III
Congrès de Vérone. Guerre d'Espagne. Négociations. Colonies espagnoles.
2 volumes in-8°.--1838[504].
Tout le monde ne s'attendait pas que l'auteur, quel qu'il fût, de la guerre de 1823, en viendrait réclamer l'honneur. C'était bien assez de l'absoudre, et peu de gens peut-être y étaient disposés. M. de Chateaubriand nous apprend aujourd'hui que cet événement _lui appartient_[505]; il s'en glorifie; il paraît compter sur l'approbation générale; mais loin de vouloir _surprendre_, comme on dit, _la religion_ de ses juges, il les met en état, en leur communiquant sans réserve toutes les pièces du procès, de prononcer contre lui. Ce n'est peut-être pas un modèle d'humilité que cet ouvrage, mais c'est un modèle de loyauté. Sous ce rapport, nous ne devons à l'auteur que des éloges, et des remerciements pour l'exemple qu'il donne.
Quant aux éloges que l'auteur réclame ouvertement pour ce grand acte de sa vie politique[506], nous hésiterions davantage à les lui décerner, s'il pouvait nous appartenir d'énoncer une opinion et même d'en avoir une sur la question que ce livre vient de poser. De bon coeur, nous ferions cortège à Scipion montant au Capitole pour remercier les dieux; mais notre indécision nous retient en bas, heureux pourtant si nous voyons la foule accompagner Scipion. Après cet aveu, nous sommes au moins tenu de donner la raison de nos doutes. M. de Chateaubriand ne dit rien qui nous permette de croire qu'il ait, de 1822 à 1838, essentiellement changé de principes, ni varié dans ses jugements sur les hommes et sur les races. Je dis depuis 1822, je ne voudrais pas dater de plus loin; deux ans plus haut je rencontrerais ces fameux _Mémoires sur le duc de Berry_, entre lesquels et les opinions du nouveau livre, il y a, ce me semble, un intervalle immense. Mais si, de l'époque de ces _Mémoires_ à celles du congrès de Vérone, les opinions de l'auteur étaient déjà devenues ce que nous les voyons aujourd'hui, si dès 1822, l'auteur eût pu écrire ces lignes, aussi admirables de pensée que d'expression:
«Durée de race, si salutaire aux peuples monarchiques, ne serait-elle pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les enivre; ils perdent les notions de la terre; tout ce qui n'est pas à leurs autels, prières prosternées, humbles voeux, abaissements profonds, est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien; l'adversité n'est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences. Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des _choses_; ils ont cessé d'être des _personnes_; ils ne sont plus que des monuments, des pyramides, de fameux tombeaux[507].»
Je le répète, si M. de Chateaubriand pensait ainsi en 1822, comment a-t-il pu entreprendre la guerre d'Espagne? comment n'a-t-il pas vu que son succès armait infailliblement cette race incorrigible et cette cour aveuglée contre les libertés publiques, et que c'était la Révolution française, je dis dans ses résultats légitimes et consacrés, que c'était la Charte, en un mot, qu'il allait étouffer dans la Péninsule?
S'il était vrai, comme le lui écrivait M. de Villèle, «en opposition avec les déclamations soldées de quelques journaux, que cette guerre fût repoussée par l'opinion la plus saine et la plus générale[508],» ce fait même ne devenait-il pas une objection? et puisque cette désapprobation anticipée de la nation ne tenait pas à la défiance du succès, l'espoir du succès donnait-il l'espoir de réconcilier l'opinion, sans laquelle, après tout, on ne peut rien dans un État libre?
Il est d'ailleurs des succès dangereux et des victoires qui embarrassent. «C'est bien coupé, disait à Henri III sa mère Catherine; à présent il faut coudre.» Avait-on pourvu à cette _couture_ si importante? en avait-on prévu l'énorme difficulté? S'il y avait en Espagne, pour l'établissement d'un ordre nouveau, des éléments convenables et disponibles, a-t-on su se les approprier? S'ils n'existaient pas, pourquoi entrer dans une carrière sans issue? Quel a été pour l'Espagne le résultat de la guerre d'Espagne? Tout le monde le sait maintenant, et vraiment il semble que tout le monde eût pu le prévoir, et surtout l'homme qui nous dit aujourd'hui: «En fait de _prévision_ et de conception indépendante, personne ne peut nous en remontrer[509].»
