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Chapitre 5

— Ceci, Domnine, c’est pour la Noël.

Et Domnine se sentit tout émue, sœur Nanon lui ayant promis de la conduire à la messe de minuit et de la garder avec elle pour le grand souper.

Car la Noël approchait. On s’en apercevait à mille indices.

D’abord le ciel semblait plus beau, la voix des cloches plus sonore ; et, les jours de marché, de longs troupeaux de dindes, gloussant, s’ébrouant, faisant la roue, secouant leur beau jabot rouge et l’extraordinaire pampille qui, tantôt à droite, tantôt à gauche, retombe et ballotte sur leur bec, traversaient la ville conduits par des campagnards armés de baguettes.

Ils s’arrêtaient aux carrefours, devant les fontaines gelées où luisaient, comme diamant, de longues aiguilles de glace. Les grand’mères et les mamans venaient là, pour un double écu, acheter chacune sa dinde qu’elles logeaient au galetas et qu’elles gavaient avec des noix.

Et, pendant les veillées, à l’aide de deux galets polis, l’un rond et plat, l’autre allongé, primitifs ustensiles choisis avec soin dans le gravier de la rivière, on cassait les amandes amères destinées à la confection du nougat.

Pour la première fois de sa vie, Domnine s’intéressait, avec l’espoir d’y prendre part, aux promesses de ces grandes joies.

Deux semaines auparavant, en sa présence, sœur Nanon avait mis germer le blé de Sainte-Barbe, dont la précoce verdure, symbole de renouveau, doit décorer la table où se sert le repas de Noël.

Pour cela, on met simplement une pincée de blé au fond d’une assiette que l’on humecte d’un peu d’eau, et voilà les semailles faites. Patience ! Au bout de quelques jours, dans la tiédeur du logis clos, sur le coin de la cheminée, le blé de Sainte-Barbe germera.

Sœur Nanon gardait en réserve, à cette intention, deux assiettes en faïence peinte de Varages, aussi brillamment vernissées que du Moustiers, la première représentant une belle dame qu’un âne portait, l’autre un garde française qui jouait du fifre.

Ce garde française, cette belle dame, et surtout cet âne, dessiné en vert d’un trait si fin, émerveillèrent Domnine, et ce n’est pas sans regret qu’elle les vit ainsi, à peine aperçus, disparaître sous une couche de grains roux.

Mais elle s’en consola bien vite à mesure que le blé poussait : d’abord des points blancs qui étaient les germes, puis des tiges minces et pâles qui, de plus en plus verdissantes, serrées et drues, finirent par constituer une sorte de petit pré.

Le blé pousse, disait sœur Nanon, la Belle Étoile s’est levée, les bergers partiront bientôt, et les Rois qui viennent de plus loin doivent à présent se mettre en route.

Tout cela, rois, bergers, sous forme de « santons », était contenu dans la boîte. Domnine dut aider sœur Nanon à débarrasser les figurines en argile de la ouate qui les protégeait.

Il y avait, avec le bœuf et l’âne, l’Enfant-Dieu sur sa paille et la Sainte-Famille. Gaspard et Balthazar et Melchior, le bon Roi nègre, qu’une file de chameaux suivait. Il y avait le « ravi » et la « ravie », agenouillés, l’œil en extase. Il y avait le remouleur, dont la roue fait des étincelles. Il y avait le meunier grognon qui, réveillé dans son premier sommeil par le cri des partants et le concert des anges, apparaît à la fenêtre de son grenier, en bonnet de coton, sa lanterne à la main. Des paysans, des paysannes, tous portant quelque humble présent : panier d’œufs, agnelet, ou bien gâteau de miel. La bohémienne arrivait avec ses tarots ; le forçat, de rouge vêtu, présentait ses chaînes brisées. Seul, le tambourinaire ne portait rien, car il ne possède, hélas ! pour fortune, que sa musiquette et son fifre ; mais il régalera Jésus d’une aubade, et ne sera pas le plus mal accueilli.

Domnine aurait voulu les manier, savoir leurs noms.

— Pas encore, sœur Mouche ! lorsqu’ils seront en place.

Avant tout, il s’agissait d’établir la crèche, importante affaire, et d’improviser sur l’étroit couvercle du pétrin, avec ses montagnes, ses rivières, ses précipices, ses rochers, ses fermes, ses châteaux, ses villages, ses ponts, ses routes, le pays d’idéal et de rêve au milieu duquel, en groupes pittoresques, tant de personnages doivent évoluer.

Sœur Nanon chargea Domnine de ce soin ; et ce furent pendant huit jours des courses dans la montagne, d’où elle revenait transie mais heureuse, rapportant des mousses veloutées, des rameaux couverts de lichens et pareils à de petits arbres, des concrétions, des cailloux bizarres qui allaient servir à figurer en vivant relief une chimérique Galilée que le Christ n’eût certes pas reconnue, mais bien faite pour encadrer, sans souci de la couleur locale, des santons bravement vêtus en paysans provençaux.

Ces promenades, faites ainsi en dépit du froid vif, sur la neige craquante, laissaient chaque fois à Domnine des sensations délicieuses.

Elle aussi, d’un cœur ingénu, allait cherchant la divine étable. Les oisillons frileux qui becquetaient les grains de corail des haies lui semblaient chanter des Noëls ; et un jour, devant une masure effondrée à qui le ciel servait de toit, elle s’étonna de ne pas trouver là saint Joseph son lys à la main, Jésus souriant et la Vierge.

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