‹ En celluleChapitre 6 sur 8 · Au cachot.

Au cachot.

J’avais très froid dans ma nouvelle prison. Les vitres de la fenêtre étaient couvertes de givre, ce qui rendait la cellule encore plus froide et plus sombre. Mes pieds étaient constamment engourdis. Je ne pouvais pas les réchauffer par la marche, il n’y avait pas assez d’espace pour cela. Je m’asseyais sur le lit en retirant les pieds sous moi, ou bien je les frictionnais ; mais cela ne me soulageait que peu. Après être resté assis pendant quelques instants, je sentais tout à coup un frisson me passer dans le dos ; je me levais alors et il me paraissait que j’étais brisé. Ah, Seigneur ! si je pouvais mourir !

Il y en a pourtant de ces gens qui meurent du typhus, du choléra, de la phtisie, qui meurent en voulant vivre… et moi qui considère la mort comme ce qui pourrait m’arriver de plus heureux, je vis ! Je commençais à me haïr moi-même, me considérant comme étant d’accord avec ceux qui voulaient me garder en prison… je ne peux même pas mourir pour la quitter !

On chauffait mon ancienne cellule, et, bien que dans l’espace d’une heure ou deux le froid y redevînt aussi rigoureux qu’auparavant, j’étais heureux de ne pas grelotter au moins pendant quelque temps. Maintenant je tremblais de froid depuis plusieurs jours sans aucun espoir de voir cesser cette nouvelle torture.

Malgré ma répugnance à parler au directeur, le froid m’y força. Je déclarai à mon tourmenteur qu’il n’y avait aucune nécessité de me faire geler, que j’étais déjà assez malade sans cela.

Le directeur me promit d’ordonner de faire du feu. Une demi-heure après, ma cellule commença à se remplir d’une fumée bleue, âcre et nauséabonde. J’étouffais. Je frappai à la porte. Pakhomof apparut.

— Que voulez-vous ?

Je lui montrai la fumée et le priai de demander au directeur qu’on me mît autre part ne fût-ce que provisoirement.

— N’est-ce pas vous-même qui avez exigé que l’on fît du feu ?

— Cela ne te regarde pas, répondis-je avec impatience, presque en gémissant. Va parler au directeur !

— C’est bien, je vais lui faire mon rapport. Pakhomof était parfaitement impassible en me tournant le dos.

J’attends, j’attends, j’attends… La fumée pénètre dans ma bouche, elle me saisit à la gorge, elle envahit et me serre la poitrine. Je m’efforce de ne plus respirer, puis, instinctivement j’aspire l’air avec force, ce qui est aussitôt suivi d’une toux déchirante. Je me jette à terre près de la porte et je tâche d’aspirer par-dessous un peu de l’air frais du couloir. Personne ne vient. Enfin, n’en pouvant plus, je me remets à frapper à tour de bras.

Pakhomof apparaît de nouveau :

— Le directeur dîne !

— Qu’il monte à l’instant ou je brise cette porte ! me mets-je à crier avec fureur, et ma voix éveille de sourds échos dans les longs corridors vides.

— Pas de danger, tu n’en mourras pas ! répond grossièrement Pakhomof jetant la porte avec fracas dans la serrure.

Je vocifère, je frappe des mains et des pieds contre la porte, je ne me rends plus compte de rien jusqu’au moment où j’entends tonner une voix furieuse :

— Au cachot cette canaille !

Je réponds quelque chose, mais deux paires de bras musculeux me saisissent et m’entraînent ; je me débats ; je suis roué de coups, j’en reçois à la tête, au visage, à la poitrine. Puis le bruit d’une porte ouverte et refermée, une dernière poussée, et je trébuche seul dans les ténèbres…

Le cachot où on m’avait enfermé était sous terre. Il différait de ma cellule en ce qu’il y faisait tout à fait noir. Il n’y avait ni couchette ni aucun meuble quelconque — rien qu’une botte de paille dans un coin. L’air y était méphitique comme dans une vieille cave humide ; il y régnait un froid glacial ; les murs suintaient d’eau, un sol boueux remplaçait tout plancher. Au premier moment, je ne pus rien distinguer. J’avais le vertige, il me semblait rêver, puis je me mis à grelotter. Le froid du cachot avait quelque chose de particulier, il vous transperçait, pour ainsi dire, de part en part. Je sentais tous mes muscles trembler. Je ne pouvais penser à rien. Je restai étendu par terre pendant des heures, à moitié évanoui.