Je sais qu'on oppose une fin de non-recevoir. On a été _chassé_ du ministère au moment d'assurer les résultats de l'entreprise. Seul on eût pu achever ce qu'on avait seul conçu et entrepris. Mais ceux qui jugent que l'oeuvre était essentiellement vicieuse se donneront peu de peine, je crois, pour conjecturer les moyens que l'on comptait employer pour la rendre bonne.
L'éloquence de l'auteur est grande; mais les faits sont encore plus éloquents; et il est douteux qu'elle puisse arracher des esprits une conviction qui s'y est enracinée: c'est que, s'il est vrai que le mauvais succès de cette guerre eût immédiatement perdu ses auteurs, le bon succès de cette expédition ne devait pas, à la longue, leur être moins fatal. Les Bourbons devaient périr par la prospérité comme par l'adversité; car il y a des dispositions avec lesquelles tout nuit; ce ne sont pas les circonstances qui sauvent, mais la sagesse. Le Trocadéro a préparé la chute, Alger l'a consommée.
C'est ainsi qu'on pense aujourd'hui, et c'est ainsi qu'on pensait alors. Il se pourrait que M. de Chateaubriand, bien qu'il nous dise que les deux hommes qui sont en lui n'ont entre eux aucune communication[510], n'eût pas tellement surveillé le poète que celui-ci n'eût séduit l'homme d'État; et nous savons quelle est la séduction d'une telle poésie! Nous l'avons dit ailleurs: le poète est le vrai _moi_ de M. de Chateaubriand[511]. Et si, dans un sens, il est très vrai que la communication qu'il nie n'existe pas en effet, c'est-à-dire si le style du poète n'a jamais passé dans les dépêches du ministre, si ces documents sont autant, quoique autrement, admirables que les productions littéraires de leur auteur, on comprend cependant qu'il y a une poésie de conception, d'espérance, de conduite, qui peut pénétrer dans les entreprises, et leur imprimer son caractère, sans l'accompagnement littéraire du rythme et des métaphores.
Il faudrait pourtant rendre grâces à la poésie si l'on devait à son intervention, même illégale, quelques-uns des caractères qui ont signalé cet acte mémorable de la vie publique de notre auteur. Mais ce n'est pas à elle, c'est à une source plus élevée, que nous devons rapporter et les intentions de M. de Chateaubriand en commençant la guerre, et ses nobles quoique inutiles efforts pour épargner à l'Espagne des réactions sanglantes et honteuses. Que n'a-t-il pu au moins épargner à la dynastie qu'il voulait sauver par la gloire, la honte de ces sales discussions qui suivirent la guerre d'Espagne, et mirent au jour tant de turpitudes cachées! À des pouvoirs que l'opinion repousse, la boue est plus fatale que le sang.
Le plaidoyer de l'illustre écrivain n'a donc pas porté dans notre esprit une pleine conviction; nous ne sommes pas sûr que le grand acte dont il se glorifie n'ait pas été une grande erreur. Mais nous nous ferions tort à nous-même en ne convenant pas que ce même livre, et notamment dans sa partie diplomatique, donne une haute idée de M. de Chateaubriand comme homme d'intelligence et même comme homme d'action. Était-il fait pour tenir, en des temps difficiles, le gouvernail d'un État? son génie eût-il suffi à quelqu'un de ces moments capitaux où le pilote, en pesant sur sa barre, imprime un nouveau cours à toutes les affaires humaines, et attache un avenir séculaire à la destinée d'une race ou d'une institution? Est-il, en un mot, un génie en politique, ou seulement un très grand esprit? Il est au moins, et bien certainement, un très grand esprit. Ce livre nous paraît plein de jugements vrais, de vues saines et grandes. Et rien n'empêcherait d'en tirer, si je puis dire ainsi, tous les éléments d'un grand ministre, si des jugements et des vues pouvaient jamais former, par leur réunion, cet empirisme sublime qui est le génie même, et qui ne semble pouvoir être ni composé ni décomposé. C'est dans les actes mêmes et dans leurs résultats que se constate le génie politique, génie si différent de celui de l'historien, que le plus grand homme d'État peut fort bien être historien médiocre, et le plus grand historien, politique malhabile. Ce n'est pas que M. de Chateaubriand n'ait raison de s'élever contre le préjugé qui tend à éloigner des affaires les hommes de pensée; la pensée ne rend pas impropre à l'action; toutefois le génie de l'action reste un génie à part.
