‹ Exégèse des Lieux Communs nouvelle sérieChapitre 11 sur 130 · Chapitre 9 Il n’y a que le premier pas qui coûte

Chapitre 9 Il n’y a que le premier pas qui coûte

Ceux qui ont fait la guerre en France, il y a quarante-deux ans, ou ceux qui la font à l’heure actuelle, en Thrace ou en Macédoine, savent que les autres pas ne coûtent pas moins que le premier et même qu’ils coûtent beaucoup plus. Les facteurs ruraux, qui ne sont pourtant pas des guerriers, le savent aussi et chacun s’en aperçoit dans les campagnes, quand ils sont ivres-morts avant la fin de leur tournée. C’est même un sujet d’inquiétude pour les destinataires lointains. Mais nous devons, sans chicaner sur les mots, accepter loyalement ce Lieu Commun dans son sens allégorique, tel qu’il nous est présenté par des hommes sages qui savent très bien ce qu’ils veulent dire. Ils nous feraient remarquer tout de suite qu’ils n’ont en vue que le chemin de la vertu ou celui du vice pour ce premier pas.

Alors pourquoi veut-on que ce soit le seul qui coûte ? On me dira peut-être que j’ai des sentiments ou des instincts déréglés, mais il me semble que chaque pas dans l’étroit sentier de la vertu doit coûter beaucoup et qu’au contraire le premier pas sur la grande route du vice, et peut-être aussi le second, ne coûtent absolument rien. C’est, je crois, l’opinion universelle.

Il faudrait donc s’entendre sur le mot pas qui doit signifier ici autre chose que l’action médiocre de mettre un pied devant l’autre. « Quiconque », dit l’Evangile, « te voudra contraindre à faire mille pas, fais-en deux mille autres avec lui. » Evidemment ce texte est allégorique puisque, à s’en tenir au sens littéral, on risquerait de dépasser le but et d’aller inutilement au delà de Fontainebleau ou de Carcassonne. II est, dès lors, nécessaire d’entendre cette parole avec simplicité dans le sens d’un précepte formel de donner le double de ce qui est demandé, précepte monstrueux pour le Bourgeois qui ne peut concevoir l’usure qu’à la manière d’un prêteur. Donner un centime serait pour lui le premier pas vers le Gouffre et celui-là lui coûte tellement qu’il ne consent jamais à le faire.

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