Enfin Pakhomof ouvrit la porte disant à voix basse et plus doucement que d’habitude :

— Voulez-vous rentrer dans votre cellule, s’il vous plaît !

J’obéis : je me traînai dehors et le suivis. On avait chauffé ma cellule ; la lampe était allumée, le dîner sur la table, mais je n’avais pas faim et me mis, aussitôt rentré, au lit.

Pendant la nuit je m’éveillai avec un horrible mal de tête. Il me semblait être dans une fournaise et en même temps des frissons glacés me passaient dans le dos. Des cercles de feu tourbillonnaient devant mes yeux ; puis j’avais froid : je m’enveloppais dans mes couvertures sans pouvoir me réchauffer. Tout à coup je vois entrer Pakhomof dans la cellule ; mais ce n’est plus la même, c’est une autre plus grande et dont le plancher est en terre battue. Pakhomof m’apporte mes habits en me disant :

— Habillez-vous ; il est temps de marcher à l’échafaud !

— Est-il vraiment temps ?… veux-je demander ; mais mon cœur s’arrête soudain… Je jette un regard autour : ma cellule n’est pas changée ; la porte en est close comme de coutume. Ai-je rêvé ?

— Ha, ha, ha ! cher, cher Kolia ! Je me retourne : c’est mon frère, celui qui est mort, un petit garçon pâle, aux longs cheveux bouclés. Il embrasse mes genoux et s’efforce de m’entraîner avec lui en riant. J’ai peur.

— Laisse-moi, laisse-moi, Sacha, Pakhomof pourrait nous voir… Laisse-moi, te dis-je !

J’entends pleurer quelqu’un doucement, puis sangloter à fendre le cœur.

— Il nous faudrait le docteur, eh ?

C’est Pakhomof qui parle, et sa face n’est plus de pierre ; elle a pris une expression toute humaine. Je me jette de côté en apercevant son visage qui se penche sur moi…

— À l’échafaud ! veux-je crier ; mais ma voix n’est plus qu’un sourd chuchotement. Je veux me lever, fuir ; mais je n’en ai pas la force…

Pakhomof secoue la tête et fait le signe de la croix…

— Est-ce que je vais mourir, Pakhomof ?

Je ne me souviens pas de ce qui suivit. Lorsque je revins à moi, j’étais dans un endroit que je n’avais pas encore vu. Une bonne face inconnue se penchait vers moi. Je sus plus tard que c’était Gratchef, un soldat en punition qui était détenu pour un délit de droit commun.

Je viens d’écrire le nom de Gratchef et toute sa personne m’apparaît comme vivante.

Je te vois là devant moi, mon pauvre ami ; je revois ton gros cou enveloppé d’une large serviette en guise de cravate, je vois ta grosse tête aux cheveux ras et tes petits yeux gris si pleins d’une bonté naïve ; je revois ta vieille capote montrant la corde ; j’entends ta voix calme et douce que viennent interrompre parfois de longs accès d’une toux asthmatique ; ta voix qui me conte les merveilles de la Petite Russie, où il y a tant, oh ! tant de pain qu’il y en a pour chacun !… Pourquoi ces mots « tant de pain » ressemblent-ils à un gémissement quand c’est toi qui les prononces ? Pourquoi ai-je pleuré plus d’une fois, me cachant la face dans l’oreiller de ma dure couchette d’hôpital, en me ressouvenant de tes paroles ?

