… trois quarts d’heure au moins… J’étais seule et je n’entendais pas le moindre bruit. Seulement, une fois, il m’a semblé voir une ombre passer devant la fenêtre. Le salon était au rez-de-chaussée et la fenêtre donnait, je crois, sur un jardin. Je ne me sentais pas rassurée. J’avais le pressentiment qu’il allait m’arriver un malheur. Je ne me trompais pas. Le gaz s’est éteint tout à coup et je me suis trouvée dans l’obscurité.
« J’ai jeté un cri… un seul… des mains invisibles m’ont fermé la bouche en me bâillonnant avec un mouchoir… en même temps, on me couvrait la tête avec un sac et d’autres mains s’emparaient de moi… on me tenait par les bras et on m’entraînait. Comment ne suis-je pas morte de frayeur ?… Je n’en sais rien. Je me souviens que j’ai pensé à grand-père et à ce jeune homme que j’aurais appelé à mon secours si j’avais pu. »
— Ah ! les gredins ! s’écria Tire-Lire en frappant du poing la table, qui chancela sur ses pieds de tôle. Et dire que, pendant qu’ils la maltraitaient, je fumais ma pipe dans la rue comme un sans-cœur !… Ah ! ils me le payeront !
Un coup d’œil suppliant du vieillard lui rappela que ce pauvre aïeul attendait anxieusement la suite, et, un peu soulagé par l’imprécation qu’il venait de lancer, Tire-Lire continua ainsi :
« Ils m’ont d’abord emmenée hors de la maison. J’ai senti que je marchais sur du sable qui craquait sous mes pas. J’y ai marché longtemps, et plusieurs fois j’ai accroché des branches ou des ronces avec le bas de ma robe. Je devais être dans un jardin. »
— Parbleu ! le jardin où nous avons vu, avant-hier, cette canaille de Borodino ! grommela Dangalas. Il l’a peut-être enfermée dans le pavillon d’où il sortait quand nous l’avons rencontré.
« On m’a fait faire des détours sur un terrain en pente. »
— Non… ce n’est plus ça… le pavillon est sur la terrasse, et la terrasse est droite comme la grande allée des Tuileries.
« Et puis, j’ai descendu un escalier. Je n’ai pas pensé à compter les marches, mais il y en avait beaucoup. Et puis, plus d’air. Rien qu’une humidité lourde. »
— Naturellement ! Ils l’ont conduite dans un souterrain !
« J’aurais voulu crier. Je n’ai pas pu. Ils étaient plusieurs qui m’entouraient, mais ils ne parlaient pas. Je n’entendais que leurs pas qui résonnaient plus fort. Nous étions probablement sous une voûte. »
— Elle n’a pas perdu la tête, puisqu’elle a remarqué tout ça… Bravo ! elle nous aidera à la tirer de peine.
« Après, j’ai entendu ouvrir une grille… tout doucement… et il m’est arrivé au visage des bouffées de vent… j’étais hors de la cave où on m’avait fait descendre, et pourtant je ne m’étais pas aperçue qu’on remontait. »
— Le souterrain doit aboutir à un jardin à côté de celui de Borodino. Ils ne sont pas au même niveau, tous ces terrains clos qui bordent le quai.
« Ce qui s’est passé à ce moment-là, je ne l’ai pas encore compris. On m’a soulevée… on m’a portée… j’ai perdu la tête. Je me figurais qu’on allait me jeter dans un puits… et je me suis évanouie. Je n’ai plus rien senti et je ne sais pas combien de temps je suis restée sans connaissance. Quand je suis revenue à moi, j’étais couchée… je ne souffrais pas… je n’étais plus bâillonnée, mais on n’avait pas enlevé le sac qu’on m’avait jeté sur la tête. Je ne voyais rien et je n’osais pas faire un mouvement. Je sentais une chaleur douce, et il me semblait que je devais être dans un lieu éclairé. Pourquoi m’y avait-on conduite et qu’allait-on faire de moi ? Mes idées s’embrouillaient… le sommeil me gagnait… je n’y ai pas résisté. J’attendais la mort et j’aimais mieux ne pas la voir venir. Je me suis endormie. »
— Eh bien ? demanda le père Cordouan à Dangalas, qui s’était arrêté tout à coup.
— Attendez un peu, murmura le rapin, j’arrive à un passage où l’écriture au crayon est presque effacée. C’est le diable pour la déchiffrer… on dirait que le papier a été mouillé… Hum !… peut-être qu’elle a pleuré pendant qu’elle écrivait… oui… c’est bien une larme qui est tombée là…
Allons, bon !… voilà que je pleure, moi aussi !… est-ce bête ! La lettre est bien assez trempée comme ça, et de pleurer ça m’empêche d’y voir clair. Il s’agit d’abord de sécher ces yeux-là, dit le rapin en les essuyant.
Le père Cordouan ne pleurait pas, lui. Il serrait les poings et il tremblait de colère autant que d’émotion.
Si, à ce moment, M. Borodino s’était avisé de se montrer à portée du bras de l’aïeul d’Augustine, il aurait certainement passé un très mauvais quart d’heure.
Dangalas, lui, commençait à se dire que l’aventure n’avait pas fini d’une façon tragique, puisque la séquestrée avait pu écrire ses impressions et les écrire longuement, à tête reposée, sans qu’on la dérangeât pendant qu’elle les rédigeait.
Et il notait en passant qu’elle ne rédigeait pas mal. Elle ne faisait pas de phrases. Elle racontait simplement et correctement ce qui lui était arrivé.
L’écriture était même assez ferme et très régulière ; c’était l’écriture d’une femme qui se porte bien.
— Ah ! j’y suis, reprit Dangalas ; la suite est sur une deuxième facture… au prochain numéro, comme les feuilletons dans les journaux… et j’en suis resté à une coupure intéressante… « Je me suis endormie »… Voyons ce qu’il y a après :
« Quand je me suis réveillée, je n’avais plus la tête enfermée dans un sac. J’ai regardé autour de moi et j’ai cru que je rêvais.
« J’étais dans une chambre éclairée par les dix bougies de deux candélabres posés sur un guéridon, une chambre tendue et capitonnée de soie rouge. On y voyait comme en plein jour. Et j’étais seule. J’ai eu le courage de me lever et de faire le tour de ma prison… car c’est bien une prison. Il y a deux portes, toutes les deux fermées en dehors… j’ai essayé de les ouvrir et je n’ai pas pu. Pas de fenêtres… rien que deux trous ronds bouchés par des verres dépolis, très épais, qui ne laissent pas passer le jour. Au fond, il y a un lit, et au milieu il y avait une table sur laquelle un souper était servi : un beau souper froid, un pâté, des fruits et du vin dans une carafe de cristal. J’ai trouvé aussi une toilette en marbre blanc garnie d’objets en ivoire et deux grandes armoires pleines de linge fin. On aurait dit que je devais rester là toute ma vie et qu’on avait tout préparé pour que je m’y trouve bien. Ça ne m’a pas rassurée… »
— Moi non plus ça ne me rassure pas, au contraire, dit entre ses dents Tire-Lire, qui devinait qu’on n’en voulait pas à la vie d’Augustine, mais à sa vertu.
