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Chapitre 3 Le Loup-Jaune

(Ancien chef maléchite)

Parmi les Sauvages qui campaient annuellement sur notre grève pendant mon enfance, était un vieux Maléchite, ayant nom le Loup-Jaune. D’après les calculs de mon père fondés sur les hommes des anciens jours que cet Indien avait connus, et sur les événements dont il avait été témoin, il devait être centenaire à cette époque. C’était un grand favori de ma famille, et mon père aimait à lui faire raconter les événements de sa vie, pendant sa longue carrière. Il plantait son wiggam assez éloigné des autres Sauvages, avec lesquels il semblait peu sympathiser, n’échangeant que quelques courtes paroles avec ceux qu’il rencontrait. Ces derniers paraissaient plutôt le craindre que l’aimer. Il menait pour ainsi dire une vie solitaire au milieu d’eux, n’ayant pour compagnon qu’un petit chien, qui paraissait tenir autant du renard que du chien.

Toujours sombre et rêveur, le Loup-Jaune ne répondait à mes avances qu’avec une réserve repoussante. Témoin de mes espiègleries, il me considérait, sans doute, comme un être frivole et incapable d’une conversation sérieuse, et ce ne fut qu’à l’âge de dix-huit ans que je réussis à vaincre ses répugnances et à gagner son amitié.

Ce qui restait intact du Loup-Jaune après quelques jours de captivité et quelques heures de souffrances atroces au poteau, entre les mains d’ennemis aussi habiles en fait de tortures que messieurs les Iroquois, offrait encore des ruines très respectables. Il n’avait rien perdu de sa haute stature, et marchait encore les épaules effacées d’un air aussi superbe qu’à l’âge de quarante ans.

Le Loup-Jaune était borgne, mais l’œil d’aigle qui lui restait lançait encore des flammes, quand il s’animait. On aurait pu le croire disciple du système de la Toinette de Molière, qui enseignait qu’en se faisant arracher un œil on n’en voyait que plus clair de l’autre. Il ne lui restait que l’index et le pouce de la main gauche, mais ces deux doigts, délivrés de leurs frères, n’en étaient pas moins prompts à lui obéir en toute occasion.

Quant aux œuvres basses du Loup-Jaune, il m’a été impossible de constater leurs avaries, mais comme il boitait un peu malgré ses efforts pour le cacher, je dois en conclure que l’absence de quelques orteils mangés par ses ennemis les Iroquois, après en avoir au préalable fumé les ongles dans leurs calumets pour passer le temps, devait être la cause de cette infirmité.

Ce Sauvage d’une haute lignée, d’une noble race, aimait la paresse ; et les riches présents qu’il recevait de la couronne comme grand chef lui permettaient de s’en passer la fantaisie. Lui exprimant un jour ma surprise de ce qu’il ne buvait pas de rhum comme les autres Indiens, il me dit qu’il avait été ivrogne jusqu’à l’âge de trente ans, mais qu’ayant alors fait une débauche qui avait duré quinze jours, son ancêtre le Loup-Jaune lui était apparu pendant son sommeil, et lui avait défendu de goûter à l’eau-de-feu, qui était un poison pour les Peaux-Rouges. « Il était temps d’arrêter, ajouta-t-il ; j’avais bu pour cent francs de pelleteries, mon fusil, mon canot, et aussi ma femme que j’avais vendue à un Français pour une bouteille de rhum.

— Comment, mon frère, lui dis-je, tu as vendu ta femme ; c’est vilain !

— C’est le meilleur coup que j’ai fait de ma vie, fit l’Indien, elle était vaurienne, voleuse et encore plus ivrognesse que moi ; Français ben attrapé, va !

— Ma foi ! tu m’en diras tant, mon frère, lui répliquai-je, que je crois que tu as bien fait de la passer à ton ami le Visage-Pâle. Mais tu t’es remarié pour te consoler de sa perte.