En politique pas plus qu'en morale, le succès n'est le vrai juge des actions, ni la vraie mesure de notre valeur. Ce que les uns appellent fortune et les autres Providence, conserve son droit dans les affaires humaines, et, pour l'exercer à coup sûr, se tient hors de l'atteinte de toute prévision humaine, de celles mêmes du génie. Le génie n'est pas toujours heureux, et les faits, comme l'a dit ailleurs M. de Chateaubriand, les faits ont leur iniquité! Pourquoi le génie, qui est la vertu de l'intelligence, jouirait-il d'une immunité refusée à la vertu, qui est le génie de la conscience? Malheureusement l'iniquité des hommes est encore plus grande que celle des faits; ils révèrent des succès immérités, et presque toujours, à leurs yeux, les revers sont justes; il faut, pour être réputé génie, être heureux, et commencer par l'être. Qu'un homme, né ministre, arrive aux affaires en un moment fatal, et qu'il faille, par la force des circonstances, que son premier coup soit un _va-tout_, un revers l'arrête au début, le rejette dans l'inaction et dans l'ombre; et s'il compte, pour s'en tirer, sur la postérité, il faut qu'il soit né confiant!
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Quoi qu'il en soit, ce livre est une belle oeuvre d'historien et de politique; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d'honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son talent d'écrivain! Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages, il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la fois portées au plus haut degré, et semblent dériver l'une de l'autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette dernière production; nous devrions dire _les styles_, car il y en a plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L'homme d'État dans ses éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants tableaux, le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration. Dans le dernier genre pourtant, l'auteur, de loin à loin, glisse vers des tons moins purs. Ceci, par exemple, ne plaira pas à tout le monde:
«Le comte de Bernstorff était ministre des affaires étrangères à Berlin lorsque nous étions ministre plénipotentiaire de France auprès de cette cour. Sa femme, grande et belle, rappelait cette ambassadrice de Danemark auprès d'Anne d'Autriche... Le comte de Bernstorff, qui, au lieu de la Danoise, n'avait avec lui à Vérone que la goutte, voyait déjà la France rendue à son énergie militaire et songeait que cette France était frontière de la Prusse[512].»
La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher à ses premières productions; on a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent n'a cessé, depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant pour le moins et aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté.» Ce n'est plus cette imagination s'enivrant d'elle-même, se berçant dans ses propres créations, enchantée autant qu'enchanteresse, satisfaite de son travail pourvu qu'elle eût tiré de toutes choses, et même de la douleur, des images et des accords. Ce talent, à mesure que la pensée et la passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre langue, qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs qui en rejaillissent éclairent comme la lumière. Aucune de ces vertus et de ces grâces de style ne manque aux passages suivants:
«Sous la Restauration... la légitimité constitutionnelle ne paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de la république ou de la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement; il voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l'allaient rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et légère qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol, l'attacher en bas; nous doutons qu'il en eût la force. Nous voulions, nous, occuper les Français à la gloire; essayer de les mener à la réalité par des songes: c'est ce qu'ils aiment[513].»
»Si la Légitimité a disparu glorieusement, la personne légitime s'est-elle retirée égale en gloire à la Légitimité? Tombé tout armé dans un fleuve après la bataille de Pescare, déjà recouvert par les flots, Sforze éleva deux fois son gantelet de fer au-dessus des vagues: est-ce le gantelet de Robert-le-Fort qui s'est montré à la surface de l'abîme, dans le naufrage de Rambouillet[514]?»
Du reste, rien de ce qui dota d'un charme si nouveau les premiers écrits de M. de Chateaubriand, rien de ce qui créa, à l'aurore de ce siècle, son individualité littéraire, ne s'est perdu à travers les phases diverses de son âme et de sa destinée. Il n'a pas cessé d'être en commerce avec la nature et la solitude; «il a mis, comme il le dit lui-même, sa main dans le siècle, son intelligence au désert[515];» parmi les bruits lointains d'une bataille gigantesque qui va décider du sort de l'Europe et de sa propre destinée, il a des oreilles pour le son d'une horloge de village et pour le gloussement d'une poule d'eau; sans disparate il mêle ces souvenirs au souvenir de Waterloo et de Napoléon; et s'agit-il de raconter son expulsion du ministère, il débute ainsi:
«Le 6 au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendîmes l'aurore se lever; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre chambre; nous lui ouvrîmes la fenêtre: si nous avions pu nous envoler avec elle[516]!»