Et il continua :
« Je me suis bien gardée de toucher à rien. Je suis revenue m’asseoir sur le divan où j’avais sommeillé, et j’ai attendu, en cherchant à comprendre ce qui m’était arrivé. Mais j’ai eu beau me creuser la tête, je n’ai pas trouvé d’explication. Il me semblait que j’allais devenir folle, si je ne l’étais pas déjà ; j’avais peur de m’assoupir encore et je me pinçais pour me tenir éveillée. J’ai essayé d’appeler. C’était bien inutile. Les tentures étouffaient ma voix. Alors j’ai désespéré. Je me serais tuée si j’avais pu. J’ai cherché un couteau sur la table où le couvert était mis. Je n’en ai pas trouvé. On avait eu soin de ne laisser que des cuillers et des fourchettes émoussées… »
— Ils ont pensé à tout, les gredins ! murmura Dangalas ; ils ont prévu qu’elle aurait envie de se tuer, et ils la veulent toute vive. Oh ! ce Borodino !… si je le tenais !… Mais voyons la fin de l’histoire.
« Ça a duré longtemps, bien longtemps. Enfin j’ai vu entrer un petit nègre si laid et si drôlement habillé que j’aurais ri si j’avais eu moins peur. Il n’avait cependant pas l’air méchant et il ne paraissait pas qu’il eût plus de quatorze ans, mais je me suis figuré qu’il venait me chercher pour me conduire à son maître.
« Il m’a parlé en très mauvais français. J’ai eu de la peine à comprendre, mais j’ai fini par démêler que je n’avais rien à craindre, que j’étais là pour quelques jours seulement et qu’il aurait bien soin de moi pendant qu’il serait chargé de me servir. Je n’ai pas pu en tirer davantage. Je lui ai demandé où j’étais. Il ne m’a pas répondu…
— Un nègre maintenant ! grommela Tire-Lire. Borodino se dit Russe ; vous dites qu’il est Grec. Toutes les nations s’en mêlent. Il ne manque plus qu’un Turc… et ce négrillon pourrait bien être employé dans le harem d’un pacha.
Le rapin en resta là de ce monologue extravagant. Un regard du grand-père le fit rentrer en lui-même. Il cessa de lancer des facéties déplacées, et il se remit à lire :
« Je me suis arrêtée là, hier, et je regrette d’avoir tant écrit. Il ne me reste plus que trois factures, et quand je les aurai couvertes d’écriture, je n’aurai plus de papier. Je vais employer les feuillets qui me restent à marquer des indications qui aideront peut-être à me retrouver si elles parviennent à grand-père, ou si seulement elles tombent entre les mains de braves gens qui, en les lisant, prendront pitié d’une jeune fille qu’on retient de force. Je ne sais pas comment je m’y prendrai pour les envoyer, mais il peut se présenter une occasion et je veux être prête à en profiter.
« J’ai été saisie et transportée ici vendredi soir. Combien de jours se sont passés depuis ? Je l’ignore, car je n’ai aucun moyen de mesurer le temps. Dans cette chambre sans fenêtres, je ne sais pas quand il fait nuit. Le nègre vient renouveler les bougies et les provisions… car j’ai cédé à la faim… je mange pour ne pas mourir et je dors quand je suis vaincue par le sommeil. Je ne souffre pas physiquement et l’espérance me soutient. Je me figure qu’on viendra me délivrer… ceux qui m’aiment n’ont pas pu m’oublier si vite… je veux croire qu’ils me cherchent et que si je pouvais leur apprendre où je suis ils braveraient tout pour me secourir. Mais, où suis-je ? Hélas ! je n’en sais rien… »
Tire-Lire ne put pas s’empêcher d’interrompre encore sa lecture pour dire à demi-voix :
— Oui… voilà !… où est-elle ?
Mais il s’en tint à cette question qu’il s’adressait à lui-même et il continua :
« Suis-je dans une maison ? et à quel étage ? On m’a portée ; je n’ai donc pas pu reconnaître si on m’a fait monter. Mais je ne puis pas croire que je suis sous terre. Une cave ne serait pas arrangée intérieurement comme l’est cette chambre. Si je suis dans une maison, cette maison est-elle habitée ? On ne le dirait pas.
« Je ne vois que le petit nègre, et il arrive toujours sans bruit ; il frappe à la porte avant d’entrer ; mais quand il part, il disparaît si vite que je ne puis jamais savoir où il va. Et je ne l’entends jamais marcher au-dessus de ma tête. Donc, il ne vient pas d’un étage supérieur. Je n’entends que des sons qui m’arrivent de très loin et à des intervalles à peu près réguliers. C’est comme des coups de trompette répétés. Plus rarement, j’ai entendu aussi des sifflements prolongés qui se rapprochent et puis qui s’éloignent. Les coups de trompette ne partent pas du même côté que les sifflements. J’ai remarqué cela et je n’en suis pas plus avancée… »
— Ni moi non plus, grommela Dangalas.
« J’ai remarqué encore que par moments les boiseries de la chambre craquent, comme si le vent ébranlait la maison.
« Je me rappelle que grand-père, quand j’étais toute petite, m’a fait monter avec lui dans un phare sur la côte, près de Brest, et que tout en haut j’ai eu mal au cœur ; il me semblait que le phare se balançait… »
— C’est vrai… je m’en souviens, murmura le père Cordouan ; c’était le phare de la pointe Saint-Mathieu, près du Conquet : il ventait, ce jour-là, à décorner des bœufs.
— Bon ! mais je ne connais point de phare sur bords de la Seine, dit Dangalas. Il y a bien près du Trocadéro une espèce de belvédère avec une lanterne qu’on allume de temps en temps. Les ingénieurs des ponts et chaussés y essayent des appareils éclairants. Ils n’ont pas enlevé votre fille, les ingénieurs… et je ne suppose pas qu’on l’ait logée dans la tour Eiffel. Il nous faudrait d’autres renseignements, et j’arrive au bout de la lettre. Il n’y a plus qu’un feuillet, et elle y a laissé des blancs.
Enfin, voyons le reste !
« J’ai cessé d’écrire parce que je n’avais plus d’espoir. J’en ai un peu maintenant et je reprends mon crayon. Le petit nègre est venu. Je lui ai dit que je manquais d’air et que si on ne m’en donnait pas j’allais tomber malade. Il m’a promis qu’il reviendrait ouvrir un de ces verres dépolis qui ferment les deux trous percés dans la cloison, et qu’il ne le refermerait qu’au bout de deux heures. Il prétend que ça suffira pour renouveler l’air.
« J’ai compris qu’il voulait attendre la nuit pour que je ne pusse rien voir par l’ouverture. Ça m’est égal. J’en profiterai tout de même. J’ai par bonheur une enveloppe où j’ai écrit l’adresse de grand-père. Je la porte toujours sur moi pour qu’on sache où il faudrait aller s’il m’arrivait un accident. Je l’avais fermée et j’y avais mis des cheveux de ma mère. Je vais la rouvrir, j’y mettrai ces feuilles à la place des cheveux, je la cachetterai comme je pourrai et je l’affranchirai. J’ai des timbres-poste dans mon porte-monnaie… j’y ai aussi des sous… je l’attacherai solidement à l’enveloppe avec un lacet de mes bottines… sans ça, la lettre s’envolerait… Ce soir, quand je serai seule et que le nègre aura débouché le trou rond, je jetterai le paquet aussi loin que je pourrai. Il tombera peut-être dans une rue et il sera peut-être ramassé par un passant qui gardera le porte-monnaie et qui aura la charité de mettre la lettre à la poste. Si grand-père la reçoit, je me recommande à lui… C’est tout… je n’ai plus d’autre espoir… À la grâce de Dieu ! »
— C’est signé : « Augustine Bernier », dit Dangalas avec une émotion qu’il ne cherchait plus à contenir.
