L’INDOCILE
C’est ce bandit Lacombe, qui se montra rebelle aux discours persuasifs de son avocat, aux obligations du directeur de la prison. On n’a rapporté que l’esprit de ces dialogues, non la lettre, mais qu’ils devaient être comiques! Quel texte pour une lugubre farce à mettre au Grand-Guignol. Cela devait ressembler quelque peu au légendaire «Guillotiné par persuation» d’Eugène Chavette: «Restez donc avec nous, mon ami, nous vous ferons un gentil procès, après quoi on vous coupera le cou fort proprement. Tout le monde sera content, vous tout le premier. N’y a-t-il pas de la satisfaction à payer ses dettes. Vous devez votre tête à la société. Allons, un bon mouvement.--J’ai de la méfiance», répondait Lacombe. Mais tandis qu’Adhémar, le bandit de Chavette, se laisse persuader, celui de la Santé n’a rien voulu savoir et il accomplit sa volonté, qui était de mourir librement. Vraiment, il a eu le beau rôle, au milieu de tous ces geôliers effarés. Dernier scandale: quand il est tombé, écrasé et le crâne ouvert, les autres prisonniers ont applaudi et poussé des cris d’admiration. Voilà-t-il pas des prisons bien tenues! Si le bandit avait prêté quelque peu à la sympathie, l’admiration aurait gagné la foule et peut-être la presse. Mais, en dehors de toute admiration (ce sentiment ne doit pas être prodigué), on ne peut s’empêcher de trouver quelque caractère à cet acte froidement exécuté. Ce Lacombe ne fut évidemment pas le vulgaire chourineur. Faisant peu de cas de la vie des autres, il ne tenait pas beaucoup à la sienne et il l’a bien prouvé. De tels êtres sont redoutables. On ne peut pas entièrement les mépriser. Ils sont capables de mettre je ne sais quel romantisme de mélodrame dans leurs conceptions les plus perverses. Le voilà devenu un héros, et assez justement, pour tout un monde équivoque. Triste résultat.
LE COLLIER
On joue ou on a joué au cinéma une histoire qui a quelques analogies avec celle du collier de perles. Un négociant envoie son commis chercher un collier ou tel joyau chez un correspondant qui le tient à sa disposition. Le voyage comporte voitures, trains, bateaux, et le commis se sent très surveillé par une bande de gens suspects. Mais il a eu recours à une ruse hardie et singulière: il a placé le collier au fond de sa blague à tabac qu’il manipule avec désinvolture, et c’est de là qu’il extrait à son arrivée le joyau convoité. Cela rappelle un peu, comme donnée fondamentale, la lettre volée de Poë: traiter l’objet précieux comme s’il était sans importance. Il y a en Europe (il y en a ailleurs) un pays dont la probité postale est médiocre. On considère qu’une lettre recommandée y est en danger. Cette manière d’attirer l’attention l’attire vraiment trop; on préfère risquer le tout pour le tout, et je me souviens qu’un touriste, ayant à s’y faire envoyer de l’argent, demanda qu’on glissât les billets de banque dans une simple enveloppe comme lettre ordinaire. «Comme cela, dit-il, cela m’arrivera peut-être!» Cela arriva. La manutention d’un collier de perles de plusieurs millions est plus délicate. Je n’en connais pas les dernières nouvelles, mais je ne crois pas que le négociant en question ait choisi le moyen le plus sûr. Le commencement de l’histoire l’a bien prouvé, et à moins qu’elle ne recèle d’étranges surprises, elle prendra place dans les vols célèbres, de ceux qui «honorent» le plus un voleur. Mais que l’on puisse charger la poste, moyennant cent sous, d’une commission de trois millions, voilà qui me semblera toujours singulier. Il y a trop grande disproportion entre le salaire et la valeur du service demandé. Alors, comment faire? Je n’ai jamais, je l’avoue, interrogé mon imagination à ce sujet. Elle ne me répondrait peut-être que des bêtises, d’ailleurs. C’est assez probable.
