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Chapitre 24

Tant que dura la belle saison, malgré la création des Fantaisies-Rochegudaises, « ces Messieurs » changèrent peu leurs habitudes.
Ils n’y fréquentaient pas le soir, voulant se donner l’air blasé : Tout au plus, quelquefois, au milieu de la journée, un vermouth qu’on buvait en compagnie de ces Dames, tandis que sur le marbre rouillé des tables, se découpait en vagues dessins l’ombre mouvante du platane.

Dans le petit jardin, les trois dames travaillaient, sérieuses, comme en famille. Quand on n’a pour vivre et se vêtir que deux cents francs par mois avec la nourriture, il faut être un peu soi-même sa couturière et sa modiste. On rafistole donc des chapeaux et des robes, on recolle des partitions, ou bien encore, mystérieusement, dans un coin, on écrit, avec des calculs de caissière, de longues lettres attendries aux divers galants égrenés en route.

Puis, l’accompagnateur sortait de la cuisine, une écuelle à la main, battant un sabayon qu’il buvait voluptueusement avant de s’asseoir au piano et qui laissait toujours un peu d’or dans l’ébène de ses moustaches.

La répétition durait peu. Il ne s’agissait, le répertoire étant courant, que de se donner un léger rafraîchissement à la mémoire, et ces dames se contentaient, pendant que le piano plaquait l’harmonie, de soupirer à mi-voix, comme pour la forme, avec des airs ennuyés de grande artiste, le commencement des couplets.

Quelquefois survenait une averse.

Le platane pleurait, les tables ruisselaient. En jurant ses « sangodemi ! » l’infortuné pianiste couvrait son instrument de couvertures. Mais Guisolphe arrivait, toujours calme et souriant ; il faisait, en un tour de main, fonctionner le mécanisme du plafond mobile. Alors, bien à l’abri et bénissant la pluie, on improvisait un inoffensif baccara.

Tout cela, en somme, ne tirait pas à conséquence.

Novembre arriva. Bientôt, il ne fut plus possible de tenir dans la rue balayée par le vent de bise ; et, délaissant le vieux café où, pourtant, ils avaient également leur table d’hiver, ces Messieurs s’acoquinèrent aux Fantaisies.

Mais pendant ces trois mois, instruit par l’expérience, Guisolphe avait apporté dans le gouvernement de son entreprise lyrique de notables améliorations.

Les artistes ne logeaient plus à l’hôtel décidément trop cher pour elles. D’ailleurs, il y avait eu des abus : les dames partant aussitôt la représentation finie, sans même accorder un sourire aux habitués, et s’en allant finir leur nuit avec des commis voyageurs, des inconnus de passage.

— Pour qui me prennent-elles, et pour quoi prennent-elles mon établissement ? disait sévèrement Guisolphe.

Maintenant, tout était rentré dans l’ordre. Guisolphe, à prix raisonnable d’ailleurs, nourrissait, logeait ses artistes, et chacun y trouva son compte.

Les Fantaisies-Rochegudaises occupaient le rez-de-chaussée d’une antique maison seigneuriale, dont le grand escalier à balustres ouvrait directement sur la rue par un couloir très large, au plafond somptueusement décoré d’emblèmes galants et d’armoiries.

Ce couloir, reblanchi, peint de couleurs vives et mis en communication avec la salle de concert, devait désormais, en dehors du café proprement dit, servir d’entrée principale aux Fantaisies-Rochegudaises.

Il suffit de percer dans le mur une porte et d’y appliquer une échelle de moulin pour relier directement à la salle trois chambres que Guisolphe sut aménager au premier étage en coupant de cloisons le salon d’honneur qui, depuis longtemps, ne servait plus que de grenier.

Dès lors, les dames purent, à toute heure, descendre familières, en déshabillé, se recoiffant avec des rires, devant la glace fleurie de leurs noms en lettres énormes au blanc d’Espagne, qui occupait le fond du décor.

Guisolphe avait supprimé l’orchestre. L’accompagnateur suffisait, Italien complaisant, affranchi de préjugés par la misère, lequel, épave trop longtemps roulée, passait les journées, désormais presque heureux, à confectionner ses sempiternels sabayons, sauf le soir, se rappelant qu’il était artiste, à déchiffrer, pour lui tout seul, entre deux numéros, avec des jouissances infinies, une partition de Wagner.

— Que volete ? soupirait-il, Wagner c’est l’ambroisie avec quoi zé mé débarbouille.

Et il en avait besoin d’ambroisie pour se débarbouiller, pauvre diable ! des extraordinaires musiques qu’il lui fallait seriner aux chanteuses, de quinze jours en quinze jours.

Car tous les quinze jours, Guisolphe renouvelait son personnel féminin, par principe. Depuis longtemps, Olga Troïloff, Jane Yanne et Loïse de Valtravers étaient oubliées.

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