Chapitre 8 Payez et vous serez considéré
C’est ce que vient de me dire le percepteur en encaissant les 250.000 francs de contributions que je lui verse chaque année. Sur cette parole remarquable, je suis parti rêveur.
Qu’a-t-il voulu me faire entendre, cet homme plein de chiffres et de pensées ? Je sais bien que les impôts ont une destination connue et certainement patriotique. Ils servent à nous payer un Président de la République et le décor changeant des ministères. Des députés et sous-députés innombrables y trouvent leur pitance, pour ne rien dire de leurs dames dont la multitude est mouvante comme la surface des mers. Et combien d’autres encore ! Tout cela nous fait du prestige et le citoyen qui paie tout cela avec la raclure de son garde-manger et le fond des culottes de ses enfants mérite une considération indiscutable.
Cependant il y a d’autres paiements, d’autres manières de payer. J’ai tout de suite pensé à Judas qui fut payé pour trahir son Maître, pas bien cher, il est vrai, et on ne remarque pas que les Juifs qui le payèrent aient obtenu beaucoup de considération. Cela tient sans doute à ce que Judas rendit l’argent, ce qui n’arrive jamais à mon percepteur.
Mais que penser de ceux qui paient leurs dettes à la société sous le couteau de la guillotine ou dans un bagne ? Voulez-vous me dire de quelle sorte de considération ils sont gratifiés ? Quand on paie les pots cassés on est ridicule et payer pour tout le monde parait idiot. Je ne vois donc pas le moyen d’échapper à l’obscurité de cet oracle de mon percepteur.
Après tout, il se pourrait que ce fonctionnaire qui est manifestement un homme de poids, fut en même temps un individu de haute piété, et qu’en me parlant il se soit souvenu de saint Paul disant aux nations que nous avons été « achetés à grand prix ». Alors tout s’éclaire, si on prend la peine de remarquer l’extraordinaire considération des contemporains pour Celui qui a payé et le respect infini qu’on a pour Lui dans les carrefours de la politique moderne et dans les administrations de l’Etat.
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