LA HOUILLE
Il y a une vingtaine d’années, on avait des inquiétudes sur l’avenir des gisements de charbon de terre. Des pessimistes affirmaient même qu’ils seraient épuisés dans moins d’un siècle, peut-être, et on se demandait déjà par quelle force remplacer cette force mourante. Certes, nous ne serions pas pris au dépourvu, la houille blanche se substituerait à la houille noire, voilà tout, mais que de troubles mécaniques en perspective, que de luttes et quel imprévisible déplacement des centres industriels! Aujourd’hui nous sommes à peu près rassurés. Le congrès géologique de Toronto vient d’évaluer à sept ou huit cents ans la durée des réserves de houille du monde entier: nous avons le temps de nous retourner. Pourtant, huit cents ans sont bientôt passés. Il y a huit cents ans, c’était l’âge des cathédrales, qui n’est pas très loin, en somme. Huit cents ans, c’est quelques générations, et quelques générations encore suffiront donc à changer la face de la terre. Avant cela même, on parlera des mines de houille comme de choses d’un autre âge et on plaindra les hommes qui étaient obligés d’avoir recours à des moyens si barbares, si lourds, pour créer de la force. Il y a longtemps sans doute que l’électricité atmosphérique sera le moteur universel et dans des conditions dont nous ne pouvons avoir aucune idée et sur lesquelles il vaut mieux ne pas exercer son imagination. Cependant, l’homme sera toujours pareil à lui-même, pourvu du même corps, de la même âme, des mêmes passions, des mêmes désirs, du même ennui. Remontez à huit cents ans en arrière et même à huit fois huit cents ans, vous le voyez occupé des mêmes problèmes et des mêmes futilités, et il en sera de même jusqu’à la consommation des siècles. Amen.
LA BARBE
Ce n’est pas de l’argot. Je n’ai pas mis de point d’exclamation. Il ne s’agit que de la manière dont les hommes portent les poils de leur visage. Donc, je regardais, hier, dans une revue américaine, les portraits des nouveaux membres de la municipalité de New York et je constatais à mon grand étonnement que les deux tiers de ces Américains éminents portent la moustache. Comment donc se fait-il que les faces glabres passent à Paris pour spécialement américaines? Devant un visage rasé de type anglo-saxon, on n’hésite pas, on dit: c’est un Américain! et c’est presque toujours vrai. Est-ce qu’ils ne se raseraient que pour l’Europe? Je crois que la mode des faces glabres, pour être un peu plus ancienne en Amérique qu’en Europe, ne l’est pas beaucoup plus et que là-bas, comme en deçà des mers, elle est de date récente. Les faces glabres sont presque toutes plus jeunes que les faces à moustaches. Les deux types doivent donc coexister. Rien ne dit sa date comme la manière de porter ou de ne pas porter la barbe. Il est à peine besoin d’écrire sous un portrait du passé des années précises. Barbe en pointe, barbe à double pointe, moustaches relevées ou tombantes, moustaches épaisses ou grêles, favoris, fer à cheval, barbiche, toutes ces manières signalent leur époque. On ne se représente pas Voltaire avec la moustache de Richelieu, ni Ronsard avec la figure rasée. Voit-on Socrate avec des favoris ou Cicéron avec la coupe à l’autrichienne? Ces jeux de la barbe sont en principe des modes barbares. Elles frappèrent beaucoup les vieux Romains, lors des invasions. Sidoine Apollinaire n’en revient pas. Les Anciens ne connurent jamais que deux manières de porter la barbe: ou entière ou tout à fait rasée. Le dix-huitième siècle considérait la barbe comme une «ordure» et la traitait en conséquence. Mais chez nous, en cela comme en bien d’autres choses, c’est l’anarchie.
