Chapitre 5 Le village indien de la Jeune-Lorette 1
(Tradition)
Tout le monde connaissait à Québec, il y a quelque quarante ans, Ohiarek8en 2, sauvage de la tribu des Hurons surnommé le Grand Louis. C’était un homme d’une haute stature et marchant toujours les épaules effacées de l’air superbe d’un empereur romain. Ce philosophe naturel, sans avoir étudié dans nos collèges, n’en était pas moins un logicien redoutable. Il savait que sa tribu, presque réduite à néant, avait été jadis une grande et puissante nation ; qu’elle régnait alors en souveraine sur une immense étendue de forêts, lacs et rivières ; que les Visages-Pâles s’étaient emparés de ses vastes possessions et l’avaient même frustrée d’un certain fief ayant nom Saint-Gabriel, dont eux, les Hurons, avaient perdu les titres. Et comme l’Indien ignorait les scrupules des blancs, quand il s’agit de dépouiller le faible, il en conclut assez naturellement qu’ils n’en avaient agi ainsi qu’en vertu du droit du plus fort. Partant de ce principe, le Grand Louis pensait qu’il pouvait, lui aussi, légalement et en conscience, prélever de temps à autre, un petit tribu d’eau-de-vie sur les canavettes de citoyennes au visage pâle de la ville de Québec et des environs, en l’absence de leurs protecteurs naturels. Et il ne s’en faisait pas défaut. J’avais donc raison de dire que ce philosophe naturel était un logicien formidable.
C’était vers l’année 1816, sur les cinq heures de relevée d’un beau jour du mois de juin, que, me proposant de faire le lendemain une partie de chasse et de pêche au lac Saint-Charles, je vins demander l’hospitalité pour la nuit à mon vieil ami monsieur Bédard, curé de Saint-Ambroise, et autrefois directeur du petit séminaire de Québec, que je n’avais pas vu depuis son retour des missions chez les sauvages du golfe Saint-Laurent. Mais en l’absence de ce digne prêtre, qui ne devait être de retour que tard le soir, je poussai jusqu’au village indien de Lorette, situé à une petite distance du presbytère de Saint-Ambroise. Je me promenais sur la brune le long de la jolie rivière Saint-Charles, sur laquelle est situé le bourg, lorsque je vis à quelques pieds au-dessus de la chute, l’image d’un homme, réfléchie dans les eaux limpides qui coulaient à ses pieds. En m’approchant, je reconnus Ohiarek8en, le dos courbé, les bras croisés et le menton appuyé sur la poitrine. Le Grand Louis était sombre, il rêvait.
« Bonjour, mon frère », lui dis-je.
Mais le Huron garda le silence, et ce ne fut qu’à la deuxième ou troisième interpellation, qu’il marmotta quelques mots dans le dialecte indien.
« – Est-ce que tu ne parles pas français ce soir ? lui dis-je.
— Et toi, répliqua-t-il, parles-tu le huron ?
— Non, fis-je.
— C’est pourtant une belle langue ! observa l’Indien.
— À quoi me servirait l’idiome huron ? répliquai-je ; il y a tout au plus vingt Indiens de votre village qui sachent le parler aujourd’hui, et dans trente ans, il n’en restera pas un seul.
— Es-tu venu ici, fit le Huron, pour me reprocher l’extinction de ma race ? Va-t-en. »
Et il reprit son attitude pensive.
« – Dans trente ans, lui dis-je, vous aurez tous du bon sang français dans les veines.
L’Indien se redressa avec fierté, et s’écria :
« – Dans trente ans, le sang huron qui coulait dans les veines de mes aïeux aussi pur que l’eau limpide de cette cataracte, sera alors aussi bourbeux que l’eau croupie des marais dans lesquels barbotent les grenouilles ! »
Je sentis toute l’amertume du sarcasme que je m’étais attiré, et une rougeur subite me monta au visage. Ohiarek8en avait dit vrai ; lorsque le sang indien coulait pur dans les veines du Huron, les Peaux-Rouges étaient exempts des vices hideux que les Visages-Pâles leur ont communiqués. Ohiarek8en avait dit vrai : le fier Huron, autrefois la terreur de tous les aborigènes de l’Amérique du Nord, n’existera plus. Le sang pur qui coulait dans les veines du Huron et qui en faisait une race de héros et de chasseurs redoutables, ressemblera à l’eau bourbeuse des marais.
J’allais me retirer tout confus de la rude leçon que le Grand Louis m’avait donnée ; mais comme je désirais obtenir quelques renseignements auxquels je tenais beaucoup, je lui dis :
« – Faisons la paix, mon frère ; je suis fâché de t’avoir fait de la peine, je t’en demande pardon ; et n’y pensons plus.