Ces alliances ne semblent permises qu'à M. de Chateaubriand; au fond, elles le sont à tout le monde; il est permis à tout le monde d'être soi-même, d'être vrai; elles sont charmantes sous sa plume, parce qu'elles existaient d'abord dans son âme, où se rencontrent et s'entrebaisent les goûts du solitaire et les préoccupations de l'homme social; supposez avec l'intention du même style une âme différente, et vous aurez une composition où les couleurs se heurtent au lieu de se fondre:
Chacun, pris dans son air, est agréable en soi; Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi[517].
À tout prendre pourtant, il y a du _faire_ dans la manière de M. de Chateaubriand, comme il y en a dans toute la littérature actuelle. L'effet, et même le prestige, sont cherchés jusque dans les écrits les plus simples; cette recherche est avouée, et c'est la seule ingénuité qui nous reste. Il y avait, chez les écrivains du grand siècle, plus d'art que chez les nôtres, et moins d'artifice. Les plus grandes beautés de nos écrits sont plus ou moins des beautés _faites_; et puisque néanmoins, je les appelle _beautés_, j'entends bien que la nature y a sa part, et qu'il ne s'y trouve ni faux ni affectation. Mais enfin, et cela était inévitable, nous sommes dès longtemps, sous le rapport du style, sortis de l'âge d'innocence; et la simplicité d'intention n'est plus de notre temps. Heureux et rare est l'écrivain qui peut faire encore quelque illusion là-dessus; il faut croire qu'il a commencé par se la faire à soi-même. Si, dans son beau morceau sur Charles X à Prague, M. de Chateaubriand, homme, s'était retourné, je crois bien qu'il aurait aperçu derrière lui l'écrivain l'accompagnant d'un pas furtif; mais sûrement l'_homme_ croyait bien être seul lorsqu'il écrivait ces lignes touchantes:
«La dernière fois que je vis les proscrits de Rambouillet, c'était à Buschtirad, en Bohême. Charles X était couché; il avait la fièvre: on me fit entrer de nuit dans sa chambre: Une petite lampe brûlait sur la cheminée: Je n'entendais dans le silence des ténèbres que la respiration élevée du trente-cinquième successeur de Hugues Capet. Mon vieux roi! votre sommeil était pénible; le temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre poitrine. Un jeune homme s'approcherait du lit d'une jeune fille avec moins d'amour que je ne me sentis de respect en marchant d'un pas furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n'étais pas un mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer votre fils! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes: «Le ciel vous garde de tout mal à venir! Dormez en paix ces nuits avoisinant votre dernier sommeil! assez longtemps vos vigiles ont été celles de la douleur. Que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la visite de Dieu! Lui seul peut rendre légère à vos os la terre étrangère.[518]»
Les premiers chapitres de l'ouvrage sont trop pleins de ces beautés que nous appelons faites. Le trait, la sentence, l'allusion rapide, semblable à la flèche du Parthe, une concision qui n'est pas toujours de la précision, nuisent, dans ces chapitres, si remarquables d'ailleurs, à la beauté de l'ensemble. Il y a trop d'étincelles, trop de chocs; les idées se heurtent contre les idées, plutôt qu'elles ne se suivent et s'enchaînent. Enfin, s'il m'est permis de le dire, telle pensée se pose fièrement, qui, peu solide au fond et peu importante, devrait se contenter d'une attitude plus modeste, et y gagnerait:
«Ferdinand se retrancha dans cette retraite des Hiéronymites (l'Escurial), pour essayer de là une sortie sur la société; mais caché parmi ces architectures saintes et sombres, il n'avait point la hauteur, la mine, la sévérité, la taciturne expérience, la croyance invincible de ces dosserets rigides, de ces pilastres sacrés: hermites de pierre qui portaient la religion sur leurs têtes. Il ne pouvait, lui mort ressuscité, étendre, assis dans son cercueil, ses bras de poussière à rencontre de l'avenir[519].»
Cela est-il assez simple pour être vraiment beau?
«Il éloigne son directeur, Don Victor Saez. Saez était habile, mais il avait parlé bas à la grille du tribunal de la Pénitence, oubliant que le Forum est aujourd'hui le confessionnal des nations[520].»
Cela est-il assez clair pour être vraiment beau?