LE MILLIARDAIRE
Je n’ai pas une idée bien distincte de M. Pierpont Morgan, qui vient de mourir, rassasié d’ans et d’or, surtout d’or. Je n’ai pas non plus une idée bien nette des caves de la Banque de France. Mais je me figure mieux une cave remplie d’or qu’une machine à faire de l’or. M. Pierpont Morgan était une machine à faire de l’or, mais cet or, il ne l’a même jamais vu. Il le possédait mais en paroles et en chèques, quoique pourtant en réalité. Les Crésus modernes ne ressemblent guère aux anciens. Ils portent leurs trésors dans leur tête et au bout de leurs doigts. Celui-là était, paraît-il, un vilain bonhomme qui avait le nez rouge et l’œil féroce. Il avait l’air perpétuellement furieux et travaillait continuellement. Pour se faire croire à lui-même qu’il prenait quelque répit, il fit semblant, en ses dernières années, de s’intéresser aux œuvres d’art et pour se faire croire qu’il était bon, à la philanthropie. C’est-à-dire qu’il faisait acheter des objets très cher et qu’il faisait fonder des orphelinats et des hôpitaux, mais pendant cela il continuait de calculer, car chaque mouvement des fibres nerveuses de son cerveau produisait un peu d’or qui s’ajoutait à la masse. Il pensait de l’or, il mangeait de l’or. Il ne pouvait même manger que cela, ayant une maladie d’estomac. Quant aux autres plaisirs, ses principes lui avaient défendu d’y toucher. Mais il jouissait peut-être de l’idée qu’on croyait qu’il pouvait tout. Cependant, il n’eut jamais aucun caprice. A quoi bon avoir des caprices, quand on peut les réaliser immédiatement, sans prendre le temps d’y rêver, M. Pierpont Morgan était trop sérieux pour rêver jamais. Il calculait, ce qui est plus profitable et ne laisse pas de regrets. Nul ne sait quelle était sa fortune, mais lui le savait, quoiqu’il ne tînt aucun registre, peut-être une dizaine de milliards, peut-être plus. N’est-ce pas le plus bel éloge que l’on puisse faire de notre civilisation?
Mlle VILLANY
Je fus hier à une matinée chorégraphique de Mlle Adorée Villany, la danseuse nue, et j’y goûtai de belles sensations d’art. Nous avons mis longtemps à comprendre le charme de la danse, mais il semble que nous y arrivons enfin. Encore quelques années et nous serons presque aussi avancés sur ce point qu’un contemporain de Sésostris ou que les barbares de tous les temps et de tous les pays. Mais ce qui nous avait manqué jusqu’ici, c’étaient des danseuses et nous ne pouvions en avoir, parce que nous avions la manie de les costumer d’une façon ridicule et de les transformer en des espèces de têtons de l’aspect le plus rébarbatif. Il faut louer beaucoup celles qui ont refusé les premières de revêtir ce burlesque uniforme et qui ont permis, d’étape et étape, l’apparition d’une Villany, l’apparition d’une femme selon toute la liberté de son allure et de sa grâce. Elle est obligée de se couvrir un peu, les magistrats ayant jugé que la pure nudité était indécente, ce qui est peut-être le contraire, sa franchise coupant court aux curiosités malapprises. Une femme nue ne danse plus seulement avec ses gestes, mais avec ses muscles, les frissons de son épiderme qui font d’elle comme un vivant miroir de toutes les émotions qui traversent son organisme et viennent aboutir là. C’est tout le corps qui parle et il parle un langage délicat sensible seulement à l’intelligence. L’obligation du voile la prive évidemment dans certaines scènes de ses meilleurs moyens d’expression. Les jeunes filles chrétiennes que l’on faisait danser dans l’arène étaient certainement nues. Comment mimer leur effroi si on impose à la danseuse des voiles importuns? C’est cependant un des meilleurs tableaux de Mlle Villany, avec celui de l’expression de la douleur, qui a été son grand succès. Elle l’explique ainsi sur le programme: «La douleur physique, représentée par le changement des lignes du corps, comme expression artistique.» Et c’est bien cela. C’est pur. Tout est pur dans cette danse, d’ailleurs qu’elle mime la douleur, qu’elle mime la joie. Et pure dans le mouvement, elle est pure dans le repos, parce qu’elle est l’art et parce qu’elle est la beauté.