« On nous chassait, scandes-tu, vers Pâques en 1866, ou bien était-ce en 1867 ? Est-ce cela ? Oui, c’est cela ! c’était bien en 1867 ; on nous chassait par le gouvernement de Poltawa. Nous eûmes un jour de halte à la ville de Poltawa. C’était le samedi saint : un ami et moi nous allâmes vers l’église de Saint Nicolas, à gauche près de la caserne ; nous y demandâmes l’aumône aux passants au nom de Notre Sauveur Jésus-Christ. Et vois-tu, frère, il n’y en eut pas un qui ne nous donnât quelque chose, ne fût-ce qu’un œuf rouge ou un morceau de pain. Hé, hé, hé ! nous ramenâmes tant de provisions au gîte, que tout le bataillon eut de quoi manger au réveillon de la nuit de Pâques. Ah oui ! ton pays est un beau pays, Ivan : C’est vraiment un glorieux pays, va ! — Tes rêves se sont-ils réalisés, mon bon ami Gratchef ? As-tu revu ce pays enchanté où il y a tant, tant de pain qu’il y en a pour chacun ! Ou bien as-tu eu encore une fois le malheur de perdre ta baïonnette et l’expies-tu à nouveau dans une infirmerie de prison, pauvre ami, toi, que nous, détenus, ne nommions pas autrement que « bonne mère » ! Ou bien ton asthme a-t-il eu raison de toi et reposes-tu quelque part ignoré de tous dans la fosse commune qui t’attendait depuis le jour de ta naissance !

Ma convalescence fut longue et pénible. Il se passa au moins trois semaines avant que je pusse me lever. Je restais étendu sur ma couchette tout le long du jour sans mouvement, sans pensée. Ma bouche était si aride que j’avais de la peine à remuer les lèvres pour répondre aux questions sans fin de Gratchef. Il s’occupait toute la journée de moi. Même le soir, après dix heures, dès que la ronde de nuit était terminée, il venait se coucher par terre à la porte même de ma cellule pour dormir auprès de moi. Je n’avais qu’à faire un mouvement pour qu’il fût debout. J’étais très exigeant, capricieux même ; si quelque chose ne se faisait pas d’après ma volonté, je me mettais à pleurer comme un enfant. Gratchef supportait tout.

Une nuit je lui dis :

— Si j’avais des pommes !

— Attendons le jour, me répondit-il d’un air dégagé, peut-être qu’il y en aura des pommes !

Puis il s’éloigna dans un coin et défit un nœud dans sa chemise où il cachait quelque menue monnaie reçue en payement de sa ration de viande qu’il vendait à des détenus plus riches que lui. Gratchef comptait et recomptait son trésor : il semblait que la dépense imprévue qu’il se promettait de faire en m’achetant des pommes allait causer une grosse brèche à son budget. — Gratchef vivait de choucroute, d’oignons, de pain et d’un peu de thé dont il me donnait régulièrement une part. Les pommes apparurent au matin comme il me l’avait promis.

En buvant son thé, Gratchef me racontait d’ordinaire la triste et longue épopée de sa vie : comment on l’avait enrôlé, comment on l’avait battu partout, pour tout et toujours… Il parlait de lui-même comme s’il s’agissait d’une tierce personne, comme s’il n’avait jamais ressenti aucune douleur quand on l’avait maltraité moralement et physiquement, comme si tous ses malheurs rentraient dans un ordre de choses immuable, qui devait être et rester ce qu’il était. Quelquefois Gratchef interrompait brusquement sa narration et s’enfuyait en entendant sonner dans l’escalier les éperons de l’officier de service ; d’après le règlement aucun détenu n’avait le droit d’entrer chez moi. C’était le staroj qui aurait dû me soigner, mais il avait bien autre chose à faire que de s’occuper d’un détenu qui n’avait pas un sou vaillant en poche. C’était par bonté de cœur que Gratchef s’était institué ma garde-malade. Comme détenu de la salle commune, il avait le droit de promenade dans le préau pendant une demi-heure tous les jours. Il rentrait après cela tout gai, tout ragaillardi.

— Oh ! qu’il ferait de bon labourer un brin maintenant ; ma parole ! c’est ça qui me ferait du bien ; je me passerais de leur iodure de potassium pour guérir… disait-il alors en me montrant sa potion. Gratchef n’avait aucune confiance dans la médecine et ne prenait rien de ce que lui ordonnait le docteur de la prison. Je lui conseillais en vain d’obéir au docteur, il n’en voulait rien faire.

