‹ DétoursChapitre 4 sur 7 · Chapitre 4 UN COUPLE HEUREUX

Chapitre 4 UN COUPLE HEUREUX

Durant ma convalescence, lorsqu’il me fut possible de penser à la vie qui allait recommencer, je me décidai à reprendre mes études. Le bonheur ne va jamais sans certaines spécialités d’exercice. Je savais donc à quelles abdications il faudrait consentir, mais je n’étais plus capable, pour conserver toutes possibilités, de mépriser les travaux quotidiens, ou d’accepter quelque somptueuse oisiveté.

L’heure était venue de choisir, et (enfin je le comprenais) n’a pas le droit d’envier leur insouciance aux charpentiers qui se refusent à planter des clous.

Taper sur un morceau de bois à bras raccourcis, avec des refrains — outils aux doigts, chansons aux lèvres —, était un bonheur dont je ne me sentais guère capable ; je me rappelais tout simplement que j’avais commencé des études de philosophie. À l’affût d’un opportunisme modèle courant, je m’accrochais à tout souvenir ; je pensais au calme et à la fraîcheur des couloirs de Sorbonne ; un après-midi dans la cour je m’étais laissé tomber sur un banc de pierre, et mes paumes avaient eu la joie de trouver enfin quelque chose de moins brûlant ; des gouttes attendrissaient la poussière ; pour tout végétal, le lilas d’une caisse verte ; mais entre les murs de cette gare modèle et désaffectée s’épanouissait quand même un coin de paysage authentique : la vieille église avec une mesure d’évêque et le ton d’une reine douairière incognito prétendait que l’ordre n’est pas ennemi de certaine beauté ; alors, mon Dieu, pourquoi ne point faire semblant de s’être laissé convaincre.

Le sol était pavé, carrelé plutôt. Bêtement j’avais pensé : « Heureux qui vient en cette maison, décidé à ne plus fouler la terre mouvante » ; ainsi toujours s’accepte l’appui des symboles qui bercent l’orgueil et les déceptions des très jeunes hommes.

J’écrivis à M. Dupont-Quentin dont j’avais été le disciple irrégulier. Je m’excusai d’avoir jusque-là si mal profité de son enseignement, lui parlai de mes deuils, d’une grande douleur, de maladie. En manière de péroraison, je m’engageais à suivre ses cours et ajoutai quelques mots pour lui demander quand il me serait possible de l’aller voir.

La réponse fut lente à venir et celle qui me parvint n’était pas de la main du professeur.

Il m’était dit :

« Monsieur,

« Je vous avais bien vu l’an dernier aux conférences de mon père, mais il m’avait semblé que vous y veniez surtout pour une jeune femme. Elle s’appelait Léila, n’est-ce pas ? était orientale, admirait le professeur Dupont-Quentin et dans son enthousiasme lui a même dédié quelques pages exubérantes.

« La manière dont vous suiviez un enseignement d’une telle abstraction ne donnait guère à prévoir que vous dussiez un jour prendre intérêt aux doctrines de votre maître.

« Hélas ! ce maître n’est plus et, Monsieur, les événements qui, dites-vous, ont bouleversé votre existence peuvent seuls expliquer pourquoi vous êtes jusqu’ici demeuré sans le savoir.

« Excuserez-vous l’indiscrétion d’une mémoire féminine ? J’espère quant à moi que vous avez oublié la jeune fille aux robes de serge. Sans doute serait-il prématuré de vous confier déjà quelle aventure me fit délaisser la vie laborieuse où j’avais commencé de m’engager à la suite de mon père. Sachez cependant qu’après une déclaration du prince Cyrille Boldiroff je partis avec lui pour l’étranger. Notre mariage vient d’être célébré à Saint-Moritz, dans l’Engadine, la veille de Noël.

« De Scolastique Dupont-Quentin, je suis devenue princesse Boldiroff. En ce moment nous sommes à Zurich. J’ai un costume du même drap que celui du prince ; il a fait copier le bracelet que je n’ai pas quitté depuis l’âge de treize ans et, comme moi, il porte au poignet gauche un cercle d’or et de lapis-lazuli. J’ai abandonné mon nom de baptême. Boldiroff s’appelle Cyrille. On m’appelle donc Cyrilla.

