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Chapitre 4 La statue du général Wolfe 1

J’étais à la Rivière-du-Loup, en bas chez mon gendre, le seigneur Fraser, lorsque je lus dans le Journal de Québecdu 19 septembre dernier l’article suivant :
« On nous écrit du district des Trois-Rivières :

« Je viens de parcourir sur l’Écho du Cabinet,un extrait des Mémoires de P. A. de Gaspé,écuyer. J’y trouve ses conflits avec Ives Cholet, au sujet duquel il a omis de dire que c’est à ce sculpteur que la cité de Québec est redevable de la statue du général Wolfe, qui orne l’encoignure des rues du Palais et Saint-Jean. »

Quoiqu’une semblable omission soit une faute bien vénielle, je ne laissai pas d’y être sensible ; je tenais à m’en disculper de suite en publiant dans le même journal : que j’ignorais jusqu’à ce jour que la statue du général Wolfe fût l’œuvre d’Ives Cholet ; mais pour un motif que le lecteur appréciera peut-être, je préférai attendre que je fusse de retour à Québec. Je pensai que l’histoire de cette statue des anciens jours pourrait intéresser la génération actuelle, et que je serais, là et alors, en mesure de me procurer des renseignements précieux à son sujet. J’avais déjà oublié le pauvre Ives Cholet et sa statue, puisque statue il y a, lorsque l’article suivant publié dans le même journal, le 22 septembre, attira de nouveau mon attention.

« Notre correspondant du district des Trois-Rivières, dont nous citions, l’autre jour, les paroles au sujet d’Ives Cholet et de la statue du général Wolfe, nous écrit encore, à la date du 20, à ce même propos :

« Vous avez fait mention de ma petite note, relative à Ives Cholet et à la statue du général Wolfe, qui orne l’encoignure de la rue Saint-Jean et de la rue du Palais. Si vous désirez compléter la note, vous ajouterez que Cholet et ses frères, menuisiers et sculpteurs, tenaient une boutique en la rue Saint-Louis. Ils travaillaient pour un aubergiste anglais du nom de Hipps, qui voulait avoir pour enseigne une statue du général Wolfe. Les officiers du 15e régiment, qui étaient alors en garnison à Québec, leur fournirent une image de Wolfe dans l’attitude du commandement ; et Cholet travailla tant bien que mal sous leur direction. Le résultat de son travail et de leurs données fut la statue en question. On disait, dans le temps, qu’elle ressemblait assez bien, non pas au général Wolfe, mais aux portraits de ce glorieux capitaine qu’on faisait circuler. »

Quoique moralement certain que la statue du général Wolfe n’avait pas été sculptée par l’Ives Cholet que j’ai connu, cette seconde note était pourtant si précise qu’elle ébranla mes convictions, sans pourtant me persuader. Comment croire, en effet, que la famille Cholet, que j’ai connue pendant vingt ans, aurait gardé le silence sur une œuvre qui devait flatter son orgueil, sur une statue dont nous avons parlé cent fois. Il est bien vrai que Ives était peu communicatif, mais son frère Hyacinthe, parleur infatigable et assez vantard, n’aurait-il mis un frein à sa langue que sur ce sujet ? Ses trois sœurs : la veuve Corbin, Catiche (Catherine) et Charlotte Cholet, chez lesquelles j’ai été en pension pendant près de cinq ans ; ces femmes qui montraient avec orgueil deux miroirs, dont les cadres, en acajou, avaient été sculptés, l’un par Ives et l’autre par Hyacinthe, auraient-elles omis d’en faire mention ?

J’avais hâte d’être de retour à Québec pour éclaircir ce mystère. Je savais que si quelqu’un pouvait me renseigner ce devait être monsieur le député-commissaire général Thompson, le plus ancien citoyen né dans la ville de Québec : je n’ai pas été trompé dans mon attente ; car voici la traduction d’une note qu’il m’a donnée à cet égard. Cette note est extraite d’un journal tenu par feu son père, vétéran de l’armée du général Wolfe, mort à Québec, en l’année 1831, à l’âge patriarcal de quatre-vingt-neuf ans.

