Distractions et joies.
Je comprenais parfaitement que je deviendrais fou si cet état de surexcitation se prolongeait. J’étais fermement décidé à maîtriser mon agitation à l’aide de la force de volonté. Sachant d’avance ce qui me tourmenterait le plus, je m’efforçais de ne plus y songer. À peine une pensée funèbre ou un triste souvenir naissaient-ils en moi que je me mettais à réciter une pièce de vers, à fredonner ou à siffler un air quelconque. Pour mon malheur mes geôliers s’en mêlèrent. Le règlement de la prison interdisait tout ce qui pouvait troubler l’ordre et le calme usités de la maison. Ce règlement était pédantesquement suivi. J’essayai de ne pas m’y soumettre — cela eut quelques désagréments pour suite — non des punitions à proprement parler, mais l’apparition des guichetiers, leurs injonctions paternelles, leurs conseils amicaux qui révoltaient tout mon être. Pour m’en débarrasser, force fut de me taire. Ce fut une grande privation. C’était une nécessité pour moi que de chanter, car je sentais un grand soulagement moral lorsque je pouvais exhaler ma tristesse dans une chanson. — Je me surprenais même quelquefois à sourire en fredonnant un joyeux couplet.
Après quelques mois de détention mes ongles étaient devenus très longs : ils me servirent d’amusement après qu’on m’eut défendu de chanter.
Je les faisais claquer en cadence, me ressouvenant d’une mélodie quelconque. Mais une occupation pareille pendant des journées entières me devint insipide même en prison. Ainsi, de gré ou de force, j’étais obligé à penser et à rêver. Bien que ma volonté et ma persévérance m’eussent donné le pouvoir de chasser dès l’abord toute pensée triste, cet ordre d’idées restait fortement enraciné dans les recoins de mon cerveau. Voici ce qui m’arrivait d’ordinaire : je me rappelle quelque événement de ma vie qui m’a été particulièrement agréable. Je m’y arrête avec amour ; je m’efforce d’en faire revivre les plus insignifiants détails. Mais petit à petit je me rapproche de la réalité, et tout à coup une pensée se détache nettement de toutes les autres : « Jamais, jamais cela ne se répétera plus ! » Alors je sens comme si quelque chose se brisait en moi, comme si le même poids immense me retombait sur le cœur.
J’étais bien jeune quand le malheur m’atteignit, je n’avais pas vingt-deux ans. Je rêvais à l’avenir, je me le représentais sous les couleurs les plus riantes. Cela me donnait de l’énergie et me soutenait dans mes moments pénibles ; j’en ai eu beaucoup à passer, même avant mon emprisonnement. Tout à coup, tout ce qui me rattachait si fortement à la vie, ce qui me la faisait aimer avec passion fut brisé pour toujours, — j’en étais sûr que c’était pour toujours, rien ne m’aurait alors pu faire croire le contraire. Celui-là seul qui a souffert ce que j’ai eu à supporter, moi qui au début de la vie ai dû dire adieu à mes rêves les plus aimés, celui-là seul peut comprendre l’intensité du désespoir qui me saisissait par moments. Là, tout près de moi, à deux pas des murs de ma prison, la vie continue son cours ordinaire ; et moi qui n’ai pas encore vécu, qui n’ai encore rien accompli, j’ai quitté le monde des vivants, non pour descendre dans la tombe, non pour devenir un cadavre inerte, non, j’ai gardé la conscience de moi-même, et cela rien que pour sentir toute l’horreur de ma position. Des années se passeront ainsi : mes parents, mes amis oublieront que j’existe, et moi je serai toujours enfermé ici ou dans quelque tombeau pareil, pour me souvenir, pour sentir à tout instant que je m’abrutis, que je perds tout sentiment, toute pensée humaine. Il ne me restera rien, rien que la conscience de ma disgrâce, de mon malheur !