« Ainsi la plus douce des expériences me vaut enfin de savoir qu’aimer c’est se ressembler jusqu’à porter les mêmes prénoms, les mêmes vêtements, les mêmes bijoux.

« M’en voudrez-vous de cette longue lettre ?

« Jugez sans indulgence s’il vous plaît, mais quoi qu’on dise de ma conduite, souvenez-vous que je n’ai pas cessé dans toute cette aventure d’obéir à l’ultime volonté de mon père, prouvant par des résolutions inattendues que je subissais les lois de l’hérédité, victime, il est vrai, d’un genre assez peu commun.

C. Boldiroff. »

« P.S. — Bonjour à votre amie Léila si vous la voyez encore. Mon mari la connaît aussi de l’avoir très souvent rencontrée chez des amis. Je souhaite et Cyrille désire que nous nous trouvions bientôt en grande sympathie.

C. B. »

Quoiqu’il soit dans les traditions masculines de prêter aux femmes une grande aisance à s’adapter, je ne pus d’abord qu’assez mal concevoir Scolastique Dupont-Quentin en princesse Cyrilla Boldiroff.

Je me renseignai.

Si le professeur, après sa mort et du fait même de sa mort, avait acquis une belle réputation académique et universitaire, sa fille Scolastique demeurait elle-même fort célèbre en Sorbonne.

Longtemps on l’avait prise pour une jeune personne accomplie ; on avait même été jusqu’à prétendre que le doyen et sa femme lui destinaient un de leurs garçons.

Or, comme elle avait décidé par culte filial de réunir en volume les notes éparses que son père avait laissées, un étudiant russe du nom de Boldiroff avait offert de l’aider.

Un beau jour, alors que rien ne s’opposait à leur mariage s’ils avaient quelque sentiment l’un pour l’autre, on avait appris que le Slave venait d’enlever Scolastique.

Le scandale avait été grand ; il s’oubliait à peine.

Pour moi, ce que je savais m’engageait à croire qu’il s’agissait d’une banale amourette. Deux jeunes universitaires s’étaient décidés au voyage de noces avant de songer à la bénédiction du curé. Dans leur inexpérience, ils avaient agi comme des amoureux du répertoire. Tout finissait bien ; le contrat venait d’être signé ; ils faisaient des sports d’hiver. Mais, pensais-je, si Scolastique n’a pas changé de coiffure en même temps que de prénom, elle aura une rentrée assez peu brillante. Je l’imaginais déjà impardonnable comme toutes les institutrices qui tournent mal sans prendre la peine d’ôter leurs lorgnons. Je ne répondis point à la lettre de Zurich et me mis au travail assez peu gêné du souvenir de Scolastique Dupont-Quentin, princesse Boldiroff.

Désireux de confondre le bonheur avec certaines occupations livresques, je menais, depuis deux mois déjà, une existence laborieuse et satisfaite lorsque je reçus ces lignes :

« Cyrille et moi sommes de retour dans un Paris où nous nous trouvons fort dépaysés. Voulez- vous venir nous faire visite ! Nous habitons rue Saint-Sulpice l’appartement qui fut celui de mon père.

« Si vous n’avez rien à faire, à samedi après le dîner ? Nous vous raconterons beaucoup d’histoires : si elles vous ennuient, vous lirez les derniers manuscrits de votre maître.

« Cyrille a rencontré votre amie Léila, très fâchée que vous l’ayez laissée sans nouvelles depuis le soir où, paraît-il, vous l’avez quittée comme un fou. Je vois que je ne suis pas la seule à qui vous dédaigniez d’écrire. Je suis un peu moins en colère.

C. B. »

Je n’avais guère envie d’aller voir cette bavarde.

Décidément, pensai-je, l’amour qui calme l’exubérance de certaines vierges chaudes s’est trouvé au contraire avoir raison du calme de Scolastique Dupont-Quentin. Je me rendrai à son invitation, mais me montrerai de mauvaise humeur et prêt à lui dire quelques bonnes vérités.

D’abord pédante, puis princesse russe, sans doute parce qu’un jour on a dû lui dire que Ludmilla, Elsa et autres noms nordiques se trouvaient à la mode, de retour à Paris, elle va changer de snobisme, troquer la sensualité contre une manie d’un nouveau genre, étudier les problèmes sociaux ou l’économie politique, peindre ou sculpter, écrire des vers ou des romans.