« Nous avions à Québec un sujet loyal nommé Phipps, boucher à la haute-ville et propriétaire d’une maison à l’encoignure des rues Saint-Jean et du Palais qui a conservé le nom de coin de Wolfe, et comme il y avait une niche à cet angle probablement destinée à la statue de quelque saint 2, et dans son désir de l’utiliser, il pensa qu’il ne pouvait mieux atteindre son but qu’en y plaçant la statue du général Wolfe. Mais le plus difficile était de s’en procurer une ! Il trouva à la fin deux sculpteurs nommés Cholet, et il me demanda si je pouvais leur enseigner à reproduire sur le bois les traits du général. Ma réponse fut que je n’aurais certainement aucune objection à l’entreprendre, et je donnai aux Cholet plusieurs croquis, mais ils ne firent qu’une œuvre pitoyable : les traits du visage n’ont aucune ressemblance avec ceux du général ; le profil est cependant bon ; mais l’ensemble ne peut donner qu’une idée bien imparfaite de Wolfe, qui était d’une haute stature et élancé comme une flèche. En sorte que nonobstant toutes les peines que je me donnais, me transportant tous les jours à leur boutique dans la rue Saint-Louis, afin de leur donner une idée de cet homme que j’avais bien connu, nous ne réussîmes à produire qu’un pitoyable général Wolfe. »

Il faut être affligé de l’obstination assez naturelle à un octogénaire, pensai-je à part moi, pour se refuser à l’évidence après des preuves aussi convaincantes que celles que je viens de lire ; et nonobstant cette sage réflexion, je secouais la tête d’un air négatif. J’étais certain que ma mémoire ne me faisait pas défaut : en effet, comment aurais-je oublié un fait aussi important, moi qui me rappelle les choses les plus insignifiantes de mon enfance et de ma jeunesse ? Sous cette impression, je demandai à mon vénérable ami le député-commissaire-général Thompson, s’il avait connu la famille Cholet que j’ai moi-même connue ?

— Certainement, me dit-il, deux frères qui étaient menuisiers.

— Croyez-vous, repris-je, que ces deux menuisiers fussent les sculpteurs de la statue du général Wolfe ?

— Vu leur âge, répliqua-t-il, je ne le crois pas ; mon père m’a souvent dit que Phipps avait érigé cette statue avant que la cathédrale catholique de la ville de Québec, brûlée pendant le siège en 1759, fût reconstruite, car Phipps, boucher de son métier, et je dois le dire à sa honte, s’était alors emparé des masures de cette église pour y parquer ses animaux.

M. Thompson, un des hommes les plus respectables que je connaisse, paraissait peiné en faisant cet aveu. Mais ce fut un trait de lumière pour moi.

Il ne s’agit maintenant, pensai-je après cette conversation, pour dissiper tout doute sur les sculpteurs de cette statue, que d’établir l’époque précise des travaux de reconstruction de la cathédrale de Québec et de me procurer ensuite les extraits de baptême des Cholet que j’ai connus. Je soumis ce qui précède à mon éminent parent et ami M. l’abbé Casgrain, et deux jours après l’infatigable abbé me communiquait les renseignements que je désirais.

« L’église cathédrale, construite à neuf pendant les années 1746-47 et 48, fut incendiée de nouveau en 1759 pendant le siège de Québec.

« Après la rentrée des paroissiens dans la ville, les cérémonies du culte furent  faites dans l’église des Ursulines jusqu’au 4 décembre 1764, et ensuite dans la chapelle du séminaire reconstruite depuis le siège.

« L’église cathédrale fut reconstruite pendant les années 1768-69-70-71.

« L’inauguration de l’église eut lieu le  14 avril 1771. »

Passons maintenant à la généalogie de la famille Cholet que je dois aussi à l’obligeance de monsieur l’abbé Casgrain.

« Le premier Cholet venu en Canada fut Pierre Cholet, charpentier, fils de Jacques Cholet, et de Marie Blanchard de la paroisse de Saint-George dans l’Île d’Oléron, évêché de Xaintes. Il se maria le 4 février 1743 à Marie-Catherine Pelot dite Laflèche. Il eut pour fils :

« Pierre, né le 26 avril 1743, décédé le 12 septembre de la même année.

« Timothée, né le 7 octobre 1744.

« Louis-François, né le 25 mars 1746, décédé le 16 janvier 1748 ».

Marie-Catherine, née le 19 octobre 1747.

Marguerite, née le 25 mars 1749.

Pierre, né le 20 octobre 1750.

Louis, né le 13 septembre, 1751, mort le 19 du même mois, 1751.

Ignace, né le 20 octobre 1752.

Jean, né le 20 décembre 1754.

Louise-Charles, née le 25 avril 1756.