«La foule court chez les opposants, dans le dessein de les massacrer; Morillo dissipe la foule, et la première législature des Cortès finit. Cette terre de misère avait _pourtant_ été foulée par Annibal; elle avait _vu_ la pudique aventure de Scipion et donné naissance à Trajan[521].»
Ceci n'est plus de l'art, c'est du prestige et de la déception. Derrière cette antithèse et ces grands noms, il n'y a rien. Eh! qui donc empêche qu'une terre _foulée_ par un conquérant, _témoin_, dans les temps anciens, de l'action généreuse d'un étranger, qu'une terre, enfin, qui a donné un grand homme au premier des trônes, ne devienne plus tard, et n'ait été même alors, _une terre de misère_! Il n'y a que M. de Chateaubriand à qui la critique passe de pareils caprices. Elle semble lui avoir dit, comme disait autrefois au grand Condé ce commis aux barrières: «Monseigneur, les lauriers ne payent point.» Elle s'aperçoit bien que le héros passe de la contrebande, que le grand homme se joue; mais «ce sont jeux de prince»; on en sourit et l'on se tait.
«La session s'ouvrait à Madrid, le 1er mars 1822, alors qu'ambassadeur, nous assistions aux séances du parlement britannique, ou que nous racontions dans la première partie de nos _Mémoires_ nos courses chez les sauvages[522].»
Ici encore, il faut sourire et se taire.
Cet amour du _trait_ n'a-t-il pas égaré la plume de l'auteur lorsqu'il a écrit ces lignes, à mon avis peu dignes de lui:
«Goiffieux, particulièrement désigné, quitta Madrid. Bientôt arrêté, il pouvait se taire ou tromper: on lui demanda son nom, il répondit: Goiffieux, premier lieutenant dans la Garde. Il _dédaigna_ de se sauver par un mensonge: _il était français_[523].»
Est-ce que, par hasard, un Français ne ment jamais? est-ce que, chez d'autres nations, on a moins de dédain pour le mensonge? En bonne foi, quelle impression recevrait l'auteur de phrases comme celles-ci, rencontrées chez Goethe, chez Byron, ou chez tel autre:
Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était allemand. Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était anglais. Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était hongrois, valaque, moldave, etc.; et autant d'etc. qu'il y a de nations?
Dans quel idiome cette vanterie n'est-elle pas aussi légitime et aussi risible qu'en français? et quand c'est à un grand homme qu'elle échappe, quand il en fait la _finale_ triomphante d'un récit, qui peut souffrir de voir le génie devenu peuple, et le poète abandonnant sa lyre pour la _grosse caisse_ d'une musique de régiment[524]?
Mais ne laissons pas enlever par cette étude littéraire toute notre attention et tout l'espace qui nous reste. Voyons de plus grands objets. Ce livre a un caractère moral, et peut être jugé comme une action. C'est par ce jugement que nous voulons finir.
Il serait ridicule de prétendre qu'un ouvrage tout apologétique n'eût pas pour sujet principal l'homme qui l'a écrit pour sa propre défense. Il ne serait pas moins inutile de nier que l'habitude de M. de Chateaubriand de s'introduire dans tous ceux de ses ouvrages où il y a place pour lui, et de parler abondamment de soi-même, est prise par le public en très bonne part, et que l'_égotisme_ de Montaigne lui-même n'est pas plus agréable ni plus agréé. Faut-il faire, pour ma part, ma confession entière? Rien, dans les écrits de M. de Chateaubriand, n'intéresse mon imagination autant que lui-même. Il est personnellement la plus poétique de ses créations; sans artifice et sans déguisement, il s'est peu à peu idéalisé; son existence est une oeuvre d'art, au même sens qu'on peut le dire, sans injure, des productions du génie le plus sincère; en un mot, le poète est devenu poème; le nom de Chateaubriand remue, dans le sein de la génération actuelle, au moins autant de poésie que celui d'Eudore ou de Chactas, et l'_Itinéraire_ en contient au moins autant que _les Martyrs_ et _Atala_.