— Oui, et j’ai été chanceux cette fois-là ! Marie bonne femme, va ! Elle m’a donné deux beaux garçons, et de grands guerriers. Ils ont été tués tous les deux près de moi dans une grande bataille contre les Anglais et les Renards (Iroquois) leurs alliés. J’ai vengé leur mort, mais pas assez ; j’entends encore la voix de mes enfants dans le silence de la nuit, dans les grandes tempêtes et dans la lame qui vient mourir sur le rivage ; j’entends toujours : « Vengeance ! vengeance ! mon père. »

Le vieillard ajouta après un long silence : « J’ai ben du chagrin, va ! Quand je pense que je ne reverrai plus mes enfants, leur mère en a fait des chrétiens et ils sont avec elle dans son paradis ; et moi j’irai chasser sans eux dans le paradis de mon grand-père. Il n’a jamais abandonné son petit-fils ; je l’ai appelé quand les chiens d’Iroquois me torturaient et il m’a toujours secouru. Mais tiens ! viens veiller ce soir et je te conterai tout ça. »

Lorsque j’arrivai, la nuit était magnifique ; la lune et les étoiles semblaient scintiller dans les eaux du Saint-Laurent, dont on entendait à peine le murmure des lames, qui se brisaient sur la rive sablonneuse à quelques pieds seulement du wiggam du vieil Indien. Quelques alouettes troublées dans leur sommeil, étendant leurs ailes en sautillant, poussaient de petits cris à mesure que l’eau envahissait le rivage.

Le Loup-Jaune fumait d’un air rêveur à la porte de sa cabane, lorsque son chien se leva, et redressant des oreilles fines comme des lames d’acier, se mit à aboyer à mon approche. « Que ci ! Céna ! » cria l’Indien sans détourner la tête, et le chien docile alla se coucher à une petite distance de son maître, sans cesser de me regarder d’un œil fauve et malveillant. Je pris place près de mon vieil ami ; il y garda le silence pendant quelques minutes, et me fit ensuite le récit suivant :

« C’était bien longtemps, longtemps avant que Visage-Pâle avait passé le grand lac, sur grand navire, pour visiter les Peaux-Rouges, que mon grand-père Areskoué1, passant près d’un village maléchite, sous la forme d’un loup jaune, vit jeune Sauvagesse, fille de la voix des bois, des lacs et montagnes, et l’emporta dans une caverne bien loin, bien loin. Il en fit sa femme, et elle lui donna un beau garçon, qu’il nomma le Loup-Jaune. Dès l’âge de six ans, il était plus fort que les hommes de nos jours et que ceux qui viendront après nous.

« Areskoué dit alors à sa femme : « Montre-lui à parler la voix des bois, des lacs et des montagnes, et moi j’en ferai un grand chasseur et un grand guerrier. » Et l’enfant apprit à parler la voix des bois, des lacs et des montagnes, et son père en fit un grand chasseur et un guerrier terrible.

« Quand le Loup-Jaune fut homme, *Areskoué*dit à sa femme : « Pars et emmène ton fils chez les Maléchites, et il deviendra un grand chef. Quand il déterrera la hache, la terre et les arbres de la forêt trembleront sous les pas des guerriers qui accourront à sa voix ! Il boira à chaque nouvelle lune dans le crâne d’un des douze chefs ennemis qu’il aura tués de sa main, et dont les chevelures pendront dans son wiggam ! Mais avant de partir pour aller à la découverte,2 il priera son père, et Areskouéle visitera pendant son sommeil et lui dira : « Va ! » Le Loup-Jaune partira alors, et les ennemis tomberont sous sa hache comme les feuilles sèches pendant la tempête ! et mon fils le Loup-Jaune fera brûler bien des prisonniers pour remercier Areskoué. »

J’interrompis le narrateur pour lui demander ce qu’il entendait par faire parler la voix des bois, des lacs et des montagnes ; et il me répondit : « Lorsque tu parles le soir, par un temps calme, dans la cour de ta maison, qu’entends-tu ? – Parbleu ! fis-je, j’entends l’écho du cap. – Bon ! fit le vieillard. Eh bien, tous les descendants du Loup-Jaune savent faire parler l’écho, quand ils le veulent le jour comme la nuit. – Alors fais-le parler, répliquai-je. – Non, non, dit le vieillard, Areskoué serait en colère contre moi ; il a défendu à ses enfants de faire parler l’écho, comme tu l’appelles, excepté dans les grands dangers. »

La suite de ce récit prouvera que le Loup-Jaune était ventriloque.

