‹ En celluleChapitre 5 sur 8 · Le directeur.

Le directeur.

J’étais étendu tout habillé sur le lit, lorsque, le lendemain de mon arrivée, le directeur de la prison vint me visiter. Il était accompagné de deux soldats.

— Vous dormez trop, c’est défendu ! me dit-il en franchissant le seuil.

Il s’arrêta au milieu de la cellule, dans la pose d’un général qui inspecterait des fortifications ennemies, puis il huma l’air de côté et d’autre, puis il s’approcha de la fenêtre, palpa le mur et la table et fit enfin mine de se retirer… Tout à coup je le vis fixer son attention sur le plancher de la cellule. Le parquet était ciré tous les jours par un détenu pour crimes de droit commun. Le directeur se baissa, prenant cette fois la pose d’un ingénieur qui ferait des travaux de nivellement ; ses sourcils se froncèrent ; il se tourna vers moi avec des yeux étincelants de colère :

— Qu’est ce que cela ?

Je le regardais de travers, mais je me tus.

— Que je ne voie plus rien de pareil ! Entendez-vous ! Pakhomof, un torchon !

Le staroj se précipita dehors pour remplir l’ordre donné et le directeur quitta la cellule avec majesté…

J’étais curieux de savoir ce qui avait pu encolérer à tel point mon geôlier en chef — je ne vis que quelques gouttes d’eau que le staroj avait répandues en m’apportant de l’eau le matin. Je fus tout étonné de l’esprit d’observation du directeur. C’est étrange que maintenant lorsque je m’efforce de me rappeler ses traits — je ne le puis pas. Je me souviens seulement d’une petite tête couverte de cheveux crépus, qui formaient un véritable chignon sur la nuque. La face du directeur était d’un rouge-ponceau et il produisait l’impression d’un homme qui serait constamment en colère. Son uniforme bordé d’astracan au collet pendait disgracieusement sur lui ; il relevait très souvent les épaules en avançant la poitrine comme pour se donner une tournure plus militaire. Le matin il entrait chez moi la casquette sur la tête et les mains dans ses poches. Ses visites se répétaient chaque jour et chaque jour il trouvait de nouveaux sujets de reproches…

Je répondais à ses remontrances par un mutisme imperturbable, m’efforçant par là de lui prouver qu’il n’existait pour ainsi dire pas pour moi. Mais petit à petit ses observations, en commençant par m’agacer, avaient fini par m’exaspérer pour tout de bon. Après le départ du directeur, je me mettais à penser à lui involontairement et longuement. Je n’avais absolument rien à faire : mon voisin ne répondait plus que rarement aux coups que je frappais à son mur. Et même quand il me répondait il le faisait comme à contre-cœur et d’une manière désordonnée.

Un jour je frappai :

— Pourquoi te tais-tu ?

— Malade ! répondit-il ; ce fut tout. Je m’éloignai du mur ; tout à coup j’entendis mon voisin qui frappait vite, vite, un vrai roulement :

— Je n’ai que 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24 ans, et je suis perdu ! perdu !

— Tu sortiras de prison ! l’interrompis-je, tâchant de faire taire ses pensées lugubres.

Ah ! que j’aurais voulu pouvoir lui exprimer une tendre pitié !

— N ! (non), répondit-il, je ne verrai plus la lum…

— La lumière du jour, terminai-je mentalement, frappant en même temps : un, un ! ce qui voulait dire : J’ai compris !

Après cela, mon pauvre voisin se tut à jamais. Qu’advint-il de lui ? Je ne l’ai jamais su. Je crois qu’il mourut en prison.

Ma seule récréation en ce temps était de quitter ma cage lorsqu’on me menait aux lieux. Ma cellule n’avait pas encore atteint le dernier degré de perfectionnement. Je ressentais un étrange sentiment d’orgueil lorsque Pachamof était obligé de répondre à mon appel et de me laisser sortir.

Je n’eus jamais l’occasion de m’approcher d’aucune autre cellule ni d’échanger la moindre parole avec mes co-détenus : le staroj me suivait comme mon ombre. Mais chaque fois que j’étais dehors dans le couloir, je me sentais plus heureux quand même. Mes pas étaient plus assurés que d’ordinaire, je marchais lentement, aussi lentement que possible. J’entendais les autres détenus faire la même chose à leurs sorties.

