Chapitre 104 Où allons-nous ?
Quatre-vingt dix-neuf fois sur cent je vous répondrai avec certitude que nous allons au diable, et je ne serai démenti que par un petit nombre de sacristains sans aveu qui voudront se faire passer pour des gens du monde en exhibant de jolies manières. Oui, mes amis, nous allons tous au diable et nous sommes dans un train rapide. Les voyageurs ne devant pas revenir, il n’y a qu’une seule voie sans signaux et aucun tamponnement n’est à craindre.
Je ne résiste pas à la tentation de citer un fragment de mon Désespéré publié en 1887 :
« Une inqualifiable librairie de la rue de Sèvres vend ceci : Indicateur de la ligne du Ciel. La première page offre la vue consolante d’un train de chemin de fer, sur le point de s’engouffrer dans un tunnel, au-dessous d’une petite montagne semée de tombes. C’est « le tunnel de la mort », au delà duquel se trouve « le Ciel, l’Eternité bienheureuse, la Fête du Paradis ». Ces choses sont expliquées en trois pages minuscules de cette écriture liquoreusement joviale que le journal le Pèlerin a propagée jusqu’aux derniers confins de la planète et qui paraît être le dernier jus littéraire de la saliveuse caducité du christianisme. On prend son billet d’aller sans retour, au guichet de la pénitence, on paie en bonnes œuvres qui servent, en même temps, de bagages ; il n’y a pas de wagons-lits et les trains les plus rapides sont précisément ceux où on est le plus mal. Enfin deux locomotives : l’amour en tête et la crainte en queue. « En voiture, messieurs, en voiture ! »
Le petit papier ne disait rien des dames qu’on supposait montées les premières. C’est à peu près la même chose aujourd’hui, mais on a changé le tracé et la destination n’est plus tout à fait la même. Puis on a introduit quelques modifications. Ainsi le compartiment probable des dames seules a été supprimé à la suite de plaintes motivées et pour éviter le scandale. Des wagons-lits où on dort très bien ont été reconnus utiles. On a créé un couloir où il est recommandé de se promener complètement nu si la chaleur est insupportable, ce qui permet aux plus myopes de vérifier l’heureux effet des entraînements sportifs pour l’amélioration de la race. Les journaux, tout dernièrement, ont signalé la fière prestance des gymnastes de Seine-et-Oise et des aéronautes du dernier concours qui partaient ensemble en s’excitant par des cris d’animaux admirablement imités. Enfin on a supprimé cette absurde locomotive en queue dont l’inutilité parfaite était démontrée depuis longtemps.
C’est ainsi qu’on peut, aujourd’hui, aller confortablement au diable et même à tous les diables. On a beau multiplier les trains, ils sont toujours bondés, et, à tous les départs, on est forcé de refuser des voyageurs. On m’a parlé d’un congrès extraordinaire où plusieurs archevêques et cardinaux se seraient fait inscrire.
q