Chapitre 23 Faire la vie
Les peintres ambitieux et aussi ceux qui n’ont pas d’ambition disent volontiers : Faire de la vie, et on sait à peu près ce qu’ils paraissent vouloir dire. Le Bourgeois dit absolument : Faire la vie, et c’est tout à fait différent. Il sait peut-être ce qu’il veut dire, mais assurément il ne sait pas ce qu’il dit. Quand il profère ces trois mots, il se trouve, à son insu, dans la situation étrange que j’ai si souvent remarquée. Il est sur son trépied et prononce une parole dont la portée lui est inconnue. Il est comme un voyageur égaré dans une caverne pleine de bruits souterrains et de fumée prophétique. Il brait dans l’infini et l’inconnaissable.
Rembrandt ou Donatello font de la vie ; l’étudiant en médecine ou en droit qui se soûle avec des filles au quartier latin fait la vie. Que vous compreniez ou que vous ne compreniez pas, cela est. Le père bourgeois qui parle ainsi doit avoir raison pourtant, comme toujours et trois fois raison, puisqu’il parle d’En-Bas, puisque sa langue est abjecte, enfin et surtout puisqu’il ne parle pas de lui-même.
S’il disait que son fils, le sympathique noceur adolescent fait de la vie, cela n’aurait aucun sens, même pour les autres noceurs qui sont à l’école des Beaux-Arts ; mais il dit : « Mon fils fait la vie, le fier garçon sorti de moi qui se pocharde tous les soirs, parmi les fornications et les blasphèmes, est, en cette manière, un producteur de la vie, comme je le fus moi-même autrefois, quand j’avais son âge. » Sans doute le pauvre vieil imbécile n’y comprend rien, sinon que cela lui coûte beaucoup d’argent et que toutes ces femmes du quartier lui sont « plus amères que la mort », ainsi qu’il est écrit dans l’Ecclésiaste ; mais, quand même, il est exultant d’avoir un enfant qui est comme Dieu, puisqu’il fait la Vie, quelle que puisse être l’attribution de ce vocable.
Le Blasphème dont se nourrit le Bourgeois est un pain fait avec des lettres plus dures que le marbre rouge de l’enfer et que lui seul peut digérer. — Ego sum Vita, dit le Rédempteur des vivants. — C’est moi qui fais la Vie et je ne te connais pas, répond le Bourgeois à l’agonie, en refermant sur lui-même la porte colossale de la Mort.
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