Il s’établissait une entente tacite entre nous à l’aide du bruit de nos pas.

— Il le fait pour que je l’entende, me disais-je en prêtant l’oreille aux pas accentués d’un détenu qui passait devant ma porte.

Àmon tour, je frappais des pieds aussi fort que je le pouvais, en traversant le couloir, comme pour dire :

— Écoutez ! écoutez, mes amis, c’est moi qui passe près de vous !

La nourriture que l’on me donnait dans cette nouvelle prison était des plus mauvaises. Le gouvernement fixait dix copecks par jour à chaque détenu, mais l’administration en dépensait moins. À midi, on m’apportait quelque chose d’extrêmement liquide qui devait être du chtchi. Une livre et demie de pain de seigle tout à fait noir et rempli de grains de sable ; une petite écuelle de gruau bouilli de sarrasin tout rempli de déjections de souris, voilà de quoi se composait mon menu. Je ne touchais que rarement à cette pitance et me contentais du pain seul. Plus tard les dix copecks me furent journellement donnés en main, et j’eus la permission de les dépenser à ma guise en envoyant le staroj m’acheter quelque chose au dehors de la prison.

Le directeur pourtant donnait de jour en jour plus d’ouvrage à mon cerveau. Il oubliait parfois de nous faire distribuer notre pension alimentaire et nous restions des journées entières à jeun. Quelquefois la porte de ma cellule s’ouvrait avec fracas pendant la nuit et mon geôlier (je parle toujours du directeur) me réprimandait grossièrement pour avoir trop abaissé la flamme de la lampe. Tous les jours il découvrait avec horreur que l’air de ma cellule était mauvais et faisait ouvrir la fenêtre qu’on laissait ainsi pendant des heures malgré le froid d’hiver rigoureux qui sévissait dehors.

Ces persécutions me mettaient hors de moi, d’autant plus qu’elles se répétaient plusieurs fois par jour sous une forme ou sous une autre. Petit à petit je ne pus, littéralement parlant, penser à rien d’autre qu’au directeur. Tout ce qui m’entourait me le rappelait. Je rêvais de lui en dormant. Il se changeait en une espèce de cauchemar, en une puissance fatale qui, contre mon propre gré, attirait à elle toute mon attention. Tous les matins, au moment où il entrait, mon cœur se mettait à battre d’un mouvement accéléré. Je me disais : Il y aura quelque chose, comme toujours. Je restais des heures entières plongé dans une rêverie fiévreuse, imaginant les moyens les plus fantastiques, les plus impossibles de me venger… Alors les rôles seront changés, me disais-je ; il s’abaissera devant moi, il me baisera les pieds, il me dira qu’il a une femme, des enfants, une vieille mère et qu’il leur est attaché… Il me demandera de l’épargner, de pardonner… Alors je lui dirai tout, tout…

Je lui expliquerai ce qu’ils sont eux tous, lui et ceux qui m’ont enfermé ici… et je le chasserai de ma présence !… Quelquefois ma vengeance imaginaire allait plus loin ; cela arrivait immédiatement après quelque avanie plus grossière que d’habitude. Alors je m’adressais un discours à moi-même comme à un tiers : Et tu lui pardonnes après cela ! Tu t’efforces de le disculper !

Lorsque je revenais à moi après ces élucubrations, je ressentais de la douleur et de la honte. Je comprenais que je m’abrutissais, que je devenais idiot.

Un jour j’entendis du bruit et des éclats de voix dans la cellule de mon voisin ; on ouvrait, on refermait la porte avec fracas ; on emportait quelque chose ; je croyais le deviner au lourd retentissement des pas de plusieurs personnes… Puis tout redevint calme. Craignant que l’état de santé de mon voisin n’eût empiré, je frappai à son mur ; pas de réponse. Alors je frappai de plus en plus fort. Soudain j’entendis soulever le carré de fer-blanc qui masquait de dehors le judas. Puis Pakhomof ouvrit ma porte toute grande en disant :

— Venez !