« Mais il me semble, lui dis-je, que tu courais un assez grand danger lorsque tes ennemis… – Laisse-moi parler, dit le Sauvage ; le Loup-Jaune est bien vieux et il lui passe des nuages dans la tête : il voit noir tout à coup, et il a de la peine à retrouver la piste de ses souvenirs. »

Je dus me contenter de cette réponse.

Il se passa la main deux à trois fois sur le front et il continua son récit :

« Le soleil allait se coucher, quand le Loup-Jaune et sa mère arrivèrent, après huit jours de marche, à un gros village maléchite. Le wiggam du Maléchite a toujours été ouvert à l’étranger dans l’ancien temps, comme il l’est encore aujourd’hui. Les anciens disaient : « Viens, mon frère, te reposer de tes fatigues dans ma cabane, ma squaw va faire bonne chaudière pour apaiser ta faim. » Mais aujourd’hui le pauvre Maléchite n’a souvent à offrir aux voyageurs que l’abri de son wiggam. Les Visages-Pâles se sont emparés de nos forêts et détruit pour vendre leurs peaux, le gibier que le Grand-Esprit y a mis pour nourrir ses enfants.

« Plusieurs Maléchites, reprit le vieillard, après cette digression, offrirent aux étrangers l’hospitalité de leurs wiggams, mais ils les remercièrent en disant qu’ils voulaient d’abord parler aux chefs, aux guerriers et aux vieillards de leur village.

« On alluma le feu du conseil ; les chefs, les guerriers et les vieillards y prirent place, et attendirent en silence le message des étrangers.

« Le Loup-Jaune resta à la porte, sa mère entra seule, et ce fut elle qui porta la parole et dit : « Que le cœur du Maléchite se réjouisse, sa sœur lui apporte une bonne nouvelle. Que les anciens cherchent dans leur souvenir, et ils se rappelleront qu’une jeune Maléchite, orpheline d’un grand chef, fut emportée par un loup près de ce village. – Ma sœur a dit vrai, répondirent quelques anciens du conseil. – Mes frères ont bonne mémoire, dit la femme ; leur sœur, qui leur parle, est celle que le loup a emportée. » Les hommes sages du conseil secouèrent la tête et un grand chef dit ces paroles : « Quand les loups emportent les jeunes filles, c’est pour les manger ; ma sœur ment. »

« – Mes frères maléchites, répliqua la femme, s’étonnent de peu de chose ; qu’ils prêtent l’oreille, et ils auront peut-être raison alors de ne pas croire les paroles de leur sœur. » Les chefs, les vieillards et les guerriers gardèrent le silence, et elle continua : « Le Loup-Jaune emporta dans sa gueule la jeune squaw bien loin, en étendant la main vers le nord, et lui dit : « Le Loup-Jaune est Areskoué, le dieu de la guerre, il t’a emportée pour en faire sa femme, parce que tu es la fille d’un grand chef qu’il aimait, et tu seras la mère d’une race de guerriers terribles ! »

« Le Porc-Épic, grand chef maléchite, qui était un jeune homme, dit alors : « Ma sœur a dit des belles paroles, mais les paroles d’une femme sont légères comme la plume qu’emporte le vent.

« – Ta sœur parlera à Areskoué, répondit la mère du Loup-Jaune, et il lui répondra sous la terre, dans le ciel et sous l’eau ; le Porc-Épic ouvrira les oreilles et croira alors aux paroles de sa sœur. » En étendant la main vers le feu du conseil, il en sortit une voix qui cria : « La femme d’Areskoué a dit vrai ! » Et abaissant la main vers la rivière, il en monta une voix qui cria : « La femme d’Areskoué a dit vrai ! » Et tous les chefs, les vieillards et les guerriers crièrent : « Hoa ! ma sœur n’a pas menti. »

« – Maintenant que les chefs, les vieillards, et les guerriers ont cru à la parole de leur sœur, veulent-ils lui permettre de faire entrer son fils ? » Et ils baissèrent tous la tête en signe d’assentiment.

