Bon et mauvais cœur
« Ô vous, qui m’entendez, seigneur ou noble dame
Donnez à l’aveugle vieillard !
Il priera pour vos jours, il priera pour votre âme !
Et du ciel, où l’amour puise sa vive flamme,
Dieu vous le rendra tôt ou tard !
Donnez ! vous le savez, la main qui fait l’aumône,
Dans les champs de l’Humanité,
Cueille une palme d’or, une blanche couronne,
Que tresse le Bienfait, que l’Éternité donne
Aux jours de l’Immortalité ! »
C’est ainsi, qu’implorant aux portes de l’asile
D’une ménagère sans cœur,
Un aveugle tendait son ingrate sébile :
Fatale insigne du malheur !
« Je ne puis rien pour vous », répond l’âme imprudente,
— Qu’une fausse vertu rendait indifférente —
« J’ai pour vivre le fruit d’un labour de vingt ans :
À peine en ai-je assez pour nourrir mes enfants. »
Le malheureux chasse, banni, dans sa misère,
N’en récite pas moins sa fervente prière !
— Tel, sous le ciel indou, l’on voit le saint martyr
Prier pour ses bourreaux, au lieu de les honnir. —
Et, guidé par son chien, il suit toujours sa route ;
Quand, soudain, il entend, il s’arrête, il écoute :
Est-ce un nouvel espoir ?
C’est la voix d’une grisette du voisinage,
Plus philosophe que volage,
Dont chaque écho répétant les doux chants
Redit : « Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans ! »
Déjà l’infortuné gémit, prie auprès d’elle !
« Ah ! mon vieux brave, lui dit-elle,
Voyez-vous,
Point riche on n’est chez nous :
Filles, esprits légers, d’un âge où, dans la vie,
Jamais on n’a connu l’or de l’économie ;
N’ayant d’autre désir :
Qu’aimer, rire, chanter, donner tout au plaisir,
— Heureuses si, pendant le cours de la campagne,
On peut s’entretenir avec le peu qu’on gagne ; —
Tel est notre destin. Cependant la pitié
Dans nos ris et nos chants est toujours de moitié :
Tenez ! » — « Dieu vous le rende, un jour ! » heureux notre hère
D’aller vers d’autres cœurs adresser sa prière !
Et la grisette d’entonner :
La Lisette de Béranger.