Chapitre 26
Depuis le scandale de ces événements, sœur Nanon ne décolérait plus.
Vers la fin de l’hiver, Domnine vint rue des Poternes. Elle y trouva sa vieille amie qui, tout en ravigotant avec un des sarments secs, six mois auparavant apportés par Brusquette, la grosse bûche du foyer, recommençait ses homélies,
— Qui te voit, Rochegude, et qui t’a vue !
Autrefois Rochegude était un paradis. Tu ne l’as pas connue, Domnine, du temps des ronds d’oreilles, des rubans de coiffes, des chaînes d’argent à triple tour et des larges chapeaux en feutre bordés de fine dentelle d’or.
C’était le costume des artisanes ; et les paysannes aussi se trouvaient belles avec leur jupes à trois canons, leur corsage en velours sans manches d’où la chemise de toile sortait, avec les deux tresses de laine rouge descendant des épaules et soutenant la jupe.
Alors, les gens savaient se connaître !
Artisane ni paysanne n’aurait osé s’habiller autrement que ses pareilles, excepté pourtant au carnaval, lorsque des dames, vraies dames de château, Mme de Mérueil ou Mme de Crudy, nous prêtaient, avec quelles recommandations, pour aller au bal, leurs diamants de famille et leurs robes à grandes fleurs.
Les hommes en faisaient de même : tout le monde tranquille à son métier.
Aussi dans ce temps, à chaque récolte, la bénédiction tombait du ciel. Le bon vin valait moins que l’eau. Sur les pontins, devant les portes, d’une vendange à l’autre, il y avait toujours, avec une nappe bien blanche, un pot de grès toujours rempli, pour que les pauvres puissent boire. Dans les caves, les maçons maçonnaient des tonneaux en pierre, ceux en bois ne suffisant pas.
Jamais une année de chanvre ou d’olives, jamais une année d’amandes ne manquait, et les mendiants se croyaient riches.
À l’époque, Domnine, où le soleil te vit, quoique tout déjà fût bien changé, les choses pouvaient aller encore.
Mais depuis ce chemin de fer, le diable est maître dans Rochegude, et saint François, s’il y revenait, ainsi qu’il y passa jadis, portant le bâton et la gourde, ne trouverait âme à qui parler… C’est à désirer la fin du monde ! Personne ne sait plus s’il vit. L’argent règne, l’orgueil domine, on a oublié l’humilité. Avec cette invention des chemins de fer, écus, bêtes et gens, tout file sur Paris. Seule la misère reste dans nos trous, et, les choses anciennes s’oubliant, tout tombe de lance en quenouille.
Est-ce que, sous prétexte de République, on ne voulait pas démolir les remparts et les tours où nichent les pigeons fuyards, dont les crevasses au printemps se fleurissent de violiers sentant bon le miel et qui, l’hiver, quand le soleil donne, servent de cheminée au pauvre monde !
C’est comme pour la vieille horloge qu’ils ont déplacée et dont la cloche, du haut de sa cage de fer, n’annoncera plus aux travailleurs des champs, d’une voix, suivant la saison, tantôt aiguisée par le mistral, tantôt enrouée par la neige, l’heure des repas, des siestes et du retour.
Et tiens, Domnine, il n’y a pas longtemps, à la cime maintenant épointée du clocher des Pères, tu sais bien, près de mon jardin, en place de croix ou de coq, une boule de cristal brillait. Pour les paysans, ce cristal, étoile allumée chaque matin comme par miracle aux premiers feux du soleil levant, était le diamant de la Reine Jeanne. On a enlevé le diamant ; et Rochegude renie sa reine.
Les anciens corps d’État, l’un après l’autre, disparaissent.