Je le suivis dans le couloir, mais au moment où je me préparais à descendre l’escalier (je croyais qu’on me menait au greffe), le staroj m’arrêta rudement :

— Par ici !

Il me fit monter au quatrième étage, dont toutes les cellules étaient vides ; dans celle où il me fit entrer tout était recouvert d’une épaisse couche de poussière : on voyait bien qu’il y avait longtemps que personne ne l’avait habitée. Je me sentis comme un naufragé jeté sans pitié sur les sables d’une île déserte.

Ma tristesse se changeait en désespoir !

Je serai complètement seul ici ! me dis-je. Personne ne passera même près de ma porte, et je ne saurai jamais plus rien de mon pauvre voisin.

Je me jetai sur le lit pour me relever le moment d’après. Je manquais d’air. Tout à coup j’entendis quelque chose gratter doucement au guichet. Je m’approchai de la porte. À travers le carré de vitre moisie, je pus, petit à petit, distinguer un visage de vieille femme. Elle avait de grands yeux ronds et immobiles comme ceux d’une chouette ; ils étaient veinés de rouge en tous sens ; les paupières, le tour des yeux, le front de la vieille étaient sillonnés de rides profondes. De rares cheveux gris pendaient en désordre autour de cette tête étrange qui branlait de vieillesse… Toute la vieille tremblait des pieds à la tête. Elle s’enveloppait dans une robe d’indienne passée, usée et toute sale. Malgré sa laideur, cette femme ne m’inspira aucun sentiment de dégoût. Je ne fus pris que d’une intense pitié.

— Qui es-tu, mon pauvre enfant ? me demanda-t-elle tout à coup d’une voix douce et basse.

Je le lui dis.

— Qu’as-tu fait ?

Au lieu de la courte réponse que j’aurais donnée à cette question en toute autre circonstance, j’éclatai en un long monologue désordonné où je déversai toute la douleur qui s’était de longue date amassée en mon âme ; je finis par fondre en larmes, ces bonnes larmes comme en pleurent les enfants. Elles ruisselaient si abondamment…

Je tressaillais de tout mon corps, je m’efforçai d’étouffer les sanglots qui ébranlaient tout mon être.

La vieille se prit à me consoler — elle me parlait doucement, simplement, d’une voix si calme, d’une voix d’aïeule s’efforçant de ramener un de ses petits-enfants à la raison. Et à travers ses réprimandes mêmes j’entendais quelque chose de si bon, de si tendre, quelque chose qui venait en droite ligne du cœur. J’aurais voulu l’écouter encore et toujours… Elle conclut en disant :

— Notre tour, à nous, viendra un jour, mon fils !

— Dieu le veuille, grand’mère !

En ce moment j’entendis venir quelqu’un. La vieille se recula vivement dans l’ombre pour se rapprocher de la porte l’instant d’après.

J’entendis le cliquetis de sous s’entre-choquant :

— Voilà, dit-elle, je les mets derrière le lave-mains, tu achèteras du pain avec…

Je ne refusai pas. Je savais que la mendiante, la vagabonde, la voleuse qui sait ? me donnait de tout cœur ce qu’elle pouvait.

Àl’étage où je me trouvais, il y avait quelques détenus pour délits de droit commun : ces gens étaient plus heureux que moi, on leur permettait de sortir à volonté de leurs cellules qui n’étaient jamais fermées à clef.

Je trouvais cinq copecks et un grosch derrière le lave-mains.

Mon premier désir fut de garder cet argent coûte que coûte en souvenir de ma vieille amie. Plus tard, je fus forcé de dépenser les cinq copecks, je ne pus conserver que le grosch, qui avait à peine cours.

Une nouvelle figure avait ainsi fait irruption dans ma vie. À côté du directeur et de Pakhomof je pensais à ma vieille ; je m’efforçais de reconstruire mentalement l’histoire de sa vie et de sa chute. Ma cellule se remplissait de fantômes ; je les voyais agir, parler, rire, pleurer et travailler de concert à la ruine de ma vieille. Je pensais tant à elle que je commençais à m’imaginer qu’il devait y avoir quelque lien de parenté ou autre entre nous.

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