Il reste pourtant à se demander si ce plaisir est sans danger, je ne dirai pas pour celui qui le donne, mais au moins pour ceux qui le reçoivent. On aime à approuver, de confiance, les motifs qui font surabonder le moi dans les écrits de M. de Chateaubriand (le _moi_ ou le _nous_, peu importe; ce dernier n'a que la bizarrerie et l'inélégance de plus); mais que ce moi prolongé et retentissant soit de bon exemple, ceci peut faire question. On a dit, il est vrai, que chacun est plein de soi-même, et qu'entre ceux qui dissimulent cette plénitude et ceux qui l'avouent il n'y a que la différence de la franchise, à l'avantage des derniers. Jamais la vérité, si c'est là une vérité, n'aurait été plus accommodante pour nos faiblesses. Cette franchise, du moins, ferait brèche aux bienséances, s'il est encore vrai, comme du temps de Pascal, «que la civilité humaine cache et supprime le _moi_ humain[525];» cette suppression ferait partie de la politesse, et, à notre avis, non seulement de celle des _moeurs_, mais de celle de l'_esprit_. Elle fait, d'ailleurs, partie de la morale; car, en attendant que «la charité chrétienne» ait, suivant l'expression du même Pascal, «_anéanti_ le _moi_ humain[526],» la morale naturelle conseille de le _réprimer_. Il n'est pas douteux, en effet, qu'un sentiment ne s'enracine par son expression répétée, et que les effusions quotidiennes de l'égoïsme et de la vanité ne fortifient ces passions, à peu près comme un exercice fréquent fortifie la partie du corps qui le subit. Pour _anéantir_ le _moi_ humain (noble but, chacun l'avoue), il est utile de commencer par le _cacher_, par le supprimer dans le discours. D'ailleurs, morale et religion à part, il ne faut pas qu'on se fasse illusion: le moi perpétuel a de la grâce chez Montaigne et chez M. de Chateaubriand, et cette grâce couvre tout; un dessein philosophique chez l'un, la poésie chez l'autre, enveloppent la disgrâce naturelle de l'_égotisme_; ôtez ce prestige, réduisez la chose à ce qu'elle est chez tout le monde et en soi, que vous reste-t-il, qu'une habitude désagréable à tous, et contre laquelle tous sont secrètement ligués? Croyez-vous que ces grands écrivains ne l'aient pas su? Ce n'est qu'à coup sûr, et avec la certitude de plaire, qu'ils se sont mis en scène; car ils n'ignoraient pas apparemment ce que tout le monde sait, combien un _moi_ pèse à un autre _moi_. Encore n'est-on pas sûr, avec toute la grâce possible, d'en conserver toujours dans l'emploi de ce monosyllabe infortuné; les plus heureux y ont quelquefois échoué; le plaisir de parler de soi, l'un des plus entraînants, emporte au delà des limites les mieux connues: lisez le _Congrès de Vérone_; le _moi_ y est rare, mais son synonyme y déborde; et l'on souffre de rencontrer sous une plume aussi délicate que celle de l'auteur des phrases comme celle-ci: «Il nous était impossible de mettre aussi entièrement de côté ce que nous pouvions valoir, d'oublier tout à fait que nous étions _le restaurateur de la religion_ et l'auteur du _Génie du Christianisme_[527].» Une simple et grave considération rend superflue ici toute discussion de fait: c'est que jamais il n'appartint à un homme de se dire _le restaurateur de la religion_, ni peut-être à personne de lui donner ce titre. De la part d'autrui l'hommage serait exorbitant et vaudrait une apothéose; et de l'autre part, que serait-ce donc?