Les psychologues et le dictionnaire Larousse expliquent l’homosexualité dans les pays orientaux par l’infériorité intellectuelle de la femme ; or quel vice n’excusera point les prétentions à l’intelligence d’une Léila ou d’une Scolastique Dupont-Quentin, princesse Boldiroff. À cette Boldiroff, samedi je dirai qu’elle rate sa vie, que les bibliothèques ne lui réussissent pas, que les sports d’hiver lui vont mal et qu’elle n’a sans doute de dispositions que pour faire des enfants et des confitures.

L’attente n’amoindrit pas mes résolutions. J’arrivai rue Saint-Sulpice très décidé. J’avais élaboré le plan d’une petite conférence antiféministe. À la vérité, je dois avouer que mes arguments valaient juste ceux des réunions publiques. Par bonheur Cyrilla me reçut avec un sourire qui me fit oublier tous projets d’éloquence.

La jeune femme portait une robe de soie noire et un gilet de cuir blanc. Les cheveux couvraient presque les yeux. Je lui fus reconnaissant de n’avoir point la coiffure à la mode qui était alors une raie de milieu et des coques sur les oreilles ; elle était mince, presque maigre, mais la vie des montagnes avait coloré ses joues et l’on devinait les muscles très fins qui couraient sous la peau. À vrai dire, l’ayant toujours prise pour une de ces précieuses qu’un homme ne peut s’empêcher de haïr, je ne m’étais guère jusqu’alors donné la peine de la bien regarder ; or l’air dont elle m’avait dit le simple bonjour me forçait à nier mes impressions d’autrefois ; je vis en elle une autre femme, une femme aux gestes jolis, habile à jouer avec des futilités que les doigts masculins ne peuvent effleurer sans catastrophe.

Cyrille avait dû sortir.

Sa mère, veuve en secondes noces d’un richissime lord, l’avait, paraît-il, réquisitionné. La vieille lady ne lui pardonnait guère son mariage et mettait à lui servir une pension trop de mauvaise humeur pour qu’il se risquât à la mécontenter.

Cyrilla s’excusait : « Malgré tout ce que j’ai pu vous avouer, n’allez pas me croire une femme sans pudeur. À vrai dire il m’était bien facile de me montrer en pleine franchise ; je vous connaissais trop peu pour n’avoir point en vous une confiance anonyme. Si au lieu de vous écrire, je vous avais vu et parlé en tête à tête, je ne vous aurais rien avoué, mais prenant les mots pour les traits d’un dessin, je ne pensais plus qu’à vos yeux leur ensemble pût avoir un aspect de confidence. »

Cyrilla rougissait en parlant ; elle cherchait un sourire pour se dérober avec plus d’aisance derrière une longue phrase, comme si cette phrase allait en vérité devenir éventail aux larges plumes qui la cacherait toute. Quant à moi, je me rappelais que sur dix lettres, deux au moins, révèle la statistique, ne portent aucun nom. Sans doute leurs auteurs se sont-ils rendu compte à temps que pour leur tranquillité mieux valait qu’on ne s’intéressât point à leurs petites histoires. Or il était facile de deviner que Cyrilla Boldiroff souhaitait le mutuel oubli d’une page écrite alors qu’elle s’espérait libre à jamais des habituels simulacres ; par hasard, elle avait mis un nom, le mien, sur une enveloppe qui contenait l’aveu de sa joie ; pouvais-je manquer de galanterie au point de lui rappeler un bonheur dont il était si naturel et dont je souhaitais même qu’elle eût la pudeur. Cependant moi, qui l’avais jusque là trouvée fort indiscrète, je lui en voulais de ne pouvoir découvrir dans son mot de Zurich une intention dont j’eusse été le bénéficiaire ; mais je ne me rappelais déjà plus les phrases que j’avais soigneusement préparées avant de me rendre chez elle. « Ne m’en veuillez pas, reprit-elle, de vous recevoir dans ce taudis au milieu des malles. Encore une autre grâce à vous demander. Vous haïssez les femmes savantes ; eh bien ! regardez. »

Elle me narguait d’un titre : Critique de la raison pure ; puis sans transition : « Vous me trouvez changée, n’est-ce pas ?

