Changement de prison. — Un voisin.
Un soir, vers dix heures, ma porte s’ouvrit et le staroj entra, apportant mes vêtements civils.
— Habillez-vous ! me dit-il laconiquement.
J’étais frappé d’étonnement. On ne m’avait jamais fait subir d’interrogatoire aussi tard dans la soirée. J’endossais mes habits sans quitter le linge de la prison mais le staroj m’arrêta en me disant :
— Changez tout, mettez votre cravate !
Il sortit. Je m’habillai à la hâte et me mis à courir d’un bout à l’autre de la cellule comme une bête en cage. Des pensées sans nombre sillonnaient mon cerveau, et toutes me causaient un sentiment de souffrance. L’idée qu’on allait peut-être me remettre en liberté me saisissait le cœur avec tant de force que je le comprimais de la main pour en affaiblir les battements douloureux. Tantôt je voyais les visages de mes amis, tantôt m’apparaissait une prison plus sévère, une maison de fous, les têtes rasées du bagne, les fers, l’échafaud !… Je ne sais combien de temps je passai dans cet état, cela me parut une éternité. Enfin la porte s’ouvrit, des gardes apparurent, et on m’emmena. La nuit était sombre, il gelait à pierre fendre. Cinq mois s’étaient écoulés depuis que j’avais été arrêté, et pendant tout ce temps je n’avais pas vu de ciel étoilé. Je levai la tête et me mis à admirer ce spectacle dont j’avais été privé depuis si longtemps. Je ressentais la même chose qu’un myope auquel on aurait mis des lunettes pour la première fois.
— Avancez, avancez ! retentit un ordre bref derrière moi.
Nous entrâmes au greffe de la prison, on m’y rendit quelques-uns de mes effets en me faisant signer un reçu. Puis j’entendis un cri à travers la porte.
— C’est prêt. Recevez !
Je fus emmené de nouveau ; nous descendîmes dans la cour. Là, on me fit monter en voiture et nous partîmes.
— Où allons-nous ? » demandai-je à une de mes gardes qui était monté en voiture avec moi.
Je reçus la réponse connue :
— Je ne puis le savoir !
J’entendais le bruit de voitures roulant sur le pavé, quelqu’un riait… on chantait une chanson populaire… j’entendais les pas des nombreux passants sur le trottoir. Je m’efforçais de penser à tout à la fois, ma tête voulait éclater.
Notre voyage dura longtemps, une heure au moins. Enfin on s’arrêta. Lorsque je quittai la voiture je ne vis autour de moi que des murailles hautes et noires ; nous étions dans une cour de prison. Il faisait très sombre, mais je pouvais distinguer une quantité innombrable de petites fenêtres trouant les murs de haut en bas. On me fit monter un escalier étroit et puant, enfin on s’arrêta au quatrième étage. Mon gardien frappa à une porte ; ce bruit fit apparaître un petit soldat à moitié endormi. Mon gardien et lui se mirent à chuchoter, puis on me fit passer dans un petit greffe agencé à l’ancienne mode. Mon gardien y entra en pourparlers mystérieux avec un tchinovnik fripé, apparu on ne sait d’où.
Ce personnage avait une cravate d’un rouge éclatant et un visage couleur jaune-citron. Toute sa physionomie respirait la fatigue des mauvais lieux.
Je vis une petite glace appendue au mur et je m’y regardai, je reculai d’épouvante. Était-ce bien moi ! Avant mon emprisonnement, j’avais le teint fleuri de la santé, je n’avais guère de barbe. Maintenant j’étais jaune et pâle, mes yeux caves brillaient d’un feu malsain. Une barbe noire et de longs cheveux emmêlés me donnaient l’air d’un fou.
On me fit approcher d’une table, on m’adressa quelques questions, on me fit signer je ne sais plus quoi ; puis on se mit à me fouiller. Le soldat endormi qui nous avait ouvert la porte fourra ses mains dans mes poches, les inspecta, les retourna, me palpa, me fit ôter mon habit, déboutonna mon pantalon. Une de mes bottes était trouée, le soldat fourra son doigt dans le trou y cherchant aussi quelque chose. Je croyais que cela n’en finirait jamais. Enfin on me renvoya pour aller — je ne savais pas où — sous l’escorte du même petit soldat endormi, auquel on avait donné quelques ordres à voix basse. Je m’imaginai que cet homme, qui ressemblait beaucoup à un bourreau que j’avais vu, avait reçu la consigne de me tuer. Nous passions par des couloirs tout à fait obscurs, je tâchais de me tenir aussi éloigné de lui que possible ; tout à coup je sentis dans les ténèbres une main froide effleurant ma tête… Je saisis cette main avec force et plein d’une terreur folle je criai d’une voix saccadée : Arrière, bourreau !
