‹ Errantes et VagabondesChapitre 40 sur 46 · Ô justice !

Ô justice !

Avoir deux poids et deux mesures,
Selon le rang ou les figures,
C’est un fait, ici-bas chacun croit l’adopter.
Sur le fleuve du droit peut-on ainsi flotter !
Quand, à la correctionnelle
Se succèdent deux délinquants.
L’un calomniateur (c’est une bagatelle,
Riche il est, ses salons sont hantés par les grands.
Quatre cents francs d’amende iront purger sa peine) ;
Et l’autre, pauvre diable, une mauvaise graine,
Pour avoir soustrait un melon
Ira quatre mois en prison.
Après trente années d’exercices,
Sous les armes, sous le drapeau,
Pour les récompenser de leurs nobles services,
On donne à l’officier la croix, ah ! c’est bien beau !

Tandis qu’au grenadier on donne la médaille…
Comme si tous les deux, au fort de la bataille,
Pour repousser les étrangers
N’affrontèrent mêmes dangers.
Aux séductions d’un lovelace
Succombe jeune et tendre fleur,
Chez un monde cruel, pour elle, point de grâce.
L’abandon est son lot… adieu !… C’est une horreur !
Et, pendant ce temps-là, que devient notre fourbe ?
S’il est grand, devant lui tout le monde se courbe ;
Et cet infâme, s’il en fut,
Se voit répondre à son salut.
Un époux volage, infidèle
Est facilement pardonné —
C’est la mode aujourd’hui. — Mais que la femme belle
Cueille, à son tour, du fruit que l’époux s’est donné,
Aussitôt on la blâme, on lui jette la pierre —
Au scandale donné, certes, il est matière. —
Mais pourquoi n’en point faire autant
Envers son époux inconstant ?
Un fermier de la Normandie,
Pour avoir tiré sur un cerf,
En juin, est condamné, puis frappé de saisie
Par l’huissier du Trésor, au cœur dur comme nerf :
Ses meubles sont vendus au profit du Domaine !…
À vous il est permis, seigneur et châtelaine,
Tout l’an de chasser, de courir.
Dans vos parcs, à n’en plus finir.
Pour l’égalité, ce beau rêve,
Nos pères jadis combattaient :
À notre égal niveau plaçons la fille d’Ève.
« Qu’elle soit forte aussi ! » C’est ainsi qu’ils parlaient,
Et depuis ce temps-là, qu’a-t-on fait de la femme ?
Une ignorante, un être frivole, une dame,
Une esclave, au passif devoir
D’un confesseur, de son miroir.
À mes yeux seuls sont charitables
Ceux qui, consultant leur budget,
Du pauvre font la part. Secourir ses semblables,
C’est une loi de Dieu, là seul en est l’objet.
Mais donner, pour avoir messe, oremus, prière ;
À tous ordres quêteurs, au denier de saint Pierre ?
À d’autres je laisse ce tic.
Qu’en dit Dieu de tout ce trafic ?
Il est, oui, plus d’un patriote
Qui s’écriant : Où allons-nous !

Pensa sauver des mains d’un tyran, d’un despote
Son pays qui se meurt… Ceux-là ce sont des fous !…
« Ah ! qu’ils feraient bien mieux de cultiver leurs terres, »
Disent les satisfaits — « de soigner leurs affaires. »
Langage ignoble, c’est certain,
D’un peuple qui devient crétin.

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