DIPLOMÉES
Il paraît qu’aux États-Unis les femmes diplômées, les «graduées», comme on dit là-bas, ne trouvent pas à se marier, et cela de moins en moins. Un établissement qui distribue l’instruction supérieure aux jeunes filles depuis plus de quatre-vingts ans, a fait à ce sujet une enquête près de ses anciennes élèves. Un très grand nombre d’entre elles, un bien plus grand nombre que parmi les ordinaires jeunes filles, ont dû rester célibataires, et celles qui se sont mariées ne l’ont fait que très tard et n’ont eu que très peu d’enfants, quand elle en ont eu. A quoi cela tient-il? s’est demandé M. Bertillon. Il n’en sait vraiment rien. Il croit cependant que la science, ou plutôt le savoir a monté à la tête de ces Américaines. Elles ont estimé un peu trop leurs acquisitions intellectuelles, négligé leurs dons naturels, leur féminité. Se jugeant supérieures aux jeunes gens de culture moyenne qui s’offraient à elles, elles ont différé de se marier jusqu’à la dernière extrémité, espérant toujours trouver un compagnon plus digne d’elles et finalement, malgré leurs mérites, ont dû se résigner à demeurer vieilles filles. C’est un peu la situation de nos institutrices de campagne qui, elles non plus, ne se marient guère. Elles dédaignent les paysans qu’elles effraient, le temps passe, il est trop tard. Un homme instruit épousera volontiers une fille sans culture, car c’est une qualité secondaire pour lui. La jeune fille cultivée ne s’abaissera jamais à s’unir à un rustre, eût-il bien des vertus, et ce n’est que bien rarement qu’un ouvrier pourra la tenter. Mais avec raison M. Bertillon se demande si la situation est aussi inquiétante en France qu’en Amérique, et il n’attend la solution que d’une enquête bien faite: comme il n’y en a pas, il ne saurait conclure. Pour moi j’y vois, du moins, les analogies que j’ai indiquées.
TRIBUNAUX
Il paraît que le tribunal de la Seine (il se compose de maintes chambres et sections) travaille avec une ardeur incomparable. Il juge tout ce qui lui tombe sous la main avec une célérité telle qu’on en reste confondu d’étonnement. Dix, vingt, trente mille affaires ne lui font pas peur. Il y en avait malgré tout quatorze mille en souffrance. On va déblayer cela. Et cela marche, la besogne avance. Ah! nous sommes loin du chêne de Saint-Louis! Faut-il dire que je n’ai pas lu sans un certain effroi le compte rendu de ces travaux précipités? Ces juges connaissent vraiment trop bien leur métier. Ils ont un tour de main un peu inquiétant. Précisément un de mes amis a eu l’occasion d’assister, ces jours derniers, à une audience correctionnelle et il m’avouait en être sorti un peu effaré, tellement tombaient drus, sur les pauvres diables, les jours, les mois, les années de prison. Personne n’y comprenait rien et surtout les malheureux dont les actes discutables semblaient justement demander une certaine discussion. Mais pour le juge, et surtout pour le juge pressé, le juge qui déblaie à la pelle le tas de quatorze mille affaires en retard, là où nous voyons des espèces particulières, il n’y a que des catégories. Dix affaires de vol nous paraissent dix affaires bien dissemblables, tant par l’attitude du voleur que par celle du volé, mais pour le juge, il n’y en a qu’une, il n’y a qu’un délit, et c’est le délinquant qui devient une abstraction. Est-ce le juge qui a raison, est-ce nous qui ne savons pas sortir de notre naïveté? Un fait, c’est un fait. Très bien, mais il y a les individus qui donnent au fait leur qualité spéciale. Oh! si l’on voulait entrer dans toutes ces histoires de psychologie, cela n’en finirait pas. Et il faut en finir, puisque cela recommence toujours. L’affaire suivante!
SUICIDE
Un journal demandait l’autre jour pourquoi on ne laissait pas les condamnés à mort se suicider dans leur cellule. Et alors pourquoi ne pas leur donner toutes facilités: cordes solidement attachées avec nœuds coulants, poisons variés et instructions sur la manière de s’en servir. Les armes à feu, cependant, seraient prohibées, pour éviter aux condamnés la tentation de les essayer sur leurs gardiens. Cela aurait de multiples avantages. Économiques, d’abord. La mort reviendrait à quinze ou vingt sous, tandis qu’avec M. Deibler et sa machine compliquée, c’est fort onéreux. Morale, aussi, car je ne compterais pas pour rien l’assurance donnée à tous qu’ils cessent de participer à ce qu’on a appelé le meurtre légal. Aurions-nous les mains plus propres? Un fait, au moins, serait évident, c’est que le bonhomme se serait donné la mort à lui-même; il serait ensuite prudent de ne pas analyser trop soigneusement les conditions du suicide. Mais cela est affaire de subtilité. C’est ainsi que procédaient les Grecs et leurs fils byzantins. Les uns offraient, comme on sait, au condamné, une coupe de ciguë, les autres lui faisaient présent d’un lacet et lui indiquaient poliment comment il devait en user. Quant à nous autres, quels barbares nous sommes demeurés, tout de même, malgré toutes les abjurations de l’histoire! Quoi! Pas même l’électricité. L’électrocution viendra, peut-être, mais jamais le suicide, n’en doutez pas. C’est le geste antichrétien par excellence et le christianisme nous ligote de trop près les idées pour qu’on admette jamais celle-là. Que dirait la vieille Europe si profondément chrétienne? Que diraient les Bulgares qui tuent les Turcs au signe de la croix? «Non, Messieurs, jamais la France ne donnera un tel exemple du mépris des principes. Et puis (baissant la voix), il nous faut du sang.»