« Lorsque le Loup-Jaune entra dans le wiggam du conseil, les guerriers s’écrièrent : « Hoa ! Notre frère est bien le fils d’Areskoué ! Qu’il prenne place dans le conseil avec ses frères maléchites. »

« – Mes frères ont dit des bonnes paroles, fit le Loup-Jaune, et le Loup-Jaune les remercie ; mais il ne prendra place dans le conseil des Maléchites que comme leur grand chef. Areskoué a dit à son fils quand il lui a fait ses adieux : « Va et dis aux Maléchites : Je suis le Loup-Jaune, fils d’Areskoué et petit-fils, par ma mère, d’Aréna, grand chef des Maléchites, et à ce double titre, je suis votre grand chef. »

« – Mon frère parle haut, fit le grand chef, mais le Porc-Épic ne cédera sa place à aucun guerrier ; que le Loup-Jaune prenne la seconde place, et il sera encore un grand chef !

« – Mon frère le Porc-Épic a un grand cœur, et il a parlé comme un guerrier, fit le jeune homme ; le Loup-Jaune l’aurait méprisé s’il eût cédé sa place comme un lâche. Mais le Loup-Jaune a aussi un grand cœur : il aime les Maléchites, il ne demande qu’à planter son wiggam près de ses frères et à vivre en paix avec eux. »

« Le Loup-Jaune planta son wiggam dans le village de ses frères, et les Maléchites ne virent jamais plus terrible chasseur ; sa flèche allait percer l’aigle dans les nuages, et de sa hache il brisait le crâne de l’ours noir, et l’apportait au village sur son épaule, comme il aurait fait d’un jeune carcajou.

« Il y avait six lunes que le Loup-Jaune vivait avec les Maléchites, quand il se leva un jour de grand matin, et dit au Porc-Épic : « Que le Grand-Chef allume le feu du conseil ; son frère a des paroles sombres à porter. – Que mon frère parle, dit le Grand-Chef, lorsque le conseil fut assemblé.

« – Areskoué a visité son fils pendant son sommeil, dit le Loup-Jaune, et il lui a dit : « Les Iroquois s’avancent à grands pas, leurs guerriers sont si nombreux que la forêt tremble sous leurs pieds ! Et avant que le soleil se couche trois fois, leur cri de guerre se fera entendre dans le village des Maléchites. »

« Les guerriers continuèrent à fumer en silence, ils connaissaient la faiblesse de leur tribu, et leur cœur était triste.

« – Que ses frères ouvrent les oreilles, qu’ils écoutent les paroles du Loup-Jaune, et que leur cœur se réjouisse. Areskoué a dit à son fils : « Va, et les chiens d’Iroquois tomberont sous la hache du Loup-Jaune comme les feuilles sèches pendant la tempête ! » Que le Grand-Chef frappe le poteau, qu’il appelle ses guerriers, et qu’il aille attendre l’ennemi à une journée de marche du village maléchite.

« Il y eut une grande bataille ; les Iroquois, quoique surpris, étaient si nombreux qu’on aurait cru que la terre, les arbres et les rochers les vomissaient comme les lames qui viennent se briser sur le rivage, lorsque le Grand-Esprit irrité souffle la tempête ! Le Porc-Épic fut tué au commencement de la bataille, et les Maléchites, découragés après la mort de leur Grand-Chef, allaient prendre la fuite, quand le Loup-Jaune, poussant un cri terrible qui fit trembler la forêt, ranima leur courage. Et le Loup-Jaune tombant sur l’ennemi, le craquement des crânes qu’il brisait sous sa hache se faisait entendre au-dessus des hurlements épouvantables que poussaient les combattants des deux armées. Les anciens appelèrent cette bataille la fête des crânes brisés des chiens d’Iroquois !

« Après la défaite de l’ennemi, le Loup-Jaune fut nommé grand chef de la tribu maléchite, ses enfants et ses petits-enfants lui succédèrent, et le vieillard qui te parle est le dernier chef de cette famille de guerriers redoutables, et aussi le dernier de sa race.

— J’allais te demander il y a quelques instants, mon frère, lorsque tu m’as coupé la parole, pourquoi tu n’avais pas fait parler l’écho lorsque tes ennemis t’infligeaient des tortures si cruelles ?

— Quand la lune et les étoiles brillent pendant la nuit, répliqua le vieillard, elles éclairent les pas du voyageur écarté ; le sang coule vite dans les veines du jeune homme, et éclaire son esprit ; mais il fait souvent noir dans la tête du vieillard qui a vu cent hivers, et il a besoin de repos. Que mon frère revienne demain, et le Loup-Jaune aura retrouvé la parole. »

Je fus ponctuel au rendez-vous le lendemain.