Dominique, né le 22 janvier 1758, mort le 23 janvier 1758.

Ives, né le 8 avril 1761.

Il ressort des deux extraits authentiques que je viens de citer, qu’en supposant même que la statue de Wolfe n’aurait été sculptée que lorsque l’église paroissiale fut livrée au culte en 1771, Ives Cholet ne peut en être l’auteur, puisqu’il avait à peine dix ans à cette époque ; et si l’on ajoute foi à la version de monsieur Thompson, il en aurait eu à peine cinq. Ainsi me voilà libéré quant à l’omission que l’on m’a reprochée à son égard.

Pour Hyacinthe Cholet, dont j’ai déjà parlé, il paraissait beaucoup plus jeune que son frère Ives et il m’a souvent raconté que pendant le siège de Québec par les Américains en l’année 1775, il jouait au soldat avec les gamins de la cité. « Nous étions, me disait-il, divisé en deux camps : l’armée anglaise et l’armée américaine, nous livrant de rudes combats ; avec des pelotes de neige, faisant autant de vacarme que ceux qui assiégeaient et défendaient la ville de Québec. » Quoique l’acte de baptême de Hyacinthe manque dans les registres, cette circonstance prouve jusqu’à l’évidence qu’il n’était qu’un bien jeune enfant en l’année 1771 et qu’à lui non plus ne revient l’honneur d’avoir travaillé à la statue du général Wolfe.

Les Cholet ne parlaient jamais d’un de leurs frères tué dans une rixe pendant la fête paroissiale de Beauport. Il avait eu le crâne fracassé d’un coup de bouteille par son ennemi. C’était, je suppose, un sujet douloureux dont le souvenir les attristait ; mais ma famille m’a souvent raconté la fin déplorable de ce malheureux jeune homme, ajoutant que par égard pour la vieille mère et la sœur du meurtrier, les parents de la victime se désistèrent de toute poursuite. Mais le sang innocent criait vengeance au ciel et la main de Dieu pesait sur le meurtrier ; les furies vengeresses entrèrent dans l’âme de D… et avec elles la soif du meurtre. Condamné à Montréal à un long emprisonnement pour un second assaut en tirant un coup de pistolet à bout portant sur un homme qu’il soupçonnait de vouloir l’arrêter pour dettes, loin de rentrer en lui-même, il n’en fut que plus altéré de sang après avoir subi sa sentence. D… entra ensuite au service d’un négociant qui commerçait dans le Nord-Ouest, je crois, et assassina son maître. Ramené à Québec et condamné à mort pour ce second meurtre, il fut exécuté à Montréal. Mon ami, le major Lafleur, qui semble un répertoire vivant des temps anciens, me montrait hier la maison que la mère et la sœur de D… habitaient à Québec, lorsque, le cœur brisé, elles s’exilèrent à la Nouvelle-Orléans.

J’ignore lequel des Cholet fut assassiné par D… D’après les registres de la fabrique de Québec, ce doit être, soit Pierre né en 1750, ou Jean né en 1754. Les actes mortuaires me manquent.

Ce fut le jour des morts de l’année 1794 que j’entrai dans le pensionnat des sœurs Cholet. La prière du soir se fit en commun, et la vieille Catiche (Catherine) après avoir récité les prières ordinaires et le chapelet des morts, ajouta : « Prions pour l’âme du pauvre Ignace. » Je lui demandai ensuite quel était cet Ignace. « C’est un de nos frères, me dit-elle, parti pour les voyages (expression usitée parmi le peuple), il y a près de vingt ans, et les dernières nouvelles que nous en avons reçues étaient qu’il avait péri dans un naufrage. »

L’été suivant, sur la brune, entre un matelot qui paraissait entre deux vins. Il s’appuya le dos contre la porte et commença une conversation de langue anglaise que personne ne comprenait, à part les goddamdont il l’assaisonnait. Les pauvres filles qui étaient seules avec moi eurent peur et me dirent :

« Cours chercher Hyacinthe. »

Je voulus sortir, mais le matelot me repoussant du bras, me dit en français :

« Reste en panne, mousse, pour le quart d’heure, sinon je te jette par dessus le bastingage » ; et il montrait la fenêtre du second étage où nous étions.

Les femmes un peu rassurées, en l’entendant parler leur langue, mais prenant sa menace au sérieux, le prièrent de ne point faire de mal à l’enfant, et lui demandèrent ce qu’il voulait :

« Ce que je veux, tonnerre du diable ! vous embrasser toutes deux, quoique vous soyez, mes belles dames, un peu endommagées par la houle des années.