— Mon Dieu, j’avais été prévenu. Autrefois vous ressembliez à votre père ; il est mort et ce soir vous avez dîné en compagnie d’un mari à la fois prince et russe. Mais dans dix ans, le portrait de quel génie ou de quelle crapule serez-vous ? »

J’allais arriver à ma tirade sur l’instabilité de l’esprit féminin. Elle se récria.

« Je suis pour toujours la femme du prince Boldiroff, nous avons les mêmes prénoms. »

Je pensai aux vers de Chénier où deux enfants se découvrent amoureux et, plus jeunes que Daphnis et Chloé et plus ingénus aussi, se jurent fidélité, croient à leurs serments parce que leurs âges sont les mêmes. Cyrilla voyait dans la similitude des noms une promesse de long bonheur ; n’est-il pas d’ailleurs tout aussi puéril de beaucoup espérer, comme il est coutume, d’une identité de goûts et d’inclinations ? Tout de même je me récriai : « Cyrilla, femme de Cyrille ? Lorsque j’étais un petit garçon je pensais que Marie Leczinska s’était appelée ainsi parce que femme d’un certain Marius ou Mariusceslas Leczinski. Sans doute cette conception me révélait-elle mieux doué pour l’espéranto que pour l’étude des choses du cœur ; mais en vérité, un monde bien fait serait susceptible de déclinaison. »

La petite Boldiroff était de mon avis : « C’est parce que j’aimais Cyrille que j’ai choisi pour prénom Cyrilla. »

Je la taquinai : « Cyrilla femme de Cyrille ; mais, chère amie, Marie Leczinska ne fut jamais l’épouse de Marius ou Mariusceslas Leczinski.

— Question d’histoire.

— Leczinska n’a jamais été femme de Leczinski, pourquoi Cyrilla demeurerait-elle femme de Cyrille ? »

Nous pouvions longtemps jouer ce petit jeu. Il ne plaisait guère à Cyrilla ; mais je devais bien constater : « Leczinska eut la sottise d’épouser un gamin de deux lustres plus jeune sous prétexte que sa pourriture était d’un roi. Louis XV une dizaine de fois est monté dans le lit où pour un labeur de maternité l’attendait cette fille d’un souverain sans trône. Sous la courtepointe ce fut un travail en conscience ; à chaque coin des bouquets de plumes montaient la garde. Marie Leczinska, reine de France, devenait l’épouse de Louis XV le Bien-Aimé. La plus sage des reines n’attendit point l’amour qui la pouvait faire heureuse.

— Mais moi je suis Cyrilla femme de Cyrille.

— Leczinska vous eût enviée, elle qui ne fut point femme de Leczinski ; mon enfance fit sienne la tristesse de cette Polonaise dans la royauté, les bals et les rubans de l’exil. »

Cyrilla compatit.

« Pauvre reine, mais de Versailles, ne croyez-vous point, elle imaginait encore les traîneaux à fourrure d’argent, la neige de certaines nuits et un margrave blond dans le silence. »

Elle se tut quelques secondes, puis :

« On pourrait aussi songer à ce fils de France qui connut (ce n’est pas un jeu de mots) le supplice inverse ; grelotta dans la soie des chausses, meurtrit ses doigts à des sabres trop lourds et ne comprit rien de la beauté des femmes aux fronts larges et aux voix brutales.

— L’exemple de Marie Leczinska suffit à la conclusion. — à quelle conclusion ?

— Il est impossible d’espérer que tout aille logiquement, sainement, mais sous nos pieds sans cesse s’ouvrent des trous, et la surprise des muscles ne trouve point sa cause dans une ataxie individuelle ; en vérité nous marchons au milieu de chaos et celui qui a trop de conscience pour ignorer les obstacles ne parvient jamais à sauter d’un bord à l’autre par-dessus cette faille que nous appellerons pour vous plaire d’un nom romantique : « Vallée du Malheur. »

— Et après ?

— Mais il n’y a même plus un « après », lorsque nous avons perdu certaine foi silencieuse. Mes premières certitudes ressemblaient aux laveuses dont les mains sont toute paix et fraîcheur. Aujourd’hui le linge part à la dérive. S’il me faut aller au gré du premier courant venu, le mieux n’est-il pas encore de feindre l’indifférence. »

Je parvenais à toucher Cyrilla. Doucement elle s’inquiétait : « Vous devez être bien malheureux, et aussi vous ennuyer beaucoup.

