Chapitre 27
Rochegude, dans son trou de montagne, est privé de soleil pendant deux mois. Il brille encore sur les champs, l’enceinte une fois dépassée, mais la ville ne le voit plus.
Or, ce jour-là, 14 février, sur le coup de midi, l’astre ayant, comme chaque année, surmonté les crêtes boisées qui bornent la ville au couchant, tout Rochegude était en fête.
— Le soleil saute Mont-Arluc, disaient les gens ; et chacun se réjouissait à cette annonce des beaux jours. Car, malgré que son terroir nourrisse la figue et l’olive, Rochegude a de rudes hivers.
Mais l’hiver maintenant était fini. Des rayons, quasi-printaniers déjà, enfilaient en mitraille d’or l’alignement de la rue Droite et s’éclaboussaient, aveuglants, sur les vitres du café Guisolphe.
Le soleil commençait même à incommoder un peu ; pourtant, ces messieurs, heureux de se retrouver à leur table, n’avaient pas voulu que le garçon abaissât la tente.
Guisolphe était venu s’asseoir auprès d’eux. Il se fit apporter un verre, et, tout en y versant le filet clair d’une carafe frais remplie :
— Aujourd’hui, dit-il, c’est moi qui régale. Le soleil a sauté Mont-Arluc, et dans une heure, Dolinde arrive.
— Dolinde ? Votre petite Dolinde…
— Oui ! ses études la fatiguaient. Elle a besoin de l’air du pays.
Tous feignirent de s’intéresser, et Médéric comme les autres, bien qu’à plusieurs années de distance ce nom prétentieux de Dolinde ne lui rappelât qu’une assez désagréable gamine, rousse, tondue, d’aspect garçonnier, toujours se roulant, pour l’ennui des consommateurs, avec les chiens, entre les pieds des tables, parmi les culots de pipes et les débris de cigares.
Dolinde n’était pas revenue depuis. On la savait vaguement à Nice, en train de recevoir une éducation présumée brillante chez des cousins établis là-bas marchands de cannes et d’objets d’art.
Aussi Médéric et ses amis éprouvèrent-ils une certaine surprise quand, derrière maman Guisolphe et la vieille Dide, on vit descendre de l’omnibus une grande fille, presque jolie, un peu pâle peut-être avec son teint de rousse, la taille frêle encore malgré les promesses du corsage et l’œil déjà malicieux sous des frisons de cheveux cuivrés.
Tandis que Guisolphe daignait, vu la solennité des circonstances, aider le garçon à descendre les malles, Dolinde, son père embrassé, fit quelques pas, un sac de voyage à la main, s’étonnant, comme un peu myope.
Tous ces messieurs s’étaient dressés et saluaient. Dolinde affectait de mal voir, de ne pas bien les reconnaître ; enfin, elle se décida :
— Monsieur d’Arnavon, Monsieur des Andrès, Monsieur Pascal…
Et, dans leurs grosses mains poilues où brillaient des bagues, familière, en riant, elle mettait sa main gantée.
Puis, s’adressant, comme pour finir sur la bonne bouche, à Médéric aperçu pourtant le premier :
— Monsieur Mireur ? Tous les amis, alors… C’est vraiment l’heureuse arrivée !… Mais quoi vous ne m’embrassez plus comme il y a trois, quatre ans, lorsque vous me siffliez et que j’avais bien dansé.
Et Médéric, en effet, avec une contraction au cœur délicieuse et définitive, se rappela soudain qu’autrefois, dans le vide des après-midi et le café à peu près désert, il lui arrivait d’appeler Dolin, petit nom d’amitié donné à la gamine, et de la faire danser en lui sifflant des fanfares et des chansons.
Ce fut tout un événement que ce retour un peu imprévu de Dolinde.
Les artisanes, en faisant leur tour de ville, les paysannes, au lavoir, ne parlèrent pas d’autre chose ce jour-là. Dolinde préoccupa même la société ; et l’on citait déjà le mot d’une spirituelle vieille dame :
— C’est donc ça la fille aux Guisolphe que sa mère tantôt promenait ? Mais elle est rousse à la croire teinte, et, d’après la couleur de ses cheveux, je l’avais d’abord prise pour quelque pensionnaire des Fantaisies.
Des clients inaccoutumés, qu’expédia la curiosité de leurs femmes, s’asseyaient au café Guisolphe, en passant, comme par hasard. Et longtemps après la fermeture, les jeunes gens firent les cent pas entre le Portail-Peint et le Portail de Toutes-Bises, passant et repassant devant le café, et ne pouvant se résoudre à regagner leur lit, tant qu’aux fenêtres du premier brilla un filet de lumière.
Mais personne dans la ville endormie, sous le ciel bleu criblé d’étoiles, ne veilla plus tard cette nuit-là et ne rêva plus doucement que Médéric. Il se voyait au café Guisolphe, en habit de chasse et sifflant. Devant lui la petite Dolin dansait, laide, maigre, les cheveux ras. Elle approchait, il l’embrassait et c’était la belle Dolinde.
Bientôt cependant, au sujet de Dolinde, la médisance entreprit de s’exercer.
Un commis voyageur n’affirmait-il pas l’avoir vue à Nice, un soir de veglione, costumée et soupant en joyeuse compagnie ?
Puis, avec des sourires entendus, on parlait du fameux magasin sur le quai Masséna, derrière les palmiers où, pour le plaisir de courtiser Dolinde, quelquefois assise au comptoir, les désœuvrés passaient des heures à choisir bien vernis et marqués de leurs chiffres, un menu objet en bois de myrte, une canne de caroubier.
Les cousins devaient gagner gros à ce commerce mystérieux qui, rien qu’avec le bénéfice des trois mois de saison, leur permettait de fermer boutique en avril et de vivre rentiers le restant de l’année.
Tout cela, dans un vague mirage bleu, apparaissait aux bonnes gens de Rochegude, très lointain, féerique et suspect.
— Et voilà sans doute, ajoutait-on, pourquoi la belle Dolinde avait tout de suite semblé si à l’aise et comme chez elle aux Fantaisies, avec les chanteuses.
Une décision de Guisolphe, soudaine comme un coup d’État, allait couper court aux dires des méchantes langues.
Le café compromettait Dolinde, eh bien ! Dolinde n’habiterait pas le café.
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