‹ DétoursChapitre 5 sur 7 · Chapitre 5 HISTOIRE DE SCOLASTIQUE DUPONT-QUENTIN, PRINCESSE CYRILLA BOLDIROFF

Chapitre 5 HISTOIRE DE SCOLASTIQUE DUPONT-QUENTIN, PRINCESSE CYRILLA BOLDIROFF

Dès le début de sa grossesse, Mme Dupont-Quentin avait pris l’habitude de répéter : « Ce sera un garçon. » La pauvre femme ne put, hélas ! se rendre compte de son erreur car elle mourut en gésine ; quant à celui qu’elle laissait veuf, bien qu’il fût philosophe et même professeur de philosophie, il se laissa complètement abattre par le malheur.

Toute femme enceinte prend une allure prophétique dont les apparences ne sont guère sujettes à caution. La mère de la future princesse Boldiroff avait semblé trop certaine du sexe de l’enfant à naître pour que, le nom d’homme une fois choisi, l’on eût tentation de chercher encore un nom de fille plutôt que de chien ou de cargo-boat.

La religieuse garde-malade supplia : « Ce n’est point parce que notre bonne dame n’y est plus qu’il faut oublier de mettre l’enfant sous la protection d’une sainte », mais le professeur répondait à tous arguments : « Je suis un homme désespéré. Que l’enfant s’appelle comme on voudra.

— Ce n’est pas un nom.

— Je m’en fiche.

— Ne vous révoltez pas, mon fils. »

Sur un de ces calendriers offerts aux étrennes par l’administration des PTT, la nonne découvrit que le 29 février 1900 (jour de la naissance de la petite Dupont-Quentin) était l’anniversaire de la mort de Scolastique dont le martyre terrestre s’acheva la dernière heure de février, de la première année bissextile de notre ère. Violée en une seule nuit par douze centurions dont la virilité eût été capable de troubler de moins benoîtes, puis lapidée, cette sainte ne cessa de chanter les louanges du Père et du Fils et d’affirmer une foi inébranlable en la toute-puissance du divin Paraclet.

Le vertueux renom d’une telle patronne valut à Scolastique une enfance exemplaire. Elle passa son bachot avec mention puis devint l’étudiante sans coquetterie que j’avais connue.

À la mort de son père, elle acheta un cadre où mettre sa photographie et sa Légion d’honneur, se sentit lamentablement seule et trouva que tout autour d’elle avait la tristesse d’une romance un jour de pluie. Elle eut peur surtout de n’inspirer jamais d’amour.

Afin de nier mieux sa laideur elle prétendit qu’elle ne savait ni ne saurait s’habiller ; elle demeurait trop timide pour essayer même un projet de révolte ; comme elle habitait rue Saint- Sulpice, il lui semblait qu’elle ne pouvait vivre en face d’une église sans chercher à se mettre en paix avec soi-même ; c’est alors que pour trouver le calme dans quelque travail, elle résolut de classer les notes de son père. Délaissant sa chère philosophie stoïcienne, le professeur Dupont-Quentin, quelque temps avant sa mort, avait entrepris un travail sur Le Moi devant ses juges ; analyse et mémoire. (Ici Scolastique dut s’interrompre pour me montrer écrite de la main même de l’illustre maître, une page qu’elle jugeait d’une perspicacité peu commune.).

Je lus :

« La conscience déductive dont les gens de science s’enorgueillissent est somme toute comparable en valeur à l’insensibilité qui s’obtient par piqûres dites intrarachidiennes. Du point de vue humain, comment convenir qu’un opéré a pris meilleure idée de lui-même parce qu’il a suivi le travail chirurgical effectué sur son propre corps.

« D’autre part, l’existence d’une réalité extracorporelle qualitativement inconnue demeure fort probable ; il s’agit du domaine indivis, mais auquel convergent les avenues particulières.

« Alors ?« L’opportunisme source de toute morale, condition de l’effort, voudrait que l’éthique nouvelle fût spontanément catastrophique, c’est-à-dire qu’elle imposât pour la révélation des individualités la série des chocs nécessaires. Quant à l’analyse et à la mémoire, au lieu de ces chocs nécessaires, elles produisent les anomalies sournoises, les perversions latentes, les névroses inutiles. Le tout évolue aux injonctions d’une fausse conscience.

« J’accuse surtout la mémoire.

« Le mal vient de ce qu’on ignore (et ceci n’est point une boutade à la manière de M. Taine) qu’elle est en réalité une hallucination. Afin d’accorder foi à sa révélation, nous situons loin de nous ce qui en fait l’objet. La belle excuse pour ne se donner la peine d’aucun contrôle !

« I. Mémoire des rêves.

« Je m’éveille à six heures, le matin. À six heures, le soir, je me rappelle un songe dont toute la journée je n’avais pas eu le moindre soupçon ; trop facilement nous acceptons ainsi de nous souvenir de ce qui n’a peut-être pas été. C’est une telle confiance qui causera le cataclysme final (chaos, folie collective, délire des hommes de toute la terre). Pourtant la mémoire des rêves… »

Le professeur Dupont-Quentin avait laissé sa phrase inachevée.

Je dis à Cyrilla que cette petite dissertation me paraissait assez ennuyeuse et peu significative d’un génie philosophique.