— Mon Dieu, je me console en pensant qu’il est encore des jeux assez faciles. Le billard par exemple ; étant donné une boule, une autre boule et une autre, telle autre loi et telle autre… Vous comprenez c’est une petite revanche ; on croit à la justice du tapis vert bien tendu. Les individus, hélas ! ne ressemblent point à ce tapis vert, et il ne s’agit pas de frapper l’ivoire avec l’ivoire ; alors je tiens pour amusements de gribouilles les prévisions, essais, recherches et déductions psychologiques. Je me refuse à donner le nom de problème au salmigondis des âmes. Que puis-je imaginer de votre destinée ; vous avez beau vous appeler Cyrilla et votre mari Cyrille, un jour sans doute, il vous plaira de choisir un nouvel amour ; alors comment prévoir ce qu’il sera donné de sortir du galimatias qui porte votre nom, le nom que vous avez cru prendre pour toujours et en toute liberté ! Tout cela, madame… »

Ici Mme Boldiroff me coupa la parole, mais au lieu de m’en vouloir du mot galimatias, dans un sourire avec cette inconstance qui fait pardonner cinq minutes de gravité aux jolies femmes, comme aux oiseaux des îles une plume grise parmi d’autres jaunes, rouges, bleues, vertes :

« Appelez-moi donc Cyrilla. Je n’aime point qu’on me dise “madame”.

— Je pense donc, Cyrilla, que les femmes sont les rivières où nos visages aiment à se pencher ; leur fraîcheur très proche et nous parvenons à mieux nous voir ; nos doigts cherchent des jeux capables de tous les reflets, nos bouches des mots pour flatter le bonheur, il s’agit d’apprivoiser les poissons secrets ; mais en vérité c’est pour ne pas avoir à douter de notre adresse que nous parlons de l’inutilité du geste ; par suffisance nous disons qu’a priori nous n’y pouvons rien, qu’il est des rivières plus ou moins riches, des poissons plus ou moins argentés ; les maladroits ferment les mains trop tôt ou trop tard et les curieux, pour la joie de sentir les terreurs perler à toutes écailles, apprennent à tuer. »

Je m’étais juré de confondre Cyrilla ; or ce fut elle qui me surprit d’une simple remarque : « Ne posez pas trop au romantique négateur. Je vous conseille d’espérer encore. Regardez, vous affirmez ne voir dans les femmes que du galimatias, mais il suffit que l’une d’elles vous accorde l’insignifiante faveur de l’appeler par son petit nom, pour que le galimatias devienne le mystère d’une rivière.

— Dites que je suis un littérateur.

— Un sentimental en tout cas.

— Et vous une coquette. Mais je n’ai point assez de fatuité pour vous répondre. Parlons chiffons.

— Pourquoi pas ? Ce serait sans doute la sagesse, car toute cette gravité ne me réussit guère. Je n’ai même pas encore songé à vous offrir un gâteau. »

Elle sonna ; la femme de chambre vint avec un plateau lourd de mille futilités vernies ; il y eut entre nous une table basse et pour Cyrilla, ces capots de minuscules Rolls Royce furent prétextes à d’ingénieux enfantillages et jusqu’au retour de Cyrille toute gravité disparut ; or dès qu’il eut poussé la porte, reçu par le sourire de sa jeune femme heureuse de présenter « mon mari », j’eus moins d’insouciance.