— Mais moi j’y pense, fit le Huron, je suis ici chez moi ; va-t-en, ne trouble plus mon repos. »
Et il reprit sa première attitude pensive.
Comme je vis que l’Indien était sourd à tous mes arguments, et que j’en connaissais un qui ne manquerait pas de le rendre plus sociable, je tirai des poches de ma blouse le petit flacon de brandy, compagnon de tout chasseur à cette époque, et probablement encore aujourd’hui, nonobstant les cartes de tempérance ; et je lui dis :
« – Prends un coup et faisons la paix.
Le Huron ne me fit d’abord aucune réponse, mais le glou-glou du liquide, lorsque je le versai dans une petite coupe, et plus encore le parfum de l’alcool, le firent redresser, et il avala d’un trait une petite roquille d’eau-de-vie.
« – Tu as de bonne boisson, Gaspé, me dit-il en me rendant la coupe.
— Je savais bien, ours mal léché, pensai-je à part moi, que je te délierais la langue.
— Maintenant, mon frère, repris-je tout-haut, jasons d’amitié. Est-il vrai qu’il est de tradition parmi les Hurons de Lorette, que leur village restera stationnaire n’augmentant ni ne diminuant, parce qu’un énorme serpent se baigne toutes les nuits dans la rivière où nous sommes et dont vous buvez l’eau ?
— Qui t’a fait ce conte ? reprit vivement le Huron en sortant des habitudes froides et réservées des hommes de sa race.
— Une personne qui doit le savoir aussi bien que toi : Vincent-Ferrier Sasennio 3 qui a fait ses études au séminaire de Québec, où il a pensionné avec moi pendant plusieurs années.
— Sasennio, répliqua le Huron, aurait fait beaucoup mieux de lire ses livres latins, puisqu’il voulait se faire prêtre, que de bavasser à tort et à travers de choses qu’il ne connaissait pas. »
Et le Grand Louis reprit sa première attitude d’un air bourru, et garda longtemps le silence, malgré les questions dont je le pressais.
« Va-t-en, me dit-il à la fin, je ne t’aime pas, j’ai été chez toi, il y a cinq ans, j’étais sobre, je t’ai parlé poliment et je t’ai dit : « Gaspé, les messieurs canadiens aiment la viande de castor pendant le carême, et Louis est un grand chasseur : – C’est vrai, m’as-tu répondu, et si tu m’apportes du castor, je te payerai généreusement.
« – Je n’en suis pas en peine, t’ai-je répondu, mais, vois-tu, mon frère, le chasseur ne peut vivre dans la forêt sans poudre et sans plomb, et il lui faut aussi de la farine pour faire la sagamité ; prête-moi cinq piastres et je te payerai en viande de castor. » Tu m’as ri au nez, et tu as crié à la façon des sauvages : « Hoa ! tu boiras mon argent, Louis, et la viande de castor, que tu m’apporteras, ne m’engraissera pas le cœur 4. »
Je vis bien que le Huron était très altéré et qu’il me cherchait une querelle d’Allemand pour boire un autre coup de mon eau-de-vie. Il avait trop de perspicacité pour ne pas s’apercevoir que je tenais beaucoup à m’instruire de la tradition dont je lui avais parlé ; mais, avec la dissimulation naturelle aux Sauvages, il prenait un détour pour en venir à ses fins.
« – Voyons, Louis, oublions l’affaire du castor, faisons la paix et je te donnerai un coup pour en ratifier les articles qui sont : 1∘ que tu me conteras l’histoire du Grand Serpent, sans en rien omettre, et 2∘ que tu n’auras soif que lorsqu’elle sera achevée.
— C’est bien ; donne toujours, fit le Huron. »
C’était une restriction mentale dont je ne fus pas la dupe, mais qui m’inquiétait fort peu, car je tenais la clef de la cave. Ohiarek8en avala un autre coup de brandy, serra les lèvres et dit ensuite :
« – Ton flacon est vide ?
— Tu te trompes, mon vieux, répliquai-je, il est à peine entamé ; quand je pars pour la guerre, je suis toujours pourvu de bonnes et abondantes munitions.
— Mais, dit l’Indien, qui ne perdait pas la tête et qui avait une arrière-pensée, si tu me donnes toute ton eau-de-vie, il ne t’en restera plus ?
— C’est clair, Louis ; on ne peut raisonner plus logiquement, mais n’aie pas d’inquiétude, je ferai alors remplir mon flacon par mon ami le curé de Saint-Ambroise. Conte-moi maintenant l’histoire du Grand Serpent. »
Le Huron, rassuré sur un sujet qui l’intéressait très fort, commença en ces termes :
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