Quelle nécessité cependant y a-t-il de prolonger ce temps de douleurs qui n’auront jamais ni fin ni limites ? Ne vaut-il pas mieux souffrir beaucoup pendant quelques jours, quelques heures ou quelques instants, et mettre un terme à tout, en être quitte à jamais ? Oui, cela vaut mille fois mieux ! Mais comment faire cependant ? Les murs de ma cellule sont lisses et unis — pas un crochet, pas un clou qui puisse m’aider à accomplir mon dessein. On ne donne pas de couteau à dîner, pas même de fourchette…
Je pourrais me pendre à l’espagnolette de la fenêtre ; mais le parquet crie et tremble à chaque pas que je fais ; à peine serai-je auprès de la fenêtre que la sentinelle le verra par le judas de la porte. Et puis où prendre une corde ou quoi que ce soit pour la remplacer ? On ne me donne pas de mouchoir de poche, ma serviette est remportée chaque matin dès que je m’en suis servi.
Un jour, comme je revenais d’un interrogatoire, ni le staroj, ni le factionnaire n’entrèrent dans ma cellule. Je profitai de cela, et en ôtant mes habits pour les échanger contre l’uniforme de la prison, je jetai mon cache-nez derrière la couchette, espérant que personne n’y prendrait garde. C’est ce qui arriva. Quand la porte se referma sur mes geôliers je saisis le cache-nez et le pressai sur mes lèvres. C’est de lui que me viendra la délivrance que j’attends et désire de toutes les forces de mon âme. Je cachai l’écharpe dans mon sein. La pensée qu’il était en mon pouvoir de faire cesser ma vie et mes souffrances à un moment donné me calma. Je devins presque gai. Je me sentais tout allégé, un bien-être inconnu me pénétrait. Quelques jours se passèrent ainsi. Mais une fois qu’on m’appela de nouveau pour m’interroger, le staroj découvrit et enleva mon cache-nez. Une mère qui perdrait son unique enfant ressentirait à peine sa douleur aussi profondément que je ressentis la mienne. Ayant perdu mon ancre de salut, je me mis à en chercher une autre. J’avais pourtant beau tendre mon cerveau, je ne pus trouver d’autre moyen d’en finir avec l’existence que celui de me faire mourir de faim. Aurais-je la force de faire cela ? On devinera ce que je veux accomplir, on prendra toutes sortes de mesures, on me fera subir mille tentations. Pourrai-je supporter tout cela ?
Il faut l’essayer.
Le lendemain, lorsque l’on m’apporta le thé qui me servait de déjeuner, je le refusai sous prétexte d’avoir sommeil.
Àdîner, je fis semblant de manger, mais ne touchai à rien. Vers le soir, j’avais une faim dévorante, mais, malgré le pain que je vis sur la table — le staroj l’y avait laissé avec intention — je ne mangeai pas. Le jour suivant, ce fut la même chose : je refusai mon déjeuner, on le laissa sur la table devant moi ; il y resta jusqu’au dîner. Le dîner et le souper restèrent sur ma table jusqu’au matin.
La même chose se répéta le troisième jour, mais je n’avais plus faim. J’étais si faible que je restais étendu sur le lit pouvant à peine remuer les mains ; cette faiblesse m’était étrangement douce, je sommeillais ; parfois j’ouvrais les yeux, puis je sommeillais encore. Ainsi se passèrent trois jours. Je ne répondais pas aux questions qu’on m’adressait pour savoir la cause de mon abstinence… On ne m’ennuyait pas trop, mais le bruit du judas s’ouvrant et se refermant devenait de plus en plus fréquent. Le staroj entrait à chaque instant dans ma cellule sans aucune nécessité apparente. Je compris que j’avais en mon pouvoir un moyen de faire cesser ma vie si pénible — à un moment donné et voulu.
Mais pourquoi maintenant, à l’instant ? C’est de la lâcheté ! Je fus pris tout à coup d’une intense curiosité de savoir ce que me réservait l’avenir. Ce sentiment peut être comparé à celui d’un bambin auquel son père aurait sévèrement défendu de regarder derrière un rideau et qui, brûlant du désir de voir ce qui y est caché, le soulèverait avec des battements de cœur précipités.
— Il sera toujours temps de mourir, me dis-je… et, ce jour-là, je bus deux verres de thé.