On a tant parlé des Russes depuis 1900 qu’en face d’un Boldiroff, nul Français ne peut demeurer sans espoir ou sans appréhension. Lui, comme si, roi, il voulait bien me faire un grand honneur en m’avouant la ressemblance qu’il venait de me découvrir avec un de ses oncles ancien régent par exemple, me confia : « Vous avez l’air slave ». À dire le vrai, je suis effectivement doué de pommettes saillantes, d’yeux pâles, d’une mâchoire brutale, d’un front large, de cheveux difficiles à peigner. Toutefois connaissant le mépris des Russes pour ceux qu’ils appellent les Occidentaux, je remerciai Cyrille de ses bonnes intentions, mais n’osai lui avouer qu’avec sa coiffure trop consciencieuse, ses guêtres claires et son monocle, il avait, malgré la nostalgie du sourire, les airs d’un Parisien très parisien. Certes il maquillait les mots d’un léger accent, mais tour à tour cet accent était celui de Londres, où lui valut d’être élevé le second mariage de sa mère ; de Munich, où il eut sa première maîtresse ; de Vienne, où il passa dans un étrange lupanar la nuit anniversaire de ses vingt ans ; de Cadix, où il s’aperçut qu’il ne pourrait jamais devenir un grand poète ; de Pétrograd, où le regard d’un de ses amis, un jour qu’ils se promenaient emmitouflés dans leurs fourrures, lui valut de comprendre qu’un homme peut être désiré par un autre homme, réellement ; de Capri, où son beau-père, lord Norfold qui avait pourtant beaucoup voyagé lui montra le plus splendide garçon qu’il eût jamais rencontré ; de Montmartre, où il dîna (place du Tertre) avec Scolastique Dupont-Quentin avant de l’emmener en Suisse pour en faire Cyrilla Boldiroff.

Je n’étais évidemment point venu dans l’intention de disputer à ce jeune Russe les droits qu’il avait sur la fille de mon ancien professeur de philosophie. Or comment ne point trouver gênante sa question : « Qu’avez-vous fait ensemble ? Si vous vous êtes contentés de bavarder, vingt roubles d’avant la révolution que l’amour fut votre unique sujet. »

Au reste, il ne prit point la peine d’écouter notre réponse ; son exigence était celle des indifférents. Mais Cyrilla crut sans doute que Boldiroff, en nous demandant l’emploi de notre soirée, manifestait une inquiétude qui pour être atténuée n’en demeurait pas moins de la jalousie. Elle en parut d’ailleurs flattée et interrogea :

« Mais toi, chéri, es-tu allé vraiment voir ta mère ? » Sans même se donner le mal de dire un simple oui ou simple non, Cyrille se mit à jouer avec son monocle et Cyrilla fut une femme très heureuse. Les moindres gestes de son mari lui étaient prétextes à s’extasier ; même elle admira Boldiroff lorsqu’il fit tomber son carreau sur la table contre laquelle il se brisa : « Cyrille casse tout ce qu’il touche ; ce n’est pas de la maladresse ; on dirait qu’il cherche à se rendre compte. »

Grâce aux souvenirs d’enfance qui expliquent l’homme, je me rappelai que parfois mon inquiétude m’avait semblé comparable à celle du baby qui déchire le ventre du polichinelle pour voir ce qui s’y trouve ; or, quoiqu’il fût téméraire à moi de le vouloir juger si tôt, Boldiroff me paraissait être demeuré l’un de ces enfants riches auxquels les petits pauvres donnent spontanément leurs poupées d’un sou ; ces enfants riches n’ont guère souci des intentions ; par indifférence, ennui, goût diabolique peut-être, ils cassent les poupées d’un sou comme les plus belles, et le mépris qu’ils ont des êtres et des choses leur vaut cependant une singulière séduction ; Cyrille par exemple avait un sourire qui donnait remords de ne pas l’admirer à l’égal d’un dieu.

On n’avait pas grand-peine à comprendre qu’il eût fait oublier à Mlle Dupont-Quentin l’éthique de Spinoza et l’impératif catégorique ; bien entendu la jeune femme ne pouvait deviner que le charme de Boldiroff était un masque, une expression définitive, anonyme quant à la volonté, la façade d’un joli temple, mais d’un temple où il n’y avait pas de divinité compatissante.

Nous restâmes quelques minutes sans parler ; en regardant le mari je pus comprendre que j’avais l’intention d’en penser du mal ; alors je m’aperçus que la femme ne m’était pas indifférente ; mais par une sorte d’honnêteté — dont j’aurais d’ailleurs bien voulu rire — , par crainte aussi d’accorder trop à qui n’en valait peut-être pas la peine, je désirai que Cyrilla devînt tout à coup laide à mes yeux ; or Cyrilla, persuadée que Cyrille était intentionnellement beau, prenait à l’admirer un éclat de bonheur. La joie fardait ses yeux, son visage ; l’amour avait définitivement transfiguré celle qui m’avait autrefois semblé l’insignifiance même ; à deviner le don de soi qu’elle avait consenti, un homme devait haïr qui l’avait reçu.