— Et maintenant, demanda le père Cordouan, qu’allons-nous faire ?
— La chercher, parbleu !
— Où, mon Dieu ?
— Je n’en sais rien encore, mais nous la trouverons. Laissez-moi seulement réfléchir aux indications de la lettre.
— Les indications ! répéta tristement le vieux marin ; elles sont bien vagues. Vous aurez beau y réfléchir, ça ne nous avancera guère.
— Qu’est-ce que vous me dites là ! s’écria Dangalas. Vous n’allez pas, j’espère, jeter le manche après la cognée ? Nous avons cette chance inespérée que la lettre de votre fille a été trouvée par un brave homme qui l’a jetée à la boîte… Vous ne lui en voulez pas, je suppose, d’avoir gardé le porte-monnaie ?
— Non… et pourtant, s’il l’avait rapporté, je lui aurais donné dix fois l’argent qu’il y avait dedans, car il nous aurait dit dans quel endroit il l’a ramassé.
— C’est vrai… mais tâchons de nous passer de lui. J’ai deviné comment la lettre avait été écrite et pourquoi elle était tâchée de boue… J’ai deviné ça avant de l’avoir lue… Maintenant que je la sais par cœur, je devinerai bien le reste. Nous allons la reprendre phrase par phrase et chercher ensemble quelle conclusion il y a à tirer de chacune.
Voyons ! nous avons d’abord un point de départ bien établi, et rien qu’avec ça nous tenons le Borodino. La justice marchera, si nous voulons, et nous pouvons même nous passer d’elle. Il est clair que ce chenapan a fait enlever Augustine par ses larbins, qui ont tous des têtes de bandits. Il est clair aussi qu’il ne l’a pas enlevée pour la tuer, puisqu’elle vit encore. Où l’a-t-il cachée ? Pas dans sa maison, puisqu’on a traîné l’enfant à travers le jardin dans un souterrain qui aboutit en dehors de ce jardin et pas très loin, car le voyage n’a duré qu’un quart d’heure ou une demi-heure. Votre fille ne précise pas, mais on comprend très bien, à la façon dont elle en parle, qu’elle n’a pas mis plus de temps. Donc, il faut chercher tout près de la rue Berton la grille qu’elle a passée avant qu’on l’enfermât définitivement. Elle dit, vous vous le rappelez, qu’elle a entendu grincer une grille.
— Oui… et après, on l’a portée à bras. Pourquoi ?
— Peut-être parce qu’il y avait une rue à traverser. Ils craignaient qu’elle ne tombât en marchant et qu’en tombant elle ne les retardât. Laissons ça et parlons de ce qui a suivi. Au moment où on l’enlevait, elle a perdu connaissance et elle n’est revenue à elle que dans cette chambre sans fenêtres.
— Probablement très loin de la rue Berton.
— Vous oubliez que votre fille dit qu’elle entend passer les tramways.
— Mais, non… elle dit seulement qu’elle entend sonner de la trompe.
— Eh bien, oui… le cornet du tramway ; cette trompe ne peut pas être autre chose. Quant aux coups de sifflet…
— C’est comme ça que le forban appelle ses domestiques, vous le savez aussi bien que moi.
— Oui, mais il siffle un coup sec, et votre fille parle de sifflements prolongés. Je croirais plutôt que ces bruits-là viennent d’une locomotive. Le chemin de fer de ceinture traverse Passy ; il y passe aussi des tramways, et il n’y manque pas de maison où l’on entend tantôt les trains, tantôt les tramways.
— Plus il y en a, de ces maisons-là, et plus il est difficile de trouver celle que nous cherchons.
— Aussi ne commencerons-nous pas par chercher au hasard. Nous allons d’abord reconnaître les abords de la propriété où le coup s’est fait. Je me charge même d’y entrer, avec ou sans la permission de Borodino. Et d’ailleurs, quand je serai seulement devant le mur qui borde le quai, il me viendra des idées.
Cordouan secoua la tête. Il ne paraissait pas convaincu.
— Aimez-vous mieux vous adresser à la police ?… Ça ne vous a pas réussi, la première fois, mais à présent, nous avons la lettre. Essayons si vous voulez. Le diable, c’est que policiers et magistrats ne sont jamais pressés d’entrer en besogne. Avant qu’ils fassent une descente rue Berton, ce gredin de Borodino aura tout le temps de filer. Et s’il décampe, j’ai bien peur qu’il ne laisse pas votre fille à Paris. Il sait que nous la cherchons, et il s’arrangera pour que nous ne la trouvions pas.
— Il la tuerait, le misérable !
— Je crois qu’il préférerait l’emmener ; mais s’il ne le peut pas, il est capable de tout, et pour le mettre hors d’état de nuire, nous n’avons pas une minute à perdre, d’autant que le nègre a dit à votre fille qu’elle était là pour quelques jours seulement ; et elle a fermé sa lettre hier, peut-être même avant-hier. Qui sait ce qui est arrivé depuis ?
— Je suis prêt. Allons !
— Alors, vous vous ralliez à mon avis : voir par nous-mêmes d’abord, et si nous ne découvrons rien qui puisse nous mettre sur la trace de Mlle Augustine, mettre en branle la justice, la police et tout le tremblement ?
— Je ferai ce que vous voudrez.
— Merci, beau-père ! dit gaiement Dangalas, qui tenait à parachever la conquête de l’aïeul.
Il venait d’appeler Augustine « mademoiselle » gros comme le bras, et le nouveau langage de l’astucieux rapin alla droit au cœur de Pierre Cordouan, qui répondit aussitôt :
— J’aime à croire que vous ne vous moquez pas de moi, et je vous jure que si vous me rendez ma fille, je ne l’empêcherai pas de vous épouser.
— C’est tout ce que je vous demande. Topez là !
La large main du vieux marin s’abattit sur la main tendue de Tire-Lire — une main d’artiste longue et fine — et la serra à lui broyer les doigts.
Était-il sincère, ce rapin sujet à caution ? Oui, dans le moment où il parlait, et il ne s’engageait pas beaucoup, car le sauvetage d’Augustine n’était rien moins qu’assuré.
— Voici votre lettre ; empochez-la, et en route ! reprit-il brusquement. Tout est réglé ici. Mais vous payerez le fiacre ; je n’ai plus le sou.
Les voitures ne manquent pas devant le café du Helder. Ils n’eurent que l’embarras du choix, et Dangalas dit au cocher de les mener au bout du pont d’Iéna.
L’avant-veille déjà, ils avaient fait ensemble le même voyage de Passy, et ils y pensaient tous les deux. Dangalas éprouva même le besoin d’en parler.
