Quoi chanter ?
Muse, prends, accorde ta lyre,
Abandonnons-nous au délire.
Comme tous les rimailleurs,
Je veux chanter en vers et des meilleurs.
Chanter, à dire c’est facile.
Tout poète s’y croit habile.
En vrai Boileau je veux, ma foi,
Chanter aussi, mais chanter quoi ?
Le printemps avec sa violette ;
L’automne, sa riche cueillette,
Sa chasse aux fanfares de cor ;
L’été, ses moissonneurs chargés de gerbes d’or ;
Du ruisseau l’onde fraîche et pure ;
Rive que couvre la verdure ;
Pâtres, bergères et troupeaux,
Vieux chêne aux antiques rameaux ;
Fleur, hélas ! trop tôt effeuillée ;
Oiseaux, charme de la feuillée ?…
Sujets oiseux et superflus,
Muse, crois-moi, n’en parlons plus.
Chantons de nos guerriers les exploits et la gloire ;
La voix du canon ; le drapeau,
Immortalisant la victoire ?…
Ce langage du vieux grimoire
Suivit Béranger au tombeau.
Chantons les qualités de l’âme :
Grandeur, noblesse, intégrité ;
La candeur et l’enfant, la pudeur de la femme ?…
Ce trésor de vertus qui m’exalte et m’enflamme
Chez Benoîton est escompté.
Dans les replis du cœur trouverai-je, peut-être,
Quelque tendre et beau sentiment ?
La charité, ce don ennoblissant notre être ?…
On l’exerce, au nom du grand Maître,
Au grand jour et Dieu sait comment !
La magnanimité, qu’aux grands seuls on accorde,
Là, je crois trouver mon sujet ?…
Non, c’est usé ! jusqu’à la corde.
Désintéressement, viens, viens, que je t’aborde !
Jette un coup d’œil sur le budget.
Dans une Elmire, une Lisette,
Je vais donc célébrer l’amour,
Comme l’a fait chaque poète ?…
Muse, d’aimer à tant par tête
On a fait la mode du jour.
« Permets-moi d’exalter l’artiste
Ou le poète du moment ? »
— « Ton exaltation m’attriste !
Vois Thérésa, va, suis sa piste
Ou sinon certain four t’attend. »
L’éloquence, don magnifique,
Qui, jointe à la vertu civique,
Fait un tribun du citoyen ?…
D’orateurs j’en connais combien
Parlant beaucoup pour dire rien.
Si je démontrais la sagesse
Présidant à l’esprit des lois ?
Ou des nations l’allégresse
Quand vient à rire Son Altesse ?…
Fais-toi courtisane de rois.
Comme on pardonne en sacristie,
Comme on tolère au Vatican ?…
Ne crains-tu qu’on t’excommunie ?
Entre peuples, combien est belle l’harmonie ?…
Par Krupp et Gras, assez ! ou je te laisse en plan.
1873.