Plus de ces foulons qui foulaient de si bons draps en laine couleur de la bête. Plus de ces tisserands qui tissaient la serge et la toile rousse. Le vieux Ravoux lui-même, qui n’avait pas son pareil pour la fabrication de ses chapeaux solides comme un dos de tortue, et durs à ce point qu’ils auraient fait verser, si chargée fut-elle, une charrette, le vieux Ravoux a perdu courage. « – Où allez-vous, père Ravoux ? lui demandait-on. – À la foire, mes amis, à la foire. – Et à quelle foire, père Ravoux ? – C’est une foire, hélas ! ancienne ; il n’y a plus que moi qui la connaisse dans le pays. »
Jusqu’au cordier, ce brave Moulet, à qui les idiots de l’hospice tournaient la roue et qui, le ventre enroulé de chanvre, allait à reculons le long des remparts ! Eh bien ! le Cordier ne fabrique plus de cordes.
Personne ne fabrique plus rien, on fait tout venir du dehors. Trois ou quatre anciens feignent encore d’être cordonniers ou tailleurs ; mais, en réalité, c’est uniquement par amour-propre et pour la parade, puisqu’ils passent leur journée à pêcher à la ligne sous le pont pendant que les femmes gardent la boutique.
Pour peu que la révolution dure, bientôt il ne restera rien de la Rochegude d’autrefois.
Le dernier pressoir à marc, avec ses grandes vis, est en train de pourrir abandonné au coin d’une Androne. On ne l’entendra plus rouler sur le pavé, comme autrefois, après vendanges. De mon temps, quand la confrérie des prieurs-porteurs d’outres existait encore, la fille à qui ses parents assuraient au contrat une « corne », c’est-à-dire le quart du revenu d’un pressoir, passait pour richement dotée.
Le four Major où, depuis des mille ans, les familles cuisaient, où l’on passait en hiver de si bonnes heures les pieds au chaud dans les fines aiguilles tombées des fagots de genévrier, le four Major est fermé depuis hier faute de pratiques, tout le monde, par vanité ou par paresse, courant aux boutiques des boulangers. Hier, pour la dernière fois, les fournières ont passé dans la rue, portant leur table de pains sur la tête.
Sur la tête ? Seigneur ! Ah ! la mode est finie, de porter sur la tête. Même le linge des lessives qui s’en va maintenant dans des paniers.
Autrefois, après la moisson, alors que les batteuses n’existaient pas, quand les chevaux et les mulets, dépiquant le blé, tournaient sur l’aire, c’étaient les femmes, oui, les femmes qui, sans avoir besoin d’aucun aide, montaient la paille dans les greniers. Elles allaient aussi couper la litière, par les ravins et les rochers, à des lieues ; un faix de buis ou de lavande, pesa-t-il un demi-quintal, ne les effrayait pas.
Maintenant, les filles de paysans rougiraient de travailler la terre et d’aider aux vieux qui, abandonnés, s’exterminent. Elles deviennent tailleuses, gagnent sept sous par jour, et trouvent moyen, le diable sait comment, d’avoir une robe tous les mois et de faire les artisannotes.
Au milieu de tout cela, Domnine, où veux-tu que se tourne le paysan ? Pour vivre, il lui faudrait des avances. Mais où les prendre, ces avances ? Avec les taxes, les frais de justice, le plus clair de l’épargne s’en va aux gens du fisc, aux avocats. À chaque vente, à chaque succession, un morceau leur reste.
Et puis, il n’y a plus de récolte ; ou bien, si par hasard il y en a une, c’est comme s’il n’y en avait point. Le blé a réussi et les gerbiers sont hauts sur l’aire. Mais voilà : à cause des arrivages d’Amérique, il faut le vendre si bon marché qu’on n’en retire pas le prix de la semence. Même histoire pour les amandes et les primeurs. Même histoire pour les vers à soie ! Ils ont tous monté, ils viennent superbes, et leurs cocons s’accrochent si serrés et si drus sous les cabanettes en bruyère, qu’on dirait à chaque brindille la grappe d’un gros raisin d’or. Mais à quoi ça sert-il, puisque le cocon est à donner ?