— Nous avons mal manœuvré dimanche, dit-il, et c’est un peu votre faute. Si vous n’aviez pas apostrophé le Borodino à propos d’une vieille histoire de piraterie, il ne nous aurait pas mis à la porte, vous ne vous seriez pas fâché avec moi en sortant de chez lui et nous aurions fait dès ce jour-là ce que nous allons faire aujourd’hui. Mlle Augustine était déjà séquestrée dimanche, nous l’aurions cherchée… Il est vrai que nous ne savions pas alors ce que nous savons maintenant, et…
— Je vous dis que cet homme a été forban, interrompit le grand-père. J’aurais dû le dénoncer immédiatement, et il ne perdra rien pour avoir attendu.
— Le dénoncer à qui ? S’il a écumé les mers de l’Archipel, du temps de la guerre de Crimée, ça ne regarde pas les juges de Paris… et puis, ça remonte à trente ans et même un peu plus. Il y a prescription. Mais n’importe ! Si vous êtes sûr de votre fait, ça pourra nous servir. J’ai dans l’idée que si vous le menaciez de prouver qu’il a été forban, nous l’amènerions à traiter… on lui vendrait votre silence contre la liberté de votre fille… et je me chargerais volontiers de la négociation.
— Ma fille ! dit Cordouan emporté par un subit accès de colère ; qu’en veut-il donc faire, le scélérat ? S’il l’avait enlevée pour la violenter, il n’aurait pas tant tardé. Est-ce qu’il veut la vendre au sultan des Turcs ? Il a fait cet infâme commerce autrefois, quand il s’appelait Samothraki.
— Constantinople est trop loin, murmura Tire-Lire.
Il n’osa pas rire, quoique la supposition lui parût extravagante. Elle l’avait frappé d’abord par sa bizarrerie, mais il finit par se dire qu’en ce bas monde tout arrive et qu’il ne faut jamais jurer de rien.
Ils descendirent devant le Trocadéro. Cordouan paya le fiacre, et ils suivirent encore une fois le quai de Passy.
Dangalas, qui avait des yeux de lynx, aperçut de très loin un rassemblement qui s’était formé tout au bord de la rivière, à la hauteur du jardin au fond duquel s’élevait la maison de M. Borodino.
Un rassemblement annonce toujours une catastrophe.
— Est-ce qu’on vient de la repêcher dans la Seine ? se demanda aussitôt Tire-Lire.
Il s’abstint d’exprimer tout haut l’inquiétude que venait de faire naître en lui le spectacle insolite de tous ces gens assemblés au bord du fleuve ; mais le père Cordouan eut la même impression que l’élève de Vitrac, car il pâlit et il hâta le pas, afin de savoir plus vite à quoi s’en tenir.
Plus d’une fois, Tire-Lire, en pêchant à la ligne près de la Cité, avait vu retirer de l’eau des noyés, il connaissait les mœurs des badauds de Paris, lesquels accourent dès qu’il arrive un malheur, et cet attroupement ne lui disait rien de bon.
En s’approchant, il remarqua pourtant que des sergents de ville s’étaient mêlés aux curieux en plus grand nombre que de coutume. On ne trouve pas toujours, quand on les cherche, ces estimables gardiens de la paix publique ; mais cette fois il y en avait cinq ou six, contenant la foule qui poussait pour avancer jusqu’au bord de la Seine.
Et Tire-Lire crut en apercevoir quelques autres groupés à l’entrée de la rue Berton.
Ce déploiement de forces modifia le cours de ses idées. La police ne met pas tant de monde sur pied à propos d’un cadavre échoué sur la berge.
Sans aucun doute, il était arrivé un événement plus important qu’une noyade, et cet événement s’était passé tout près de l’habitation du comte Borodino ; à moins que ce ne fût dans son jardin ou dans sa maison.
S’il eût été là, Cavaroc aurait pu tout de suite renseigner Dangalas, puisque la veille au soir le brigadier Marchais l’avait renseigné lui-même ; mais en ce moment le beau capitaine était fort occupé ailleurs.
Le rapin se trouvait donc réduit à s’informer au hasard, en questionnant le premier venu, et ce n’était pas ce qui l’embarrassait, car il avait un aplomb énorme et un talent tout particulier pour faire parler les gens qu’il ne connaissait pas.
Il craignait seulement que le vieux marin ne le gênât en se mêlant mal à propos à l’entretien qu’il comptait engager avec un spectateur quelconque, et il prit ses précautions en disant au père Cordouan :
— J’ai comme une idée que la besogne est à moitié faite. Ces gardiens de la paix ne sont pas là pour rien. Il y a eu du nouveau cette nuit chez le Borodino. Laissez-moi m’informer et ne vous mêlez de rien.
— Je ne pense qu’à ma fille, murmura le vieillard.
— Ils l’ont peut-être retrouvée. Nous allons le savoir, répondit Dangalas en jouant des coudes pour se placer au premier rang du groupe.
Ce n’était pas facile, car il était compact, ce groupe composé de curieux peu disposés à faire place aux nouveaux venus, et Tire-Lire, qui n’avançait pas vite, n’eut qu’à écouter pour entendre les propos qu’on échangeait autour de lui :
« — Une descente de police, hein ? — Oui, et pas pour des prunes. Paraît qu’on a assassiné une femme… — Où ça ? — Dans une maison, là-bas, de l’autre côté du quai. — Mais non. C’est des faux-monnayeurs qu’on a pincés. Ils travaillaient dans un souterrain. — Pas du tout. Ils faisaient la fraude… par la rivière… Vous voyez bien que les « sergots » surveillent la sortie de l’égout qui débouche ici. — La fraude dans Paris ? en v’là une bêtise !… faudrait pour ça qu’il débouchât hors barrière c’t égout-là… »
Ces conjectures incohérentes n’éclairaient pas du tout Dangalas, mais elles le confirmaient dans la conviction que la justice venait d’opérer une visite domiciliaire chez M. Borodino et que ce faux boyard allait être arrêté, s’il ne l’était déjà.
Cet égout dont il était question devait être le souterrain dont la pauvre Augustine parlait dans sa lettre.
Dangalas tourna son attention du côté de la rivière et vit une barque montée par deux hommes qui avaient tout l’air d’être des agents de la sûreté et d’attendre la sortie de policiers supérieurs occupés à visiter la galerie souterraine.
Àcet endroit, la berge était coupée à pic, et les sergents de ville empêchaient les badauds d’approcher. Ils ne pouvaient pas les empêcher de regarder, et Dangalas vit la barque accoster au pied du quai.
Trois messieurs y entrèrent, et elle les mena au bas d’un escalier qu’ils montèrent l’un après l’autre.
Le premier qui parut, Dangalas ne le connaissait pas, mais il connaissait les deux autres, l’un des deux surtout, qui était M. Francastel, juge d’instruction.
Il avait vu aussi Grisaille au Palais de justice et il se rappelait sa figure, quoique Grisaille ne l’eût pas interrogé.
Le premier était peut-être le préfet de police en personne. Après ces messieurs émergea de l’escalier un quatrième personnage qui pouvait bien n’être qu’un simple agent, car il tenait à la main une pièce à conviction, ramassée sans aucun doute au cours de la perquisition souterraine : le carton à chapeau que la modiste apportait rue Berton lorsque Tire-Lire l’avait rencontrée.