— Vous n’êtes guère poli pour un Français, dit Catiche qui rasait la cinquantaine.

— Il paraît, calme et tempête ! que vous n’aimez guère qu’on parle des avaries que les vagues ont faites à vos manœuvres supérieures ! Mais point de rancune ; je viens vous donner des nouvelles d’un luron que vous appeliez, il y a vingt ans, votre frère Ignace.

— Quoi ! le pauvre Ignace serait encore vivant ! s’écrièrent les deux sœurs, nous qui avons tant prié pour lui et même fait dire des messes pour le repos de son âme !

— Les messes et les prières, mes sirènes, lui sont inutiles pour le petit quart d’heure, car il n’est guère meilleur sujet aujourd’hui qu’il ne l’était quand il vous a fait ses adieux il y a vingt ans ; à moins que ça soit un acompte sur celles que vous lui ferez dire quand le botswain lui fera faire le plongeon dans l’Océan avec un boulet de trente livres aux pieds.

— Asseyez-vous, monsieur le matelot, dit Charlotte, et parlez-nous de ce pauvre Ignace.

— Je veux qu’un requin me croque tout cru, fit le matelot, si ces deux bégueules me reconnaissent ! Allons ! venez embrasser Ignace, envoyez chercher Hyacinthe, et Ives et Marguerite (la veuve Corbin) s’ils ne sont pas à fond de cale.

Toute la famille fut bien vite réunie ; il y eut fête et souper improvisé chez la veuve Corbin, et Ignace ne retourna à bord du navire, dans lequel il était charpentier, que le lendemain matin.

Ignace Cholet, quoique naviguant depuis vingt ans, n’était pas matelot proprement dit ; il était charpentier et comme tel jouissait de certains privilèges dont un des plus importants était d’être exempt de la press pour les vaisseaux de guerre, à laquelle tous les matelots étaient exposés. C’est la seule fois que je l’ai vu, c’était l’époque de mes vacances, et lorsque je fus de retour à Québec, il était parti. Sa famille n’en a eu vent ni nouvelles depuis.

Voici donc le seul Cholet que j’aie connu, quoiqu’il passât comme une ombre dans mes souvenirs d’enfance, qui aurait pu travailler à la statue du général Wolfe, car, né en 1752, il aurait eu dix-neuf ans lorsqu’elle fut sculptée. Mais si l’on admet la version de monsieur Thompson, il n’en aurait eu alors que quinze à seize. Il est pourtant certain que cette statue est l’œuvre de la famille Cholet de ma connaissance ; c’était la seule de ce nom dans la ville de Québec. Tous les Canadiens se connaissaient alors ; il n’y avait qu’une seule église paroissiale, et il aurait été difficile qu’il en fût autrement.

Mais j’en reviens à mes moutons ; comment se fait-il que la famille Cholet ait gardé le silence sur une statue qui était l’œuvre de leurs frères ? Je m’y perds. Une omission de ma part à ce sujet ne peut intéresser le lecteur ; et quant à mon vieil ami Ives, j’en demande pardon à ses mânes si je suis coupable, mais aussi pourquoi n’avait-il que dix ans lorsque la statue fut sculptée ?

Il est cependant évident que la statue du général Wolfe est l’œuvre de deux des frères de la famille Cholet ; je ne puis avoir aucun doute à cet égard, mais pour concilier le tout, ne peut-on pas supposer que celui des frères Cholet qui fut assassiné d’une manière si barbare, ayant travaillé à cette statue, il répugnait à la sensibilité de sa famille de l’associer à une œuvre qui évoquait de si cruels souvenirs ? Et de là son silence.

P. A. de Gaspé.

L’extrait mortuaire suivant, que je dois à l’obligeance de M. l’abbé Tanguay, lève tout doute quant à Hyacinthe Cholet qui n’était âgé que de huit ans, lorsque la statue de Wolfe a été sculptée : « Registre de Saint-Nicolas, le 23 décembre 1820, sépulture d’Hyacinthe Cholet, menuisier, époux de Josephte Blondin, âgé de 57 ans, etc. » J’étais en effet sous l’impression qu’il était mort dans cette paroisse, après l’année 1818, chez le fils de sa femme, monsieur André Bezeau.

P. A. de Gaspé.

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