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Chapitre 25

Ces Messieurs ne quittaient plus les Fantaisies, un peu gênés, le soir, à cause du gros public, mais se retrouvant, après la représentation, une fois les portes fermées. Interminables causeries sous le gaz à demi baissé, qui, généralement, se continuaient longtemps après minuit par le classique baccara et un souper servi dans les chambres.

Un certain nombre d’amis, également initiés, venaient là retrouver ces messieurs, chaque nuit, au sortir du cercle. Ils connaissaient les mots de passe et la manière de frapper.

D’abord, Médéric, quand même protégé par la fière image de Domnine, affecta de se tenir à l’écart.

Cependant, un soir de débuts :

— Tiens, mon beau brigadier !… s’écria en lui présentant sa coquille de quête, une nouvelle chanteuse excentrique, depuis quatre jours annoncée sous le nom de Marthe Mignon.

Médéric cherchait.

Mais tout de suite, le bras autour de son cou, avec une familiarité cabotine :

— Marthe Mignon…. Rappelles pas ?… Tunis, cinquième hussards !

Et Médéric cherchait toujours, pas bien sûr, mais pourtant flatté, le sourire déjà complice :

— Marthe Mignon… En effet… Oui, parfaitement.

Marthe maintenant lui chuchotait des choses secrètes à l’oreille, tandis qu’autour d’eux, sous le platane, ces messieurs, discrets, se taisaient.

Soudain, Médéric se rappela. Comment avait-il pu oublier ces choses ? Il se rappela Tunis, les rues voûtées, les heures chaudes de la sieste ; il se rappela surtout, dans le quartier Maltais, un terre-plein sur une petite place, avec des canons plantés culasse en l’air, un cabaret borgne, tout au coin, et lui-même un peu gris, ayant quitté son sabre et tenant Marthe sur les genoux.

Car, en effet, c’était bien la même Marthe. Dans cette forte brune aux traits apaisés et grossis, il retrouvait, non sans plaisir, la maigre et mince Toulonnaise, tout flamme et tout nerf, pour qui deux semaines durant il avait eu comme un caprice.

Puis, ce furent des confidences : une baignade à Hamman-lif, la mer si bleue et le sable de la plage qui brûlait ; une promenade aux Soucks, des tapis marchandés ; le regard provoquant et calme des grasses juives, bottées d’or, casquées d’or, trébuchantes sur leurs patins ; les Moresques voilées qui, passant près de Marthe, crachaient ; et les belles soirées au GiardinoParadiso où l’on écoutait la comédie en buvant, assis sous une énorme treille dont les grappes mûres pendaient pareilles à des lustres d’église.

C’était le bon temps !

— Et la blanchisseuse, la négresse, qui, à cause des initiales, confondait toujours notre linge. J’ai encore de tes mouchoirs ! ajoutait Marthe avec câlinerie, en secouant, brodé de deux MM, un mouchoir fin qui sentait bon.

Médéric céda, si bien vaincu que plus d’un mois durant, le nom de Marthe Mignon s’éternisa, et sur l’affiche et sur la glace.

Guisolphe, d’ailleurs, monsieur Guisolphe, avait l’air de ne se douter de rien. L’ancien café, où continuaient à venir quand même les gens graves, lui gardait une manière d’honorabilité. La bonne maman Guisolphe disait quelquefois, souriante :

— Après tout, la maison a deux portes ; une fois la nôtre fermée, ces Dames sont libres. Chez nous, on ne regarde pas aux serrures.

Pour mieux se mettre en règle avec la vertu, Mme Guisolphe, depuis quelque temps, s’était adjoint sa mère : la vieille Dide Sarrasine. Et cette coriace paysanne qu’au fond ces trafics révoltaient, d’autant plus âpre au gain qu’il fallait l’acheter d’un peu de honte, passait silencieuse à travers l’orgie, avec sa tête que soixante ans de travail aux champs avaient faite indélébilement vénérable, comme le spectre irrité et rapace, le témoin sibyllin et parfois gênant des rudes vertus de jadis.

— Ils sont tous fous, murmurait-elle, avec leur boire, avec leurs filles.

Et remuant les écus au fond de sa poche :

— Ils n’auront que ce qu’ils méritent ; l’argent mal dépensé leur manquera un jour.

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