Il le reconnut tout de suite, — autant qu’on peut reconnaître un carton à chapeau, — et il se garda bien de faire part de cette découverte inquiétante au grand-père d’Augustine.
Où l’avait-on trouvé, ce carton ? Augustine avait écrit que le domestique du comte s’était empressé de l’en débarrasser. Mais il n’était pas impossible que ce valet l’eût jeté dans le souterrain pour s’épargner la peine de le brûler.
Quoi qu’il en fût, cette trouvaille démontrait surabondamment que la pauvre enfant était entrée chez M. Borodino et qu’elle n’en était pas sortie pour rentrer chez sa patronne, car cette patronne l’aurait mal reçue, si elle était revenue sans cet accessoire qui sert de passeport aux modistes trottinant par les rues de Paris.
Cela ne prouvait pas qu’on l’eût tuée, mais cela prouvait que ceux qui l’avaient enlevée comptaient bien ne jamais lui rendre la liberté.
Dangalas était trop prudent pour arrêter au passage M. Francastel, qui n’avait pas fait attention à lui. Ce n’était ni le lieu ni le moment de l’aborder pour lui parler de la lettre d’Augustine, et d’ailleurs, si le rapin se fût avisé de gêner la marche du cortège, les sergents de ville lui auraient mis la main au collet.
Dangalas laissa donc passer la justice, représentée par un juge d’instruction et par deux agents supérieurs de la police. Dangalas les vit traverser le quai et entrer dans la rue Berton, où il ne fut pas tenté de les suivre.
Il voulait délibérer d’abord avec le père Cordouan, lequel semblait ne rien comprendre à ce qui se passait.
Déçus dans leur attente, les curieux se dispersèrent en commentant de plus belle l’opération à laquelle ils venaient d’assister. Bientôt, de tout ce rassemblement il ne resta que Cordouan et Dangalas.
— J’avais deviné ; on l’a emmenée par là, dit le rapin en montrant la berge, devant laquelle continuait à stationner l’embarcation montée par deux agents.
— Oui… pour la jeter à l’eau, ajouta douloureusement le vieillard.
— Non, puisqu’elle vous a écrit hier.
— Alors, où est-elle ?
— Cherchons.
Pour mieux chercher, Dangalas se tut et se mit à méditer en regardant autour de lui.
La Seine coulait à ses pieds, silencieuse et lente ; le vide se faisait peu à peu sur le quai. Quelques badauds entêtés s’obstinaient à contempler les sergents de ville qui barraient l’entrée de la rue Berton. Mais bientôt, dans ces parages paisibles, tout allait rentrer dans l’ordre accoutumé.
Un tramway arrivait du côté de la porte de Saint-Cloud, et, pour disperser les flâneurs qui traversaient la voie, le cocher faisait jouer la pédale sonore, qui lançait des appels saccadés comme des coups de trompette.
Un autre bruit moins bref et plus strident répondit à ces signaux d’avertissement.
Un bateau à vapeur remontait la rivière, remorquant une longue file de chalands lourdement chargés et, pour s’annoncer de loin, il jouait de sa sirène, qui poussait un sifflement continu, retentissant et lugubre comme une plainte.
Ce concert en partie double produisit sur Tire-Lire un effet inattendu.
Au lieu de se boucher les oreilles, il se frappa le front en s’écriant, comme jadis Archimède :
— Eurêka !
C’était du grec, et le père Cordouan, qui n’avait jamais entendu parler d’Archimède, crut que Tire-Lire devenait fou.
— Qu’est-ce que vous dites ? lui demanda-t-il brusquement.
— Je dis Eurêka, parce que j’ai trouvé… En grec, ça revient au même, répondit le rapin qui avait été au collège jusqu’en troisième.
— Trouvé quoi ?
— Ce qu’ils ont fait de votre fille.
— Et c’est ce sifflet qui vous l’a appris ?
— Parfaitement, et je vais vous le prouver. Vous vous rappelez bien sa lettre ?
— Oui, mais je ne vois pas…
— Sa lettre où elle dit : « J’entends souvent comme des coups de trompette… »
— Ça, c’est le tramway. Et après ?
— Après, il y a : « J’entends aussi quelquefois des sifflements prolongés qui se rapprochent et puis qui s’éloignent. » Eh bien, écoutez un peu le remorqueur. Sa sirène nous déchirait les oreilles, mais il a marché et nous l’entendons déjà beaucoup moins.
— Et vous en concluez que la maison où Augustine est enfermée n’est pas loin de la rivière ? C’est possible.
— C’est sûr. Il y a encore dans la lettre : « Les coups de trompette ne partent pas du même côté que les sifflements. » Donc, votre fille est enfermée entre la rivière, où passent les remorqueurs, et le quai, où passent les tramways. Est-ce clair ?
— Comme qui dirait à l’endroit où nous sommes, alors ?
— Justement. Le souterrain débouche là, sous nos pieds. Si nous avancions jusqu’au bord, nous verrions la grille.
— Bon ! mais la maison, où est-elle ?
— La maison est partie.
Cette fois Cordouan crut que son futur gendre se moquait de lui, et il allait se fâcher, quand Tire-Lire reprit :
— La lettre !… toujours la lettre !… Votre fille y a écrit ceci : « J’ai remarqué que les boiseries de la chambre craquaient comme si le vent ébranlait la maison. » Et elle a ajouté : « Ça me rappelle un phare où je suis montée autrefois et que le vent faisait balancer. »
— Je m’en souviens… Eh bien ?
— Comment ! vous ne devinez pas ? Vous ! un ancien marin !
— Non.
— Vous n’avez donc jamais mis le pied sur un des pontons où l’on prend les bateaux-mouches ? Ils craquent, ceux-là, et ils se balancent quand le bateau fait du remous en les accostant.
— Je ne comprends toujours pas.
— Mazette ! vous avez la tête dure !… Vous ne comprenez pas qu’on a embarqué votre fille ?
— Embarqué ?…
— Eh ! oui, sur un bateau amarré tout près du quai. On l’y a portée par une passerelle dont le pied touchait la grille du souterrain… qui pourrait bien être tout bonnement un égout communiquant avec une cave creusée dans le jardin de Borodino. En doutez-vous encore qu’il s’agit d’un bateau ? Pensez à cette chambre que votre fille vous décrit dans sa lettre… une chambre sans fenêtre ! Où voit-on ça, si ce n’est dans un navire ?
— C’est vrai, murmura Pierre Cordouan.
— Et ces deux trous ronds, fermés par des verres dépolis très épais, qui laissent passer un peu de jour quand ils sont fermés et un peu d’air quand on les ouvre… Comment appelez-vous ça, vous autres gens de mer ?
— Des hublots.
— Très bien. Comprenez-vous maintenant qu’elle s’en est servie pour lancer une lettre sur le quai.
— Elle serait tombée dans l’eau, la lettre.
— Ça dépend de la hauteur du bateau. Si la coque dominait le quai, le porte-monnaie et la lettre, l’un portant l’autre, ont très bien pu arriver jusqu’ici, et ils y sont arrivés, puisqu’un passant a gardé le porte-monnaie et mis la lettre à la poste.
— Oui ; mais qu’est-il devenu, ce bateau ?
