Au bord d’un ruisseau
Charmant petit ruisseau dont l’onde fraîche et pure
Arrose ces riants côteaux,
Un instant, laisse-moi jouir de ton murmure
Et suivre du regard la course de tes eaux !
Combien est beau le sort de ta douce existence !
Libre comme un souffle des vents,
Paisible en l’avenir tu n’as qu’une espérance,
Celle, un jour, de t’unir aux flots des océans.
Bien des siècles ont fui déjà sur ta surface,
Détruits, décimés, affaiblis,
Des peuples ont passé ! tout, ici-bas, s’efface :
Toi seul coules toujours, jeune au sein des oublis.
Coule, coule, ruisseau, sans craindre l’heure amère
Où ta source se tarira ;
Si, comme le bonheur, la vie est éphémère,
Dis-moi, combien encor la tienne durera !
Comme tout ce qui vit, enfant de la Nature,
De son sein on te vit sortir ;
En un jour tu creusas un lit où la verdure,
Chaque année, sur ses bords vient pour les rajeunir.
Répondant aux bienfaits de ton onde limpide,
Vinrent le saule et le roseau :
L’un croître dans tes flots et dans ta vase humide,
Et l’autre, t’ombrager d’un doux et frais berceau.
L’aulne mystérieux, le tremble au vert feuillage,
L’arbuste, la plante et la fleur
Accoururent peupler ton innocent rivage,
Et chercher, près de toi, la vie et le bonheur.
Vois, ces bosquets fleuris, cette riche prairie,
Où tu cours porter la gaieté ?
Ils sont tes monuments, car ta vie est leur vie,
Et les ans ont pâli contemplant leur beauté.
À toi l’aspect riant de la belle colline,
Jadis séjour d’un sol ingrat ;
À toi les doux parfums qu’exhale l’aubépine
Aux premiers jours suivant le glacial frimas.
À toi la fleur des prés et la verte fougère,
Fraîche parure des beaux jours ;
À toi la paix régnant au seuil de la chaumière,
Et les chants du berger qui fête ses amours,
Oui, tout autour de toi respire ta présence
Et semble s’en entretenir :
L’oiseau, dans le buisson, célèbre ta naissance,
Et la brise pour toi d’amour semble gémir.
Qu’ils sont chéris tes bords ! et lorsque dans mon rêve
Mes pensées s’arrêtent vers eux,
Je me dis, en voyant le sapin qui s’élève
De leurs humides seins : Atteindra-t-il les cieux ?
Ou si, le front courbé, je vois la pâquerette
Effleurer ta face d’azur.
C’est, qu’en ce doux moment, sa corolle s’apprête
À t’offrir un baiser, aussi chaste que pur.
Ah ! que ne puis-je, hélas ! établir sur tes rives
Un gîte aux ans de mes vieux jours !
Mais non, porte plus loin tes ondes fugitives,
Je craindrais de troubler l’azur de ton beau cours.
Va, va verse d’autres cieux et vers d’autres rivages
Verser l’urne de tes trésors ;
Cours immortaliser et charmer d’autres plages
Où t’attendent déjà les plus touchants transports.
Va, cher petit ruisseau ! qui libre soit ta course,
Qu’à tes flots s’ouvre l’avenir ;
Un jour viendra, peut-être, où, bien loin de ta source,
J’irai te rappeler quelque vieux souvenir !
1863.