Chapitre 16
Aussi, grâce à la faculté qu’ont les femmes, surtout dans les questions d’amour, d’abolir, alors qu’elles veulent, le passé, rien ce jour-là, pas même un souvenir, ne troublait Domnine et la froide limpidité de son âme, tandis qu’affolé, ne respirant qu’elle, à travers les amélanchiers dont les baies, déjà se faisaient noires, à travers les viornes et les hièbles aux sanglantes ombelles, Médéric dévalait la pente pierreuse qui, du Pas-du-Figuier, conduit vers le Mas.
Arrivé près de la fontaine, il s’arrêta. Son chien lapait l’eau et lui-même eut envie de boire. Il s’arrêta et attendit.
Ah ! si Trabuc à ce moment, comme tant d’autres fois, était apparu soudain en bas du champ, ou s’était redressé du milieu d’une allée de vigne en criant de sa bonne voix affectueuse et rude : « Quoi, monsieur Médéric, sous un noyer à boire de l’eau crue. On veut donc, pour faire plaisir aux médecins, attraper le mal de la mort ?…. » quel soulagement, mêlé peut-être de regrets, mais quel soulagement !
Trabuc n’apparut pas au bas du champ, il ne se redressa point du milieu d’une allée de vigne. Trabuc était absent, il chassait, et Médéric le savait bien.
Alors Médéric se prit à souhaiter que la Civadone fût absente aussi.
Mais le léger filet de fumée continuait à monter, mince, dans le ciel. Un bruit s’entendait venant de la ferme, régulier et mou, et Médéric comprit à ce bruit, que la Civadone était là, en train de hacher sa litière.
Un instant encore il réfléchit.
Depuis son mariage et celui de Domnine, jamais plus ils ne s’étaient reparlé.
Peut-être gardait-elle rancune ? Peut-être résisterait-elle ? Mais s’affermissant tout à coup dans la brutalité de son vouloir, il songea combien ses bras étaient forts. La campagne s’étendait, déserte, personne n’entendrait de cris. L’idée d’un essai de lutte bientôt domptée le flatta même dans son orgueil d’homme et le fit sourire.
Cependant, pour se garantir de la chaleur, Domnine s’était mise à l’ombre du petit perron sur voûte, à une seule pente, qui, dans les rustiques logis montagnards, sert tout ensemble de porche aux étables et d’escalier extérieur. Le long de l’escalier des poules picoraient.
Sur un escabeau bas, devant un billot fait d’un tronc de chêne, Domnine, les jambes noyées de fraîche verdure, tranchait à petits coups, les prenant par poignées, des buis fleuris et des lavandes dont un gros tas était près d’elle. Dans l’air chaud où dansaient les mouches, une odeur à la fois amère et douce, et très balsamique flottait.
En reconnaissant Médéric, Domnine se dressa. Jamais elle n’avait paru plus désirable et plus belle, pâle soudain, l’air surpris et sauvage, avec ses cheveux emmêlés de buis, son corset rouge, ses bras nus et, dans sa main, le hachoir d’acier qui luisait.
Médéric eut peur. Il dit pourtant :
— Vous le voyez, c’est moi, Domnine !
Elle répondit :
— C’est vous, monsieur ?… Vous, Médéric ?
Ce nom de Domnine, prononcé ainsi, caressant et brûlant comme aux jours d’autrefois, l’avait tout de suite charmée.
Ils demeurèrent un instant, droits en face, à se regarder, les yeux pleins d’un infini de souvenirs. Ils s’entretenaient de choses en apparence indifférentes. Aucune allusion au passé. Mais, pour tous deux, à travers le néant des phrases et des mots, transparaissait, vague encore, une pensée commune.
Puis Domnine protesta d’un cri, doucement : Médéric la tenait enlacée. Le hachoir d’acier, un instant levé, mais bientôt échappant à sa main molle et faiblissante tomba dans les herbes, sans bruit. Les poules alors s’effarèrent…
Ainsi le temps ne comptait pas, ni la volonté, ni la juste rancune ! Pour une minute d’oubli, tout se retrouvait comme toujours.
Cependant, Médéric regardait Domnine qui, doucement, honteuse et triste, s’était remise à son travail. Il regardait ses beaux bras nus, sa nuque brune, moite un peu.
— Alors, Domnine, demanda-t-il ; cela ne vous a pas ennuyée trop de quitter ainsi Rochegude ?
— Au contraire, répondit-elle, depuis longtemps Rochegude ne me disait plus.
Domnine mentait, par féminine complaisance, sachant bien ce que comprendrait Médéric. Et Médéric put croire en effet que Domnine s’était résignée au mariage uniquement pour échapper à l’obsession de son souvenir. L’homme est toujours plus fier d’être aimé quand l’amour qu’on met à ses pieds s’anoblit d’un peu de souffrance.
Ils restèrent ainsi longtemps.
Mais un coup de fusil sonna sur les coteaux.
— Trabuc !… dit à voix basse Domnine qui se dressa, comme réveillée.
— Trabuc ! répéta Médéric.
Et, d’un désir plus irrité, voyant ouverte la maison, Médéric voulut entraîner Domnine.
Elle répondit :
— Non, plus ici !
Ils allèrent par un petit sentier, entre des chênes ébranchés où s’enlaçaient la ronce et la vigne sauvage.
Une cabane de pierre sèche était au bout, sans fenêtres, mais percée de meurtrières, avec une porte étoilée de gros clous au milieu de laquelle s’ouvrait un judas barré par une croix de fer. Cette cabane, la cabane d’« espère », servait en hiver d’affût pour la chasse, et Médéric se souvint d’être venu là, tout enfant, par une nuit de lune et de neige, attendre les loups, avec Trabuc.
Puis les choses durèrent ainsi.
Mais cette fois Médéric se trompait en croyant retrouver dans Domnine, devenue femme de Trabuc, la facile maîtresse d’autrefois.
Domnine n’était plus l’enfant trahie par son cœur et sa race qui, dès le premier jour, résignée à ne jamais voir en Médéric son égal, s’étonnait d’un cœur humble et réjoui qu’il eût daigné descendre jusqu’à elle.
Depuis, pour Médéric, par lui, elle avait trompé Trabuc, failli au serment, et ceci lui semblait plus grave.
De là, le tragique malentendu !
Car, ce qui pour Médéric n’était qu’un fil léger, fil d’amusette et de caprice, que déjà il pensait à rompre, apparaissait au rêve douloureux de Domnine, consciente de l’irréparable, saignant de sa faute et d’autant plus s’y obstinant, et disant : « Voilà, je suis telle ! » comme le dur lien des jougs, lanières de cuir emmêlées, dont le bouvier qui les tressa, finit lui-même par oublier le secret.
q