— Si je le savais, je serais déjà à ses trousses. Je me figure qu’à cette heure il descend tranquillement la Seine et qu’il n’y a pas bien longtemps qu’il est parti. Ça fait que si nous avions seulement son signalement, nous aurions encore des chances de le rattraper… par terre.
— Il est peut-être déjà au Havre.
— Je ne crois pas. On n’avance pas vite sur la Seine, à cause des écluses qu’il faut passer. Et puis, par le chemin de fer, on y va en quatre heures, au Havre. Nous y serons avant lui, et là nous tâcherons de l’empêcher de prendre la mer. Ça serait le vrai moment d’aller trouver les autorités et de réclamer l’application du droit de visite. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Je voudrais m’informer d’abord.
— Oui, dans la maison ; la police y est, je montrerai la lettre d’Augustine.
— Tout à l’heure. Laissez-moi d’abord causer un peu avec ce bonhomme qui pêche à la ligne là-bas et qui m’a tout l’air d’être un habitué de l’endroit. Je parierais qu’il vient tracasser le goujon tous les jours à la même place. S’il y a eu un bateau le long du quai, il doit l’avoir remarqué.
Tire-Lire désignait un individu assis un peu plus bas, les jambes pendantes au-dessus de l’eau et le bras tendu avec une ligne au bout ; un vieux, mal vêtu, qui ne paraissait pas appartenir à l’aristocratie des pêcheurs.
Suivi par Pierre Cordouan qui s’était laissé emmener, Tire-Lire allait aborder cet homme, et ce fut l’homme qui l’interpella en ces termes inattendus :
— Eh ben ! ils ont fait chou-blanc, les roussins !… ce que je rigole !… non, c’est rien de le dire !… Je les regardais de loin, et quand je les ai vus décamper bredouilles, je me suis fait une pinte de bon sang… Ah ! c’est que je les z’haïs les mouchards… encore plus que les garde-pêche, ces propres-à-rien qui sont payés pour embêter le pauv’ monde et qui vous collent un procès-verbal comme ils avaleraient un verre de vin si j’étais assez serin pour leur payer à boire.
Et s’interrompant tout à coup pour dévisager Tire-Lire :
— Dites donc !… vous n’en êtes pas, vous autres ?
— De quoi ne sommes-nous pas ?
— De la rousse, parbleu !
— Est-ce que nous en avons l’air ?
— Non… ça, c’est vrai… et puis, je vous ai vus arriver là-bas et j’ai bien compris que vous n’étiez pas de leur clique… Je me fiche d’eux, au surplus… je suis en règle et je pêche ici, tous les jours que Dieu fait, pour le restaurant de la Galiote… vous savez… au bout du pont de Grenelle… C’est tout près d’ici, et si vous aviez l’idée d’y dîner ce soir, vous mangeriez de la fameuse friture… j’ai mon plein panier de goujons.
— Au fait, pourquoi ne dînerions-nous pas à la Galiote ? dit Tire-Lire en clignant de l’œil pour avertir Pierre Cordouan de ne pas se récrier.
Le rapin tenait à se mettre dans les bonnes grâces du pêcheur, qui devait être mieux que personne en état de le renseigner.
— À qui en avaient-ils donc, tous ces sergents de ville ? demanda-t-il d’un air dégagé.
— À un milord qui demeurait dans cette boîte où on entre par la rue Berton. Il paraît qu’il a fait un mauvais coup et que cette nuit il a mis la clef sous la porte.
— Cette nuit ?
— À moins que ce soit hier soir. Je l’ai vu rentrer sur le coup de quatre heures dans un fiacre conduit par un mouchard… et il y en avait d’autres qui surveillaient la baraque. Faut croire qu’ils l’ont mal gardé, puisqu’il leur a glissé entre les pattes. Et ce qu’il y a de plus rigolo, c’est que tous ses larbins ont décanillé avec lui sans qu’on les voie. Je sais bien par où ils ont passé et les roussins le savent aussi, car ils viennent de découvrir le chemin qu’il a pris… mais il est loin, le milord.
Pour les Parisiens de certaines couches, tous les étrangers riches sont des milords.
— Si je voulais, tout de même, ils lui remettraient la main dessus, reprit l’ennemi des goujons. Je n’aurais qu’à leur dire comment il voyage. Mais merci ! je ne mange pas de ce pain-là !
— Comment voyage-t-il donc ? demanda en riant Tire-Lire. En ballon ?
— Pas si bête ! C’est un particulier qui aime ses aises et qui est bien outillé ; il a chevaux et voitures, et il a mieux que ça : il a son bôt.
Le pêcheur de goujon avait prononcé comme il convient ce mot qu’on écrit boat, et Tire-Lire, qui ne savait pas l’anglais, lui demanda ce que c’était qu’un bôt.
— Un bateau, répondit l’homme ; ça s’appelle comme ça dans leur pays. Le milord en a même deux : un à vapeur et un autre qui ne marche qu’à la remorque et qui lui sert à porter ses bagages. Par dehors, celui-là n’a l’air de rien, mais faut voir ça en dedans.
— Vous y êtes entré ?
— Non, mais je connais un ouvrier de chez Cail qui y a travaillé pour des réparations. Sous le pont, il y a un salon meublé… je ne vous dis que ça !… et une salle à manger où le milord dîne quand il navigue…
— Sur la Seine ?
— Sur mer aussi. Il va partout.
— Il ne doit pas aller loin avec un pareil sabot amarré à l’arrière de son yacht, grommela Pierre Cordouan.
— Si vous ne croyez pas ce que je vous dis, allez-y voir ! répliqua malhonnêtement le pêcheur attitré de la Galiote.
Tire-Lire se hâta d’intervenir, de peur de ne plus pouvoir rien tirer de ce précieux fournisseur de goujons et de renseignements.
— Alors, c’est par eau qu’il a brûlé la politesse aux agents ? demanda-t-il.
— Pour sûr, et ça par la raison qu’il ne pouvait pas se sauver autrement ; les « roussins » cernaient la maison ; il y en avait tout le long des murs du jardin ; ils n’ont pas pensé à surveiller la bouche de l’égout.
— Oui, il a dû passer par ce chemin ; mais enfin personne ne l’a vu, pas même vous.
— Pour ce qui est de l’avoir vu, lui, non ; il faisait nuit et j’étais trop loin.
— Où étiez-vous donc ?
— Où je suis maintenant. C’est la bonne place pour le poisson.
— Je croyais qu’on ne pêchait pas la nuit.
— Je ne pêchais pas ; j’amorçais… avec une huile que j’ai inventée… on jette ça trois ou quatre heures avant le jour… et quand on revient le matin, on prend tout ce qu’on veut…
— Et… c’est cette nuit… que…
— Oui, c’est cette nuit que j’ai vu le bateau s’en aller tout doucement… il avait mis à l’eau un canot à six rames qui le tirait… pas vite, parce qu’il est lourd ; mais le courant les aidait… À l’heure qu’il est, ils ne doivent pas être loin de Poissy, et même j’ai dans l’idée que le vapeur les attendait là et qu’il les a pris à la traîne…
— Et vous croyez que la police ne s’en doute pas ?