COMBATS
Je vis hier, au cinéma bien entendu, le combat de la pieuvre et du homard. Ce sont des ennemis traditionnels. Hier, ce fut la pieuvre qui fut forcée de lâcher prise. Elle se retira noblement, en repliant ses tentacules, pendant que le crustacé faisait claquer ses redoutables pinces. J’aurais aimé voir le vainqueur manger le vaincu, mais cela doit arriver rarement, car la pieuvre est bien coriace et le homard est un peu croustillant. Vraiment je ne sais pas lequel des deux adversaires succombe d’ordinaire, mais je crois bien que c’est le homard, car ce n’est pas lui qui attaque: il se borne à des manœuvres de défense, mauvais augure. On ne peut pas deviner, dans ces duels fantastiques, quelle est la victime prédestinée, mais il y en a presque toujours une, et ce n’est pas toujours celle qui nous semble la mieux armée. On sait que les astéries ou étoiles de mer qui semblent inertes et inoffensives, connaissent parfaitement l’art d’ouvrir une huitre, ce qui est loin d’être facile à un homme inhabile. Elles y parviennent très bien, nourrissent leur estomac, qui absorbe le mollusque, dépeuplent ainsi avec la plus grande rapidité un parc d’huitres. Qui devinerait un semblable mécanisme à voir les deux animaux? Ces scènes sont prises dans de grands aquariums. Dans leur véritable habitat, les homards se tiennent très souvent dans les trous de rochers, où ils vivent en compagnie d’un congre. J’ai assisté à cette pêche sur les côtes de la Manche. Le pêcheur qui a pris une des bêtes insiste et happe très souvent la seconde. Les haines et les sympathies sont également inexplicables. Que fait donc ce congre avec ce homard? On dit que l’un est le commensal de l’autre et qu’ils se rendent de mutuels services. Qu’il se passe donc d’étranges choses au fond de la mer!
LE PROGRÈS
Un philosophe, M. Louis Weber, vient de publier un gros livre sur le progrès ou sur l’idée de progrès. Les conclusions en sont assez peu accentuées, du moins pour moi qui ai beaucoup réfléchi et même écrit sur cette question. On n’a qu’à comparer avec la présente époque une des époques passées, de celles qui sont bien connues, le dix-septième siècle, par exemple, pour constater une grande quantité de progrès matériels et quasi de tout genre, ainsi que quelques progrès sociaux également indéniables, mais cet ensemble d’améliorations constituent-elles ce que certains sociologues et le populaire appellent le Progrès? En d’autres termes, la conscience que nous avons d’avoir généralement progressé en civilisation est-elle justifiée ou n’est-elle qu’une illusion? Si étrange que cela puisse paraître, je crois la question insoluble. Sans doute, presque chaque série de faits, en particulier, est caractérisée par un progrès, mais dans l’ensemble en est-il de même? Il y a la question de fait et la question de sentiment. Un bourgeois du grand siècle avait-il la sensation de participer à une civilisation supérieure comme la peut avoir un bourgeois d’à présent? Son bonheur était-il d’une qualité analogue? Un homme d’aujourd’hui n’en voudrait pas, cela est évident, mais c’est parce qu’on peut comparer le présent au passé. Les lacunes du passé nous donnent une sorte d’effroi; les hommes de l’avenir ressentiront sans doute, à considérer notre époque, une impression pareille. A tous les moments de l’histoire, et même de la préhistoire, l’homme a toujours dû se croire au sommet ou ne rêver que d’améliorations sans rapport avec celles que devait apporter l’avenir. Il faut donc distinguer le fait même du sentiment que nous avons du fait. Comme fait mesurable, le Progrès général est évident. Comme sentiment de la vie, il est resté un problème.