Au reste, il est bien superflu de le dire, et nous aurions voulu que M. de Chateaubriand, tout le premier, s'en fût dispensé, son _moi_ est très immatériel, son _moi_, c'est l'avenir de son nom; le reste, on doit l'en croire quoiqu'il l'affirme trop souvent[528], le reste il n'en a cure. Hélas! à la vue des moeurs littéraires de notre époque, on se laisse tenter à quelque indulgence pour cette faiblesse d'un grand coeur. Il y avait, relativement, du bon dans cette prétention de nos anciens auteurs à l'immortalité. C'était, en soi, quelque chose de plus élevé que le gaspillage que nous voyons faire aujourd'hui de la vie et du talent; c'était une manière de lier les siècles aux siècles; c'était enfin un gage de perfection dans les travaux de l'art. Aujourd'hui le talent semble dire: Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. Avec tout son poétique dédain pour une terre où tout passe, M. de Chateaubriand vit beaucoup dans la postérité, beaucoup dans l'opinion du genre humain; et nous lui devons cette justice: l'honneur est placé dans son estime plus haut que la gloire. Mais cet honneur lui-même est-il donc le tout de l'homme et pardonnera-t-on aisément à un illustre vieillard, dont l'autorité pèse du double poids de l'âge et de la gloire, pardonnera-t-on à un Français s'adressant à des Français, de substituer l'honneur, leur dangereuse idole, à la vertu, qui, seule honorable devant Dieu, constitue elle seule le véritable honneur? Dans un sens relatif, l'honneur est quelque chose; et l'on veut du bien à l'homme qui maintient des traditions chevaleresques dans un siècle cupide. Mais quelle proportion de cette chevalerie du caractère et des moeurs avec l'ensemble et la profondeur de la vie humaine! Comme elle la pénètre superficiellement! Qu'elle la touche par peu de points! Que les rencontres de l'honneur avec la conscience sont accidentelles et passagères! Quelle boussole dont l'aiguille tourne avec le vaisseau même, et montre le pôle partout! Quelle morale que celle qui prescrit, selon les temps, les conduites les plus opposées, et dont la moindre variation des moeurs déplace le centre! Quelle morale, enfin, que celle qui exclut l'humilité, et qui, dans la profession même du christianisme, cherche un refuge pour l'orgueil! M. de Chateaubriand déclare qu'il a la _petitesse d'être chrétien_[529]; il se félicite d'avoir rendu hommage au «seul pouvoir devant lequel on peut se courber sans s'avilir[530].» Pourquoi prendre la religion par cet unique côté, et faire du christianisme la consolation et l'indemnité de l'orgueil? Mais c'est peu de chose auprès de ce qu'on lit ailleurs; et si l'on ne savait que toute vie a ses inconséquences, et qu'à l'oeuvre tout système faillit plus ou moins, ne faudrait-il pas croire que l'honneur mondain est la seule religion du ministre qui nous déclare qu'en cas de non succès il se serait jeté dans la Seine[531], et de l'homme qui a pu écrire ces mots:
«Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. Malheureusement nous sommes sujet à faillir; nous n'avons point la perfection évangélique. Si un homme nous donnait un soufflet, nous ne tendrions pas l'autre joue: cet homme, s'il était sujet, nous aurions sa vie ou il aurait la nôtre; s'il était roi[532]...»
Tout ne déplaît pas dans ces paroles; on en aime du moins la franchise; mais cette franchise, que nous apprend-elle?
L'honneur n'avait-il donc pas répandu assez de sang, semé assez de ruines, corrompu assez d'idées, déraciné assez de principes? N'avait-il pas compromis assez profondément le caractère national? N'avait-il pas, tout au moins, assez montré en morale sa vacuité, son étroitesse et son impuissance? En qualité d'historien, de politique et d'homme, M. de Chateaubriand n'avait-il pas eu mille occasions et mille moyens de bien connaître cet imposteur, et devions-nous nous attendre qu'aux limites de sa vie on le verrait ramener aux autels de Baal la foule qu'il pouvait désabuser? Quel ministère il vient de se conférer, et de quelle responsabilité il charge sa noble tête! Que dira-t-il d'_outre-tombe_ à ceux qui ne l'écouteront pas alors avec moins d'avidité que nous? Je l'ignore; mais, en deçà de la tombe, «averti par ses cheveux blancs,» et n'étant pas plus que Bossuet réduit au silence par «une voix qui tombe,» et par «une ardeur qui s'éteint[533],» il nous doit d'autres renseignements, purs comme sa profession de foi, et graves comme son âge. Ce n'est pas dans le sens de la foule, mais à l'encontre de ce torrent, que doit marcher cet homme fort, afin de la faire rebrousser vers les témoignages de l'Éternel. Qu'il ne joigne pas à l'étonnante jeunesse de son talent la jeunesse plus étonnante des sentiments et des opinions; mais qu'après avoir reconnu la vanité de tant de choses, il reconnaisse encore et foule aux pieds cette dernière vanité. Eh! quelle vénération pourrait entourer son tombeau et s'attacher à sa mémoire, si le chant du cygne avait été un hymne idolâtre, et si ses derniers accents, qui devaient appartenir au _devoir_, avaient affermi sur ses bases le simulacre du faux _honneur_? Cette substitution funeste de l'honneur à la vertu, cette équivoque perfide, le mal du peuple français depuis des siècles, espérons qu'elle n'obtiendra pas, des paroles suprêmes du plus illustre de nos écrivains, une consécration solennelle et des gages de perpétuité.