« Tu m’as demandé hier au soir, fit le vieillard, pourquoi je n’avais pas fait parler l’écho, quand mes ennemis me torturaient. Mais, vois-tu, le Loup-Jaune est grand guerrier, et il voulait montrer à chiens d’Iroquois qu’il se moquait de leurs tortures. Mais, écoute, je vais te conter tout ça.

« Je chassais depuis quinze jours dans la forêt, j’étais bien fatigué après une longue marche, je n’avais vu aucunes pistes ennemies, et je m’endormis au pied d’un arbre. Je me sentis frappé, j’ouvre les yeux ; j’étais au milieu d’une dizaine d’Iroquois. Mon fusil, ma hache et mon couteau étaient entre leurs mains.

« Les Iroquois, leur dis-je en souriant avec dédain, sont de grands guerriers ! Quoiqu’ils soient dix contre un, ils tremblent à la vue d’un Maléchite endormi, et ils se dépêchent de lui enlever ses armes ! L’Iroquois est bien nommé le « renard, » il en a la finesse et la lâcheté !

— Que le Loup-Jaune, dit Timakai, chef iroquois, appelle maintenant son grand-père Areskoué, avant que ses ennemis lui fassent la chevelure, le fassent brûler au poteau, et jettent ses os aux chiens de leur village.

— Le Loup-Jaune n’a pas besoin de l’aide de son grand-père ; le couteau qui lui enlèvera la chevelure est encore dans les magasins des Visages-Pâles, et le bois qui le brûlera au poteau n’est pas encore sorti de terre.

« Les Iroquois haussèrent les épaules, me lièrent les mains, nous partîmes et marchâmes jusqu’à la nuit. Ils m’attachèrent à un arbre, allumèrent du feu, et pendant qu’ils préparaient le souper, Timakai alluma son calumet, me fuma l’ongle du petit doigt de la main gauche, le coupa avec les dents dans la jointure et me le cracha au visage. Un autre Iroquois en fit autant de son voisin et me le mit dans la bouche.

— Ça devait te faire bien mal, mon frère, lui dis-je ; tu devais faire de tristes grimaces, tu aurais dû faire parler l’écho.

— Le Loup-Jaune, répliqua le vieillard, en se redressant d’un air superbe, est un grand guerrier ! Ennemi trop content s’il avait fait les grimaces des Visages-Pâles quand ils s’égratignent un doigt.

— Attrape, Visage-Pâle, pensais-je en moi-même.

— Nous repartîmes le lendemain et marchâmes jusqu’à la nuit sans arrêter. Ils allumèrent du feu près d’une petite fontaine et je m’assis sur la terre. Pendant que la viande cuisait, un autre Iroquois me fuma le troisième doigt, le coupa avec couteau et le jeta à son chien en ricanant. Il ne me restait plus que deux doigts à la main gauche, j’en avais besoin pour soutenir mon fusil et je pensais qu’il était temps de mettre fin à leurs amusements.

— Il me semble que oui, mon frère, lui dis-je ; j’admire ta patience et je te jure que j’aurais mis fin à leurs divertissements dès qu’ils auraient commencé à me fumer le premier ongle. »

Le vieillard me regarda d’abord d’un air de pitié et dit, après un moment de silence : « Le Grand-Esprit a créé les Peaux-Rouges et les Visages-Pâles, mais il leur a donné des pensées différentes » et il continua son récit :

« Je fis tous les gestes d’un homme qui va se trouver mal ; je fis des efforts pour me lever, je poussai des soupirs, je fis entendre le hoquet, je me roulai sur la terre et je restai ensuite immobile comme si j’avais perdu connaissance. Les Iroquois me jetèrent de l’eau au visage, je poussai quelques soupirs comme un homme qui sort d’un évanouissement, et je criai : « Où suis-je » Les ennemis se prirent à rire et dire : « Hoa ! Le Loup-Jaune se vantait d’être un homme ; il a perdu connaissance comme une jeune fille à laquelle on a mordu son doigt. »

« – Le Loup-Jaune, répliquai-je, d’une voix faible, et en regardant d’un air égaré, était malade lorsque l’ennemi l’a surpris, il n’avait pas mangé depuis trois jours étant incapable de chasser, et depuis deux jours qu’il est prisonnier, il n’a pas pris aucune nourriture et ses ennemis n’ont pas voulu lui laisser boire de l’eau pour arrêter sa fièvre. Si le Loup-Jaune meurt, il ne regrettera qu’une chose, celle d’avoir pu montrer aux Iroquois qu’ils ne sont que des femmes et qu’ils ne savent pas torturer un guerrier. » Et je fis mine de nouveau de m’évanouir.