La voix faible et chevrotante du petit soldat me répondit doucement :
— Qu’avez-vous, Monsieur ? Que Dieu vous bénisse, je ne veux vous faire aucun mal !
J’eus honte et horreur de moi. Nous montâmes et descendîmes encore pendant longtemps pour nous arrêter enfin à la porte d’une cellule.
— Frilanof ! Recevez le n 17.
— Foin de vous ! Tu attendras ! Je ne peux pas être partout à la fois !
Cette réponse retentit quelque part au loin. Puis j’entendis un pas d’homme approcher avec un cliquetis de clefs.
Ma nouvelle cellule n’était pas plus grande que l’ancienne, seulement elle était meublée encore plus sordidement. Ce qui m’inspira le plus de dégoût fut une couverture crasseuse en drap commun, pareil à celui dont on fait les capotes de soldats ; elle était toute maculée de sang et de crachats.
Au plafond de la cellule était appendue à un fort crochet une grande lampe à pétrole. La vue de cette lampe me fit du bien : pendant la nuit, quand tout reposera, pensai-je, je pourrai décrocher la lampe, enduire de pétrole le matelas, le linge et mes cheveux et y mettre le feu… la fin viendra rapidement. On peut aussi se pendre au crochet ou à l’un des barreaux de la grille à la fenêtre.
Mes pensées furent interrompues par le bruit de petits coups brefs et rapides comme on pourrait en frapper avec les doigts pour imiter le roulement d’un tambour. Le bruit venait de la cellule voisine, on frappait au mur qui la séparait de la mienne. J’écoutais. Les roulements continuaient. Je compris bientôt ce que cela voulait dire et y répondis de la même manière. Alors les roulements cessèrent et furent suivis par des coups espacés qui se succédaient doucement et en mesure. Je compris que chaque nombre de coups isolés représentait la lettre de l’alphabet qui correspondait au chiffre des coups frappés. Mon manque d’habitude dans cet exercice et l’agitation dans laquelle nous étions, mon voisin et moi, fit que nous nous embrouillâmes longtemps avant de nous comprendre. Ah ! comme je souriais, comme mon cœur battait de joie ! J’aurais voulu embrasser ce bon mur jaune qui, après cinq mois d’isolement, me procurait enfin la possibilité d’échanger quelques pensées avec une créature humaine amie et ne désirant pas ma perte.
— Qui êtes-vous ? demandait mon voisin.
Je le lui dis.
— Et vous ?
Mon voisin me dit un nom que je connaissais, c’était celui d’un de mes amis d’enfance. J’étais parfaitement sûr en ce moment que cet ami et mon voisin ne pouvaient être qu’une seule et même personne.
Dans les derniers temps, j’étais possédé de l’idée fixe que j’étais un centre vers lequel convergeait tout dans l’univers entier. Lorsque je me sentais bien, je m’imaginais que le monde au delà des murs de ma prison avait de meilleurs sentiments pour moi. Maintenant, il me semblait que mon nouveau voisin ne pouvait être que mon ancien ami.
— Avez-vous une bosse ?
Mon voisin ne comprit pas le dernier mot, et me le fit répéter coup sur coup, ne me laissant même pas finir ma question.
Enfin il répéta le malencontreux mot :
— Une bosse ?
— Oui, sur…
Mais mon voisin n’écoutait plus.
Je compris ce que cela signifiait et me mis à rire. Il était évident que mon voisin me prenait pour un fou. Je lui parlais de cette bosse, parce que mon ami, qui s’appelait comme lui, avait de naissance une bosse au front. Je voulus expliquer de quoi il s’agissait, mais mon voisin se mit à battre une retraite : une, deux, une, deux. On venait faire la ronde du soir dans les cellules.