Quelquefois Gratchef apportait en cachette une toute petite bouteille d’eau-de-vie avec lui et, regardant autour avec défiance, me disait mystérieusement en approchant le goulot de mes lèvres.

— Bois, j’en ai encore ! Il en avait « encore » de tout ce qu’il me donnait et fût-ce sa dernière bouteille, sa dernière gorgée…

Gratchef était occupé tout le jour durant.

— Nous allons poser des sangsues à Strekalof… On m’a ordonné d’appliquer de la glace à Ivanof… voilà ce qu’il me disait à tout instant. Ce n’était pas à lui à faire tout cela, mais il s’était tellement identifié avec son rôle de sœur de charité qu’il croyait devoir personnellement remplir toutes les ordonnances du docteur, et qui plus est il les remplissait.

Je n’eus pas longtemps la jouissance de la société de mon brave ami. À peine étais-je en état de me lever que ma cellule fut fermée à clef — je restai de nouveau seul, comme par le passé. Une fois par jour, à dix heures du matin, le médecin de la prison me visitait. Il était toujours accompagné d’une suite nombreuse. Il me faisait les questions réglementaires, je lui faisais les réponses réglementaires… puis ma porte se refermait et je me retrouvais isolé du monde entier.

La fenêtre de ma cellule d’infirmerie était assez grande et donnait au midi ; je m’y asseyais pendant des heures, me réchauffant aux rayons du soleil qui venaient l’égayer.

Lorsque le staroj était loin, Gratchef s’approchait de ma porte et me racontait à travers les panneaux les nouvelles de la salle commune : on avait amené un tel, élargi tel autre… Celui-là avait fait telle ou telle chose… Il me disait qui avait gagné ou perdu au jeu : on jouait beaucoup aux jeux de hasard dans la salle commune et, de mon temps, les joueurs ne furent surpris qu’une seule fois.

Gratchef m’apportait des cigarettes qu’il me passait tout allumées par le trou de la serrure.

Mes journées se passaient à attendre le docteur, puis Gratchef, puis le dîner. Je m’étais tellement habitué à ce genre de vie que la pensée seule de quitter l’infirmerie me rendait tout triste.

Le docteur me l’avait déjà donné à entendre, je croyais cependant que cela n’arriverait pas de sitôt ; mais, quand Gratchef apprit qu’on parlait de me renvoyer, il en fut tout bouleversé…

— Ah ! frère, s’écriait-il, cela s’annonce mal ; ça veut dire que tu t’en vas l’un de ces quatre matins. Mais attends, je vais, moi… Il partit avec précipitation et revint quelques instants après, apportant un tout petit paquet qu’il s’efforça d’introduire chez moi par-dessous la porte ; il prenait les plus grandes précautions pour ne pas être vu et se retournait à chaque instant pour voir si personne ne venait. La fente était étroite, le paquet ne voulait point passer. Gratchef était devenu tout rouge ; grâce aux efforts qu’il faisait, il suait à grosses gouttes.

— Qu’est-ce ? demandai-je.

— De la pierre bleue… Tu en mettras sur la langue avant de la montrer au médecin ; tu lui diras que tu as mal au ventre, alors on te gardera ici pendant quelque temps encore.

Je refusai. Gratchef en devint tout triste.

— Fais-en à ta guise ! me dit-il presque froidement, en s’en allant et en croisant machinalement les longs pans de son chalat.

J’étais extrêmement fâché d’avoir offensé mon ami ; mais que pouvais-je y faire ?

Le lendemain, il accourut tout hors d’haleine, et, se collant à la serrure, me souffla :

— Bonne chance, Ivan ! on vient te chercher.

Il se tut un instant.

— Ah ! tu seras remis en liberté, ça c’est sûr, me dit-il tout à coup d’un air extrêmement dégagé, pendant que les bouts de sa grosse moustache se mettaient à trembler.

Je le vis se détourner. En ce moment j’entendis un cliquetis d’armes. Gratchef s’enfuit comme un écolier pris en faute ; il toussait en courant… On m’habilla, on me déshabilla, on me fouilla… Pendant tout cela je n’entendais que le khou, khou, khou de la toux de mon ami ; je ne voyais que sa bonne figure disparaissant avec un air effaré.

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