« Les Iroquois me jetèrent de nouveau de l’eau au visage, dénouèrent mes liens et me donnèrent à boire et à manger. Quand j’eus fini, je fis entendre des voix faibles qui s’élevaient du même côté d’où nous venions et qui disaient : « Iroquois ! Maléchites ! Maléchites ! Iroquois ! » Ceux-ci, craignant à une surprise de l’ennemi, ramassaient leurs armes, lorsque je fis entendre un cri de guerre maléchite ; puis arrachant le tomahawk pendu à la ceinture de Timakai, je lui fendis le crâne, je poussai un cri de triomphe et je disparus du côté dont les voix étaient sorties. La nuit était sombre, je ne fus pas bien loin et je me cachai derrière un arbre en attendant que les Iroquois, qui fuyaient du côté opposé, eussent disparu. Je revins ensuite sur mes pas et repris mes armes, dont Timakai s’était emparé, mais avant de lui faire mes adieux j’emportai aussi sa chevelure. Le Loup-Jaune, va ! est un grand guerrier !

— Je le vois bien, mon frère, lui dis-je ; et un guerrier qui n’est pas tendre à sa peau.

— Quand on fait la chasse dans la forêt en temps de guerre, reprit le vieillard, il faut toujours être sur ses gardes (par) crainte de surprise, car vois-tu, chaque nation a ses guerriers qui vont continuellement à la découverte 3. Les chasseurs se dispersent le jour et conviennent d’un endroit, où ils devront se réunir le soir. Je chassais depuis quelques jours avec quatre jeunes gens et je leur recommandai un matin, en se séparant, de ne pas allumer de feu le soir au campement, car je venais de voir passer un chevreuil blessé. Mais lorsque je les rejoignis le soir, ils avaient allumé du feu pour faire cuire le souper. « Mes frères ont mal fait, leur dis-je, j’ai vu des pistes iroquoises, j’ai monté dans un arbre et j’ai cru voir une petite fumée derrière le coteau pas loin d’ici dans le sud. » Nous soupâmes et je leur dis : « Que mes frères veillent, le Loup-Jaune sent l’ennemi et il va aller à la découverte. S’il pousse un grand cri, que mes frères se préparent à fuir ou à combattre. »

« Il faisait bien noir, je craignais une surprise et je pris bien des précautions ; marchant tantôt à quatre pattes, me traînant sur le ventre comme un serpent, et collant souvent mon oreille sur la terre. Mais je n’entendais rien, et je continuais à avancer lorsque au détour d’un petit rocher cinq hommes se jetèrent sur moi, mais je poussai un cri terrible avant qu’ils m’eussent bâillonné. J’étais leur prisonnier, mais j’avais le cœur en joie, mes frères étaient avertis. Bien leur en prit, va ! Une douzaine d’Iroquois coururent de leur côté, nous entendîmes quatre coups de fusil, mais quand ils revinrent deux étaient blessés, et ils rapportaient le corps d’un chien d’Iroquois, que les Maléchites avaient tué avant de prendre la fuite.

« Quant à moi, j’étais prisonnier et les Iroquois m’emmenèrent à leur campement, mais j’étais joyeux, mes jeunes gens étaient sauvés. Après m’avoir attaché à un arbre, Karakoua me dit : « Que le Loup-Jaune appelle ses frères maléchites, qui se sauvent comme des lâches, pour le délivrer ; avant que le soleil se couche trois fois, il sera brûlé. »

« – Quand le Loup-Jaune sera attaché au poteau, lui dis-je, il entonnera sa chanson de mort comme un guerrier, et il ne pleurera pas comme le père de Karakoua lorsque le Loup-Jaune, après lui avoir arraché la peau du crâne, lui a jeté de la cendre rouge sur la tête. Que Karakoua aille au wiggam du Loup-Jaune, et il y trouvera la chevelure de son père sur laquelle le Loup-Jaune fait coucher sa chienne.