— Il n’y a pas de danger qu’elle s’en doute. Ses mouchards cherchent à côté. C’est toujours comme ça. Ils sont si bêtes ! Et on les avertirait maintenant qu’il serait trop tard. Ils rattraperaient les deux bateaux, mais ils ne rattraperaient pas le milord. Il a eu tout le temps de débarquer et de filer d’un autre côté. Tant mieux pour lui ! Je ne sais pas ce qu’il a fait de mal, mais ce n’est pas moi qui les aiderai à le pincer, et même si je ne croyais pas qu’il n’a plus rien à craindre, je ne vous en aurais pas tant dit.
Ce langage n’étonna pas beaucoup Dangalas, qui savait par expérience que les Parisiens de bas étage prennent toujours parti contre la police, mais il exaspéra le père Cordouan. Il ne pensait qu’à sa fille, et peu s’en fallut qu’il n’empoignât le pêcheur au collet pour le traîner devant les magistrats qui instrumentaient rue Berton.
Tire-Lire, d’un coup d’œil, lui fit signe de contenir sa colère. Le bien avisé rapin prévoyait que l’homme nierait tout si on le violentait, et il avait encore quelques renseignements à lui demander.
— Vous avez joliment raison, dit-il ; les roussins ne valent pas qu’on les aide et ils ne retrouveront pas l’individu qu’ils cherchent, quand même ils sauraient comment il s’est sauvé, puisqu’ils n’ont pas le signalement du bateau qui l’a emmené. Ils se ressemblent tous, ces bateaux-là… bas sur l’eau, larges des flancs, et à l’arrière un gouvernail qui n’en finit pas.
— Celui-là n’est pas fait comme les autres. Je le reconnaîtrais d’une lieue.
— Oh ! faudrait que vous soyez malin !
— Possible… mais je ne m’y tromperais pas.
— Parce qu’il est plus grand ou plus petit ?
— Il est surtout plus haut. Quand il était amarré le long du bord, son pont dominait le quai… et il n’y a pas que cette différence-là avec les chalands qui portent des marchandises sur la rivière : il est d’une autre couleur.
Dangalas allait demander laquelle. Mais il s’arrêta à temps pour ne pas éveiller la défiance de l’ennemi des policiers.
— Vous ne voulez pas me croire ? dit cet homme, piqué au jeu. Eh bien, voulez-vous parier un litre que je le retrouverais ?
— Je ne demanderais pas mieux, répondit en riant Tire-Lire, mais nous n’avons pas le temps de descendre la Seine avec vous pour le chercher… et ce ne serait pas la peine de nous déranger tous les trois pour un litre.
— Quatre, si le cœur vous en dit, et cent francs par-dessus le marché. J’aurais du mal à vous les payer si je perdais ; mais je suis sûr de gagner, et je ne serais pas fâché de mettre un peu de galette dans ma profonde, vu qu’à vendre du poisson je n’ai pas encore fait fortune.
Tire-Lire n’était pas plus riche, ayant dépensé ses derniers sous à payer les grogs au café, mais la proposition le tentait fort, et il se disait qu’une si belle occasion ne se représenterait plus.
— Qu’en dites-vous, papa ? demanda-t-il à Pierre Cordouan en lui poussant le coude et en le regardant d’une certaine façon.
Le vieux marin n’avait pas l’esprit très subtil, mais il comprit et il répondit non sans avoir un peu hésité :
— Je serais curieux de voir ça.
— Alors, montrez vos écus, reprit le rapin.
— Pas la peine… Écoutez-les sonner, dit Pierre en frappant sur son gousset.
— Bon ! c’est tenu !… vous aurez vos cent balles, vous l’amorceur de goujons ! Pliez bagage et montrez-nous le chemin. Je me sens capable d’aller d’ici jusqu’à Poissy à pied, par le chemin de halage.
L’homme aux fritures s’était levé après avoir ramassé son panier, mais il avait changé de visage et il lançait à Tire-Lire des œillades malveillantes.
— Eh bien, lui demanda l’élève de Vitrac, est-ce dit ? Marchons-nous ?
Le pêcheur, au lieu de répondre, se mit à siffler la Marseillaise, tout en attachant ses lignes. Et comme Tire-Lire insistait :
— Vous me croyez donc bien bête ? dit-il. Avec ça que vous m’offririez cent francs pour vous servir de mouche, si vous n’étiez pas de la rousse ! Eh bien, je n’en suis pas, moi, et je ne veux pas aider ceux qui en sont. J’aurais mieux fait de me taire ; mais avec ce que je vous ai appris, vous n’arriverez à rien, car je vous défie bien de reconnaître, sans moi, le bôt du milord. Cherchez-le, mes amours, et ne comptez pas sur le père l’Asticot pour vous le montrer.
Au plaisir de ne pas vous revoir ! On m’attend à la cuisine de la Galiote.
Il allait tourner les talons. Pierre Cordouan l’arrêta en s’écriant :
— Mais je la hais autant que vous, la police !
— Turlututu, chapeau pointu !
— Mais ils n’ont pas voulu m’entendre, ces mouchards que vous détestez ! Ils m’ont ri au nez et ils m’ont mis à la porte quand j’ai été leur réclamer ma fille qu’on m’a volée !… Oui, ma fille, une pauvre innocente qui n’a pas vingt ans ! Vous avez peut-être une fille, vous aussi ?… et, si vous pouvez me rendre la mienne, vous n’aurez pas le cœur de me refuser. Vous croyez que je suis de la police ? Mais regardez donc le ruban rouge qui est à ma boutonnière !
Le père l’Asticot hocha la tête et ne parut pas convaincu. Il était de ceux qui croient que les agents de la sûreté ne se gênent pas pour se décorer quand la croix d’honneur peut faciliter leurs opérations.
— Mais j’ai servi trente ans dans la marine ! reprit Cordouan, qui s’exaltait de plus en plus. Faut-il que je vous fasse voir mes papiers ? Je les ai sur moi. Je vais vous les montrer, et vous ne direz pas qu’ils sont faux.
— Et votre camarade que voilà, a-t-il servi aussi dans la marine ? interrompit ironiquement le pêcheur.
Tire-Lire comprit que le moment était venu pour lui de prendre la parole.
Il avait d’abord désapprouvé le beau mouvement qui emportait Cordouan, mais il n’était plus temps de revenir sur les vérités que le bonhomme venait de lâcher, et il pensait à en tirer parti.
Tire-Lire connaissait à fond les idées et les préjugés de ce petit monde dont il était lui-même. Le bohème du quartier Montmartre avait deviné ce que pensait et ce que valait le père l’Asticot, bohème des rives de la Seine.
Ennemi de la police et de l’autorité en général, ce vieux rôdeur de berges devait être accessible à certains sentiments que les Parisiens applaudissent toujours au théâtre, même quand ils ne les mettent pas en pratique.
L’enfant volé ! c’est la cheville ouvrière de tant de drames à succès, le grand ressort qui fait couler les larmes, et les spectateurs qui n’ont jamais été pères pleurent comme les autres.
Pour attendrir le vieux pêcheur à la ligne, il ne s’agissait que de lui prouver que Pierre Cordouan cherchait réellement sa fille enlevée par un riche seigneur, et Dangalas s’y évertua.