UN APHORISME
M. Jules de Gaultier est aujourd’hui un des philosophes qui comptent. Il est moins célèbre que M. Bergson ou M. Boutroux, mais ni en art ni en philosophie on ne mesure la valeur à la popularité. Ses paroles ont donc de l’importance, surtout lorsqu’elles se résument en de nets aphorismes comme celui-ci, que je trouve dans un article de la _Revue philosophique_: «La philosophie n’est pas une science du bonheur, mais une science du savoir.» Voilà de quoi méditer, voilà de quoi éveiller les contradictions. Cela voudrait dire, en d’autres termes, puisque la philosophie est la recherche de la vérité, que la vérité n’est pas destinée à devenir la trame de notre bonheur. Ainsi expliqué, l’aphorisme paraîtra contestable aux fanatiques de la vérité. Qu’est-ce qu’un bonheur qui se déroulerait en opposition au vrai? Mériterait-il son nom et quelle joie serait compatible avec la conscience de l’erreur? D’autre part, le sentiment de vivre dans la vérité ne doit-il pas conférer une allégresse intime et supérieure? Même si la vérité était horrifique, si elle était conforme à la théorie de Schopenhauer ou à celle de M. de Gaultier lui-même, qui nous présente la vie comme l’illusion suprême, le bonheur serait-il incompatible avec des vérités si âpres? Il est du moins certain que ces philosophies, comme celle de Spinoza, ne se sont pas proposé la recherche directe du bonheur humain, mais cherchant la vérité, elles ont par cela même visé à la crédibilité et promis aux esprits qui peuvent y acquiescer la haute satisfaction de se sentir conformes à l’harmonie même des choses, même si cette vieille harmonie est en réalité une désharmonie. Quoi qu’on dise, le sentiment d’être dans le vrai, d’avoir raison, confère par cela même une sorte de bonheur. Douter de cela, ce serait douter qu’il y ait une vérité, et c’est peut-être au fond ce que signifie l’aphorisme de M. Jules de Gaultier. J’inclinerais assez de ce côté.
RENAISSANCE
J’ai lu, il n’y a pas longtemps, un article de M. Robert d’Humières intitulé _Renaissance catholique_ où j’ai pris autant d’intérêt que cette question peut désormais en fournir pour moi. Mais, comme j’ai trempé, au temps de ma jeunesse dans ladite Renaissance, il ne m’a jamais été possible de m’en désintéresser complètement et il me plaît de voir considérer comme de grands artistes et même de grands penseurs catholiques des écrivains auxquels des œuvres d’un moment n’ont pas toujours été inutiles; j’ai découvert la littérature latine du moyen âge, ou du moins sa valeur esthétique, et j’ai vu en même temps que ce qui fait encore sa beauté, c’est la naïveté de la foi qui y est incluse. Ce n’est pas de la littérature orientée volontairement vers le catholicisme, c’est la littérature d’une époque où l’on vit, où l’on respire, où l’on marche dans une atmosphère de catholicisme, comme de nos jours on marche et on respire dans une atmosphère de positivisme et de scientisme. Contester la vierge Marie au XIIIe siècle est aussi bête et aussi vain que contester la physique au XXe siècle. On était, aux temps que je dis, tout aussi avide de connaissance que de nos jours, mais l’esprit se heurtait à la notion invétérée de son impuissance, en dehors de la foi, qui devait résoudre toutes les questions. Maintenant, et ce que je vais dire est peut-être singulier, ceux même qui ont la foi n’y croient plus. La foi n’est plus l’essence de leur âme. C’est quelque chose qu’ils ont avalé comme un remède et qui n’a que des effets temporaires. Renaissance! Mettons laborieuse imitation. Les renaissances ne sont d’ailleurs que des périodes d’imitation. Cela leur donne toujours quelque chose de pénible.