« Après cinq jours de marche, on arriva à leur village situé sur le bord d’une rivière. Je fus attaché au poteau le lendemain, et j’entonnai ma chanson de mort, comme un guerrier. On commença par m’arracher trois ongles des orteils et on y enfonça des épines et des tisons ardents. Ce qui fait que je boite un peu du pied gauche. On me passa des fers rouges sur les cuisses, et je leur dis qu’ils ne savaient pas torturer un guerrier ; que mes yeux cherchaient partout des hommes et qu’ils ne rencontraient que des matchiotes (jupes). Cette dernière injure me coûta cher, va ! Le chien de Karakoua me but un œil. 4

— Comment un Sauvage s’y prend-il, mon frère, lui dis-je, pour boire un œil ?

— Pas ben malin, va ! répondit le vieillard ; Karakoua me dit : « T’as bon œil, Maléchite ! » Et il me disloqua l’œil avec son couteau, et l’avala.

— Karakoua fait bien, lui dis-je, de boire les yeux du Loup-Jaune ; il est trop lâche pour supporter le regard d’un guerrier maléchite, même quand il est attaché au poteau. »

J’étais saisi d’horreur à ce récit ; et je dis au vieillard : « Il me semble, mon frère, qu’il était alors grandement temps de faire parler l’écho avant que tu fusses entièrement démoli. »

Un léger sourire parut sur les lèvres du vieillard, et il me dit : « Tu as raison, mon frère, et c’est ce que je pensais aussi, car si Karakoua m’eût bu l’autre œil, je n’aurais pu échapper de leurs mains. Je fis sortir une voix du ciel qui cria : « Lâchez le prisonnier, il a la picote et s’il meurt dans votre village, vous mourrez tous depuis le vieillard, qui ne peut sortir du wiggam jusqu’au baboujine (enfant) qui vient de naître ! » Ce fut une débâcle générale, et je serais encore, je crois, au poteau, s’ils n’eussent envoyé, à grands renforts de coups de bâton, une vieille esclave couper mes liens 5. » Une fois libre, il me fut aisé de me procurer des armes dans un village désert ; je traversai la rivière dans un de leurs canots d’écorce, et je campai vis-à-vis d’eux pour les narguer. Au bout de quinze jours, je fus assez bien pour regagner mon village, où je fus reçu avec des grandes démonstrations de joie, par mes frères maléchites, qui ne s’attendaient pas à me revoir.

« Cent hivers, dit le vieillard, ont passé sur la tête du Loup-Jaune ! Il mène maintenant une vie solitaire au milieu de sa tribu ! Ses frères rentrent dans leurs wiggams à sa vue, comme font les petits animaux de la forêt, qui se cachent sous la terre, quand ils entendent la voix lugubre du hibou ! Micmacs et Maléchites oublient que quand l’ennemi déterrait la hache, le Loup-Jaune frappait le poteau de son tomahawk, et que leurs pères accouraient à la voix du petit-fils d’Areskoué, qui les conduisait à la victoire ! » Et la tête du centenaire se pencha sur son sein.

« Écoute, mon frère, lui dis-je ; si j’ai bien compris tes paroles, tu n’adores pas le même Dieu que tes frères micmacs et maléchites ; ils sont chrétiens et tu es idolâtre ; et de là leur éloignement pour toi.

— Quand l’aigle, répliqua le Loup-Jaune, fond sur la martre qui va dévorer le lièvre timide et sans défense, le lièvre, quand il sera hors de danger dans son trou, criera-t-il à l’aigle : « Va-t-en, je ne te dois rien, tu adores le soleil et moi la terre qui me nourrit ! » Et puis après un moment de silence, il ajouta : « Lorsque le capot du Loup-Jaune est vieux et usé, il le jette et en met un autre, mais il ne peut pas dire à sa croyance : « Tu es vieille et usée, je te jette au fond de mon wiggam pour y faire coucher mon chien. » Bonsoir, jeune homme, et retiens bien mes paroles. »

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