Toutefois je ne voulais pas dès le premier soir m’accuser de « jalousie ». Je regardai Cyrilla ; de jolis fantômes se mirent à danser qui me cachaient l’autre, l’heureux.

Mais lui, lui qui cassait tout, brisa notre silence.

Alors je me levai ; il voulut me retenir. « Déjà ? Mais nous n’avons pas encore fait connaissance. Si vous partez, c’est à une seule condition. Vous reviendrez dîner avec nous, samedi. D’ailleurs vous ne vous ennuierez point ; aujourd’hui même j’ai rencontré votre amie Léila et l’ai invitée. »

Cyrilla sourit : « Je compte sur vous, nous serons deux couples d’amoureux. »

Le vendredi, je reçus ce mot :

« À demain, n’est-ce pas ? L’autre jour nous n’avons même pas eu le temps de regarder les papiers de votre maître ; arrivez donc de bonne heure. La visite ne sera point pour moi, mais pour le grand philosophe que vous auriez tant aimé, si vous l’aviez vraiment connu.

Cyrilla. »

Le peu que je vaux, m’a-t-il toujours semblé, je le dois à l’indépendance où je suis toujours demeuré vis-à-vis de mon père et de ma mère. Sans que je puisse d’ailleurs en soupçonner la forme ou la substance, il est sûr que j’ai des œillères tout comme les autres, mais je suis heureux que mon regard n’ait point accepté pour le limiter à droite et à gauche les premières idées venues, c’est-à-dire celles de la famille. Avoir le goût des voyages et l’esprit critique, c’est marcher jusqu’à certaine baraque en planches au milieu d’une plaine quelconque, c’est aller quérir des préjugés à Tombouctou ; avant l’arrêt, il y a tout de même la promenade jusqu’à Tombouctou.

Certes le père Dupont-Quentin n’avait jamais cessé de se montrer un bien digne homme, de ceux dont il est convenu de dire qu’ils ne feraient pas de mal à une mouche ; pour moi, je crois qu’une mouche lui en eût plutôt fait ; quand à le traiter de grand philosophe, il fallait établir auparavant que la philosophie est terre de nains.

Toutefois il me plaisait assez que sa fille persistât dans une admiration que je jugeais en soi fort saugrenue. D’abord parce qu’il serait aussi choquant de voir une femme libre de toute confusion sentimentale que de ses ennuis physiques mensuels, et puis dans ce cas particulier je n’étais point fâché qu’un enthousiasme disputât un peu de Mme Boldiroff à sa passion pour Boldiroff.

Lorsque j’arrivai chez elle le samedi à six heures, elle me taquina.

« Vous êtes si content de voir une jeune femme que vous voulez bien venir deux heures avant le dîner.

— Je l’avoue.

— Heureuse Léila.

— Je ne comprends pas.

— Menteur. Pour vous éviter une émotion, laissez-moi vous annoncer que votre ancienne amie n’a plus ses cheveux noirs mais fleurit de jade verte une tignasse rousse. Maintenant, en récompense de ce que j’ai fait pour vous, dites pourquoi vous êtes resté si longtemps sans lui écrire ni chercher à la revoir. »

J’assurai que la belle hindoue n’avait jamais été ma maîtresse. Je racontai la scène du bar et comment la danseuse Myriam était venue souper à notre table.

« Mais elle est stupide, cette Léila, et dévergondée, comme les romans qui tirent à trois cent mille.

— À peu près.

— Et il lui suffit d’aimer un Norvégien pâle pour devenir blonde. »

J’objectai que Cyrilla avait peut-être tort de se moquer puisqu’elle-même, pour ressembler davantage à Boldiroff, avait changé son prénom, sa manière de s’habiller.

Elle sourit : « Mon Dieu, oui, mais j’avais oublié déjà que l’an dernier je m’appelais Scolastique Dupont-Quentin. »

J’avais barre sur elle. Une simple question :

« Pourquoi vous avait-on baptisée Scolastique ? » la contraignit aux confidences et voici son histoire telle que j’en reçus le récit.

q

Page 1