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Chapitre 11

Maintenant, au hasard des rencontres, Médéric et Domnine se disaient bonjour ; Médéric comprit qu’il plaisait à Domnine.
Domnine fut sa maîtresse, tout de suite et tout simplement. Il suffit d’un soir que Médéric revenait de la chasse et que Domnine allait aux sources choisir une place pour la lessive de sœur Nanon. Si honnête fille qu’on veuille rester, on n’a pas impunément du sang des Mandres dans les veines.

D’ailleurs, depuis le soir du bal, Domnine pensait beaucoup à Médéric. Elle avait toujours devant les yeux son image. Être à tout autre l’eut atteinte dans sa fierté. Avec Médéric, la chose lui sembla naturelle. Et, pure, mais renseignée déjà comme le sont les paysannes, prévoyant l’attaque et la désirant, elle ne conçut pas un seul instant qu’il lui fût possible de résister à Médéric.

Domnine se donna et Médéric la prit. Cela se fit ingénument comme sans calcul de la part de Domnine, et, de la part de Médéric, sans autre sentiment que le joyeux orgueil d’avoir à soi une belle fille par beaucoup d’autres désirée.

Riche, fils unique d’une mère depuis longtemps veuve et qui l’adorait, Médéric et trois ou quatre bons garçons aussi désœuvrés et aussi physiquement heureux que lui, menaient dans Rochegude l’existence de ce que, avant la Révolution, on appelait un petit gentilhomme à lièvre.

La province a de ces fleurs de bourgeoisie, en qui semblent s’épanouir, ainsi qu’une sève lentement emmagasinée dans une série d’ascendants avares et durs à eux-mêmes, les joies du bien-vivre et du large-vivre. Il est, à ce propos, intéressant de constater combien, avec l’éducation libérale et relevée d’exercices physiques que les collèges, aujourd’hui, distribuent égalitairement aux jeunes gens de toutes classes, avec le minimum obligatoire de cette vie militaire qui cambre le torse et redresse la moustache, avec le jeu, le cheval, la chasse, il faut peu de temps pour vernisser d’aristocratie le rejeton d’honnêtes quincailliers comme était, par exemple, Médéric.

Sans morgue, d’ailleurs, aimé de tous à cause d’un certain cordial bon garçonisme, il vivait l’égal, le camarade des quelques bourgeois, employés et demi-hobereaux dont se compose dans un chef-lieu d’arrondissement cette prétentieuse sélection qui s’intitule elle-même « la Société », mais n’en continuait pas moins à fréquenter les artisans et les paysans comme au temps où, gamin, il courait avec eux par les basses rues de la ville.

Pour Médéric seul, ainsi qu’on l’a vu à l’occasion du bal, la séparation des castes n’existait pas. Peut-être cette apparence d’égalité avait-elle rendu plus facile et plus prompte la capitulation de Domnine.

Très fière, intérieurement préservée par le désir qu’il ne la crut pas la pareille de ses sœurs, elle mit une inquiète délicatesse à ne rien vouloir accepter de lui.

Étonné d’abord, puis, flatté, Médéric en conçut un sentiment de respect qu’il n’avait jamais éprouvé auprès d’autres passagères maîtresses ; et cela encore put contribuer à l’illusion de Domnine.

Un jour, pourtant, il voulut quand même lui faire présent d’une bague, mais Domnine, comme chaque fois, refusa.

— Pourquoi me donner, disait-elle, ce que je serais obligée de cacher. De telles parures ne sont pas pour les pauvres filles de ma sorte. Gardez votre bague, Médéric, peut-être la regretteriez-vous. Elle me semble belle, belle autrement que celles qu’on vend chez les orfèvres, et vous vient sans doute de famille. Madame votre mère, quand plus tard vous vous marierez, pourrait s’étonner de savoir que vous l’avez offerte à la Civadone.

C’était en effet une bague ancienne trouvée par Médéric dans les tiroirs d’une grand’tante dont les Mireur avaient hérité.

Domnine, naïvement, l’admirait, la tournant et la retournant, faisant reluire les facettes ; et Médéric, afin qu’elle la gardât, lui murmurait ces mots de mensonge qui si aisément montent aux lèvres des amants même par avance infidèles, tant que la flamme de leur désir dure et qu’ils s’imaginent aimer.

— Pourquoi d’aussi folles idées ? Se marier, lui Médéric, oublier Domnine !… Mais il n’avait jamais aimé, il ne saurait jamais aimer qu’elle… N’étaient-ils pas heureux ainsi ?… qui les empêchait de l’être toujours ?

Et baisant ces beaux yeux où, malgré que la bouche essayât de sourire, perlaient les larmes d’une résignation douloureuse, un peu ému lui-même et convaincu presque, il voulut jurer…

Mais Domnine n’était pas de celles qu’on trompe :

— Non, Médéric, ne jurez pas ! C’est sans calcul que je vous aime. Je sais tout ce qui nous sépare et j’aurais honte d’espérer de vous la seule chose qui ne soit pas en votre pouvoir. Si un jour – je désire qu’il soit lointain, je désire même qu’il n’arrive jamais – une autre porte cette bague, vous n’aurez pas besoin de trop plaindre Domnine. Domnine, ce jour-là, vous tiendra quitte, ayant eu sa part de bonheur.

Médéric se taisait, quand, soudain, redevenue rieuse, Domnine alla, sous les linges de l’armoire, chercher la boîte en bois où elle serrait ses bijoux :

— Vous avez raison, Médéric ; mais puisqu’il faut qu’entre nous un anneau s’échange, c’est moi qui, aujourd’hui, fournirai l’anneau. Et vous l’accepterez : en Provence, fille commande !

Puis, avec des précautions enfantines, elle prit dans la boîte un de ces annelets en verre filé portant comme chaton une souris microscopique, et qui, parmi filles et garçons, servent aux badinages d’amour.

On les rapportait de Beaucaire, après la foire.

Et c’était pour les enfants une fête que ce déballage qui durait toute une semaine, avec le mouvement inusité des magasins, l’encombrement des caisses ouvertes, pleines de sérieuses et commerciales marchandises, mais dont chacune, dans son coin, recelait, enveloppés de paille, les cadeaux réservés aux petits : fichus orientaux, colliers de perles fausses, cliquetantes verroteries, tambours en fer-blanc colorié, dont le vernis reluit et poisse, poupées sans bras, arches de Noé et trompettes de bois sentant encore bon la résine.

Un vieux marchand, quelque peu ivrogne et secret ami du père Mandre avec qui parfois il se grisait, avait donné cet anneau à Domnine toute petite, s’étant senti fâché de la voir triste et sans joujoux au milieu de la joie des autres.

Il venait d’offrir mieux à Irma et Gusta, les deus aînées. Mais Domnine, dans son innocence, accepta l’anneau d’un cœur reconnaissant. Il fut longtemps sa seule richesse. Elle l’avait toujours gardé, bien que, depuis des années, le vieil ivrogne fût mort.

Cet anneau de verre, trop large pour Domnine, allait juste au petit doigt de Médéric. Son exiguïté les fit rire, et l’anneau d’or fut oublié.

— Vous porterez mon anneau, disait Domnine. Il n’engage pas pour toujours, et, fragile comme l’amitié, ne dure que pendant qu’on aime. Faites qu’il dure, Médéric ! Si vous me donniez le pareil, je crois qu’il durerait toujours.

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