‹ Errantes et VagabondesChapitre 8 sur 46 · La veillée

La veillée

C’était un soir d’hiver. Dehors soufflait la bise,
Apportant givre et gel : la rivière était prise.
Sous un chaume vosgien, festonné de glaçons,
Veillaient autour du feu, vieillards, filles, garçons.
La jeunesse, en ses jeux, crainte qu’on l’importune,
Retirée en un coin de la salle commune,
Folâtrait : mais, au sein de sa bruyante ardeur
La pureté régnait, ainsi qu’au fond du cœur.
— Temps, à jamais enfuis, où les plaisirs champêtres
N’altéraient point l’azur du front de ses ancêtres,
Où êtes-vous ? — Aïeules, épouses filaient,
Alors que, sous leurs yeux, les maris courtisaient
Tantôt la dame en cœur, tantôt la dame en pique.
Bref, on était heureux, en ce lieu domestique
Quand, du timbre enroué, pour la douzième fois
De la moitié du jour, vint retentir la voix.
« Minuit ! ami tu dors ? » — « Non, lourde est ma paupière. —
« Soixante ans, aujourd’hui, je ne dormais point, Pierre ! »
À cet accent, chacun d’accourir au foyer
Pour ouïr le récit de l’ancien grenadier :…
« Ce jour à pareille heure, il est soixante années
— Enfants, c’était le temps des grandes destinées ! —
La neige en gros flocons tombe ; froide est la nuit ;
Tout est tranquille au camp : on entend que le bruit
De la brise du nord, apportant le « qui-vive ! »
De quelque sentinelle à l’espion qui s’esquive…
À l’âtre du bivouac commun du bataillon
Le Petit dort ! silence ! il songe à la Nation.
Je suis-là… eh morbleu ! gare à qui le réveille !…
D’un grand jour de l’armée, enfants, c’était la veille !…
À peine il savourait les parfums du sommeil
Quand l’aurore apparut. Pierre, quel beau réveil !
J’entends, j’entends sa voix entraînante et guerrière,
Lorsqu’il vit l’Autrichien déployer sa bannière :
« Aux armes ! suivez-moi ! frères, le tambour bat !… »
C’est alors que chacun voudrait être soldat !

Combien, ô mes enfants ! est cher à ma mémoire
Ce lointain souvenir de hauts faits et de gloire,
Où, du champ combattu, sans relâche vainqueurs,
Nos aigles triomphaient de deux fiers empereurs !…
Austerlitz !!… » À ce nom, du beau temps de sa vie
Le vieux brave, un instant recouvre l’énergie :
« Grenadiers, en avant ! vive Napoléon ! »
Ce cri fit tressaillir les morts du Panthéon.

1867.

Page 1