— Mon brave, dit-il tranquillement, vous nous blaguez et vous avez tort. Je ne vous en veux pas de nous avoir pris pour des roussins. Nous n’en avons pas l’air, mais nous vous avons embêté avec un tas de questions. À votre place, je me serais peut-être trompé comme vous. Il n’est plus question de ça, et je vais vous dire clairement qui nous sommes et de quoi il retourne. Après, vous ferez ce que vous voudrez.
Monsieur que vous voyez s’appelle Pierre Cordouan ; il a été premier maître dans la marine de l’État… comme qui dirait sergent-major dans l’armée de terre et même un peu mieux. Il demeure rue du Port-Mahon, n 8… il ne tient qu’à vous d’aller vous y renseigner.
Moi, je suis artiste, élève de Paul Vitrac, un peintre qui gagne cent mille francs par an… je ne les gagne pas encore, mais je suis un brave garçon et je n’ai jamais rien eu à démêler avec la police, que je ne peux pas sentir. Informez-vous de moi, rue Fromentin, 15, où je perche.
— Pas besoin… je vous crois… mais tout ça ne me dit pas ce que vous me voulez.
— C’est bien simple. Mon vieil ami Cordouan a une fille que j’épouserai, j’espère… ça dépend de vous.
— Comment, de moi ?
— Mais oui… Si nous ne la retrouvons pas, je ne pourrai pas l’épouser, et si vous ne nous aidez pas, nous ne la retrouverons pas.
— Bon ! mais je vous parle d’un bôt, et vous me parlez d’une fille… ça n’a pas de rapport.
— La fille a été attirée dans cette tour de Nesle de la rue Berton, et on l’a enfermée dans ce bôt, comme vous dites. Comprenez-vous, maintenant ?
— Pas beaucoup mieux… Et d’abord, comment savez-vous qu’elle y est ?
— Par une lettre qu’elle a écrite à son grand-père, ici présent.
— Alors, le milord qui l’a enlevée lui permet d’écrire à ses parents ?
— Non pas. Elle a jeté la lettre par un hublot du bôt… Elle l’avait attachée à un porte-monnaie pour qu’elle ne s’envolât pas… Le paquet est tombé sur le quai… un passant l’a ramassé et a mis la lettre à la poste. Cordouan l’a reçue ce matin. Nous l’avons lue ensemble et nous sommes accourus. Vous voyez bien que nous ne sommes pas des mouchards.
— Et qu’est-ce qu’elle vous dit dans cette lettre ?
— Elle raconte comment on l’a empoignée, bâillonnée, traînée par un souterrain et enfermée… où ? Elle n’en sait rien… dans une chambre sans fenêtre, où elle est servie par un négrillon.
— Je le connais, le négrillon, je l’ai vu rôder sur le pont du bôt.
— Donc, je ne mens pas. Et vous nous avez déjà rendu service sans le savoir. Nous arrivions pour tâcher d’entrer dans la maison et de forcer l’homme que vous appelez le milord à nous la rendre. Nous croyions qu’il y était encore et nous n’avions pas la moindre idée du bateau. C’est vous qui nous avez ouvert les yeux en nous parlant de ce bôt. Tout ce que vous venez de nous dire se rapporte aux indications de la lettre. Pour que vous n’en doutiez pas, Cordouan va vous la montrer.
Le grand-père mit la main à sa poche où il l’avait serrée ; mais avant qu’il l’en tirât, le pêcheur, qui venait de fouiller dans un sac qu’il portait en sautoir, lui présenta un objet en disant :
— Le reconnaissez-vous ? Est-ce celui de votre fille ?
— Le porte-monnaie ! s’écrièrent au même temps Dangalas et Cordouan.
— Oui, le porte-monnaie ; il y avait dedans trois francs quatorze sous. Ouvrez-le et comptez. Je n’en ai pas ajouté, mais je n’en ai pas pris.
— Alors, c’est vous qui…
— Mon Dieu, oui !… c’est moi qui… Je passais là, hier, au petit jour… je l’ai trouvé sur le quai, juste devant le bateau… j’aurais dû le porter chez le commissaire, mais je ne peux pas les voir en face, ni lui, ni son chien… Alors, j’ai empoché… j’avais affaire dans le haut de Passy… j’ai passé devant une boîte, rue Pierre Guérin, j’y ai jeté la lettre… j’aurais dû regarder l’adresse… je n’y ai pas pensé.
— Voyez le timbre, dit le grand-père en lui présentant l’enveloppe.
— Oui… rue Pierre Guérin, 12 mars… c’est bien celle-là que j’ai mise à la poste. Je n’ai pas besoin de la lire ; je vous crois.
— Je le savais bien que nous finirions par nous entendre ! s’écria Tire-Lire. Et maintenant, vous ne refuserez plus de nous aider ?
— À arrêter le milord ? Jamais ! ça regarde la rousse. À retrouver la fille, je ne dis pas non.
— C’est tout ce que nous vous demandons. Que le gredin qui l’a enlevée aille se faire pendre ailleurs, ça nous est égal. Nous nous chargerons même, à nous deux Cordouan, de délivrer la prisonnière, sans que vous vous en mêliez, une fois que nous aurons rattrapé le bateau qui l’emmène.
Quant à la récompense…
— Ne parlons pas de ça. Vous payerez la dépense, voilà tout.
— Quand partons-nous, camarade ?
— Illico !… Le temps seulement d’aller porter ma pêche au cuisinier de la Galiote.
— Nous ferons la campagne sur nos jambes, hein ?
— Pas moyen autrement. Il faudra suivre la berge tout le temps… et souvent par des chemins où les voitures ne passent pas…
— Le bateau ira plus vite que nous, murmura Dangalas.
— Non… tant que le vapeur n’aura pas pris la remorque ; et il est au-dessous de Poissy, le vapeur.
— Alors, nous le rattraperons.
— Je l’espère bien… pendant que la rousse s’esquintera ici à fouiller la boîte au milord… c’est ça qui sera drôle !…
Àl’endroit de la police, le père l’Asticot était irréconciliable. Et Tire-Lire, qui n’avait pas voué une haine aussi féroce à cette utile institution, n’était pas fâché de se passer de son concours pour retrouver Augustine.
En ce moment, il ne pensait qu’à elle. L’histoire de la tête coupée ne l’avait jamais beaucoup affecté, et à force de s’en désintéresser, il en était arrivé peu à peu à s’en soucier autant qu’un poisson se soucie d’une pomme. Il croyait bien maintenant que Borodino avait été pirate et qu’il était capable de tous les crimes, et il souhaitait de tout son cœur qu’il finît sur l’échafaud, mais il ne tenait pas à l’y envoyer.
D’autres s’en chargeraient.
Et les malheurs d’Hélène, qu’il connaissait à peine, ne le touchaient guère.
Le père Cordouan ne disait rien, mais on lisait sur son rude visage la résolution d’arracher sa fille au misérable qui la lui avait prise ou de mourir.
Les deux défenseurs d’Augustine et leur guide s’acheminèrent ensemble vers le restaurant où le pêcheur allait déposer en passant son poisson et son attirail.
Et, avant de quitter la place où ils venaient de décider cette expédition à la recherche d’une touchante victime, ils purent voir de loin le juge d’instruction et son cortège déboucher de la rue Berton, vexé et un peu honteux d’avoir manqué le soi-disant comte Borodino.