Elle avoua :

« Ainsi, moi-même ai-je d’abord jugé. Malgré le respect que j’avais de son auteur, le raisonnement m’apparaissait confus. Or, une heure à peine après la lecture de cette note, ma mémoire sortait de je ne sais quelles archives une minute de ma première communion dont je ne pouvais au reste, tout en me la rappelant avec netteté, croire qu’elle eût jamais été vécue. J’approchais de la sainte table. Un décalage d’infiniment petits me valait une singulière extase. La mousseline de ma robe, mes voiles devenaient légers, légers. Sur un air épiphanique, la foule chantait :

Nous ne disons rien,
Mais n’en pensons pas moins.
Pain
Sans levain
Langue aux pépies d’amour
Divin beau jour.

« La voix de l’évêque couvrait toutes les autres ; et pour accompagner ces vers qui n’avaient même pas le mérite d’être réguliers, la musique avait plus d’ardeur. Je finis par comprendre la cause d’une si belle exaltation, lorsque je vis que sous une transparence pouvaient se deviner les secrets de mon corps. »

Sans doute Cyrilla ne se souvenait-elle plus sans quelque honte. Certes si elle n’avait pas lu ce que son père avait écrit sur la mémoire, elle aurait écarté l’imagination malfaisante. Mais après ce qu’elle savait, renoncer à un souvenir c’était s’obliger à douter de tous les autres, ne plus consentir par exemple à se croire Scolastique Dupont-Quentin.

Consciencieusement elle essaya de se rendre compte d’abord s’il était possible qu’elle pût être objet d’admiration et mériter, nue, les louanges d’une foule et d’un évêque.

Elle quitta sa robe, son linge et regarda son corps dans la glace. Un coup de vent ouvrit la fenêtre. Des ouvriers d’un immeuble voisin prononcèrent des mots dont elle rougit sans savoir si c’était de plaisir ou de confusion. Elle courut à la salle à manger et le tapis de table sur les épaules revint fermer la maudite fenêtre ; mais toute une semaine elle fut perplexe, n’osa croire que son père avait eu raison d’accuser la mémoire et les efforts de la mémoire ; d’autre part, elle était tentée de s’abandonner pleinement à la morale catastrophique et d’essayer de chocs affectifs.

Vivant, le professeur Dupont-Quentin se fût certes désolé de voir sa fille appliquer de tels préceptes, mais cette même fille pouvait-elle, sans offense à sa mémoire, retourner aux habitudes initiales d’insouciance et se composer un personnage fictif faussement conscient et organisé ?

Elle se rendit à Saint-Sulpice où elle espérait rencontrer son confesseur l’abbé Trublet.

Le digne homme n’était pas à la sacristie ; elle fit le tour de l’église, par orgueil posa le pied sur la tringle de cuivre qui figure le passage du méridien terrestre.

Dès qu’il la vit, le prêtre, dans son église comme chez lui, cria : « Bonjour mademoiselle Scolastique. » Elle découvrit que son prénom était ridicule, mais l’abbé Trublet la crut folle et en partant elle n’avait plus envie de marcher sur le méridien.

Place Saint-Sulpice elle rencontra Boldiroff.

SCOLASTIQUE — Mon père fut un douloureux chercheur.

BOLDIROFF — Vous m’amusez. Le père Dupont-Quentin, ce petit vieux sans mysticité, un chercheur ?

SCOLASTIQUE — Monsieur Boldiroff, je vous en prie.

BOLDIROFF — Mademoiselle… D’abord dans votre petit pays, tout le monde pour séduire parle incompréhensiblement des choses compréhensibles sinon trop claires. À la vérité vous ressemblez aux seigneurs évêques de cette fontaine. C’est un melky votre fontaine. Vous ne savez pas ce que c’est un melky ? Un melky est un bassin assez large mais dont on voit trop bien le fond. Votre vieux père était un melky.

Ici paraît-il, la future Mme Boldiroff se fâcha :

« C’est que, m’avoua-t-elle, j’aime la place Saint-Sulpice comme les histoires de mon enfance et la crème au chocolat. J’aurais voulu noyer Boldiroff dans cette fontaine qu’il ne trouvait pas assez profonde. Mais lui ne me laissa guère le temps de lui souhaiter du mal.

« Il s’écria : “Les hommes de ce pays ne seraient pas heureux dans la poche du Christ. Une seule chose leur plaît, une seule chose les intéresse : le sexe. Pour eux, tout est question de sexe.”

« À la Sorbonne on prêtait à Boldiroff nombre d’histoires amoureuses. Je n’eus pas l’audace de lui en parler. Je me contentai de répondre : “Quand bien même tout serait question de sexe, l’angoisse où nous vivons n’en aurait pas moins de beauté ; l’inquiétude a sa valeur en soi, comme un rythme, indépendamment de ce qui en marque la cause ou l’effet. Mais vous autres, Russes, vous avez une foi naïve en n’importe quoi ; votre nihilisme n’a jamais été qu’une conclusion prématurée. Parlez de sexe si vous voulez. Après ? Un collègue de mon père a imaginé une morale sexualiste comme d’autres, jadis, une morale rationaliste. Pour moi je ne saisis pas les raisons qui m’empêcheraient de confondre mon âme avec mon sexe…”

« Ces mots étaient sans doute bien téméraires. Faut-il m’appeler coquette ou imprudente ? Boldiroff eut un sourire crispé, haussa les épaules et à peine étions-nous à la grille du Luxembourg qu’il me parlait déjà d’amour. Alors je ne compris plus rien ; sa bouche se posa sur la mienne et lorsque mes lèvres quittèrent les siennes, une large feuille décrivait dans sa chute une spirale autour de nous. »

Le récit de Cyrilla se trouvait terminé ; jusqu’à l’arrivée de Cyrille et de Léila nous demeurâmes sans rien dire.

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