Aussi la terre n’a plus de valeur et le paysan s’en dégoûte. Quelques entêtés s’y obstinent et la cultivent par compassion. Mais les jeunes partent et vont à la grand’ville, ou s’ils restent, finissent par jeter la pioche et le béchard.
De paysans, on n’en trouve plus. Le dimanche, il y a vingt, trente ans, la place des Hommes, devant la Commune, était comme une fourmilière. Les anciens parlaient des récoltes, on discutait le prix des journées, et la jeunesse en écoutant s’habituait à aimer la terre.
À peine si cinq ou six vieux se réunissent encore, le dimanche, devant la Commune. L’un après l’autre, la mort les prend.
Ah ! oui, l’on nous en sert, des nouveautés ! C’est pire qu’à la comédie.
Autrefois, seuls les gentilshommes chassaient. Ils chassaient à cheval, le couteau au côté, avec des tricornes. Aujourd’hui, tout le monde chasse, mais tout le monde chasse à pied.
Autrefois, une seule personne allait aux eaux, dans Rochegude : l’avocat Buquet, vieil original, perdus de rhumatismes, et pas méchant, bien qu’il passât pour franc-maçon. Quel événement d’un coin à l’autre de la ville, quelle curiosité sur le seuil des portes quand, avec son antique calèche aux ressorts de cuir, que surchargeaient des sacs de pommes de terre et des malles, il partait pour Montbrun, un pays où la terre est jaune et bridée, où les plantes sentent le soufre.
Maintenant Montbrun est trop près. Il nous faut Gréoulx, il nous faut Vichy. On va aux eaux pour faire semblant d’être riches.
Mais le pire, c’est les cafés, encore un cadeau du chemin de fer ! Les cafés qui font qu’on méprise le bastidon, l’après-midi passée en famille, honnêtement, au bon soleil, dans la compagnie des cigales ; et, parmi tous ces cafés, les Fantaisies-Rochegudaises, invention du diable, enfer tout ouvert où courent se ruiner les bourgeois, où paysans et artisans apprennent le méchant vivre et la paresse.
Quel exemple pour une ville que ces Guisolphe avec leurs bandes de mal peignées venues d’Avignon, de Marseille, et qui marchent la tête haute, et qui osent montrer leur figure peinte en plein jour.
Il s’en passe, paraît-il, et il s’en passe aux Fantaisies-Rochegudaises ! Dire que la vieille Dide Sarrasine, qui a mon âge et fut prieuresse, préside à tous ces ramadans…
Domnine écoutait, songeuse et regardant le feu, les paroles de sœur Nanon.
Sœur Nanon n’apprenait rien de nouveau à Domnine, hélas ! renseignée sur le café Guisolphe comme sur Médéric, de plus en plus rare, de plus en plus s’éloignant.
Précisément, la veille, pour la troisième fois peut-être depuis l’hiver, Domnine, par hasard, avait revu Médéric. Elle gardait encore au cœur l’amertume de cette rencontre.
Comment, après le premier abandon, cet homme était-il devenu maître d’elle ? Par quelle lâcheté avait-elle permis ?
Et, comparant les dégoûts présents avec la douceur de ses illusions premières, les soirs passés sur la terrasse, à la voix des cloches voisines, dans le fin parfum des œillets, avec cette triste folie d’un quart d’heure brutalement volé à la confiance de Trabuc, Domnine avait honte.
Car Médéric ne se gênait plus.
Comme Domnine, ce jour-là, faisant allusion à des aventures dont tout Rochegude parlait, s’était doucement plainte, Médéric, éclatant de rire :
Voyons, Domnine, sois raisonnable. Est-ce que je te reproche Trabuc ?
Elle lui pardonnait pourtant ces banales infidélités ; en Provence, un peu comme au pays musulman, les femmes ayant souvent cette fierté de n’être jalouses que de leurs égales.
Mais, pour vaincre une si belle indifférence, l’amour réservait à Domnine d’autres griefs et d’autres douleurs.
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