‹ Exégèse des Lieux Communs nouvelle sérieChapitre 26 sur 130 · Chapitre 24 Faire fortune

Chapitre 24 Faire fortune

On fait fortune à peu près comme on fait la vie, c’est-à-dire en se surveillant assez pour ne jamais rien faire de propre ou d’utile aux autres et pouvant donner lieu à un soupçon de désintéressement. Alors l’argent vient à vous comme les insectes et les limaces à un fruit tombé.

On est complètement pourri et on est rempli de bêtes horribles, mais on a fait fortune et on est environné de la plus dévote considération. On est fétide, mais on a des pieds d’où s’exhale comme le frais parfum des acacias et des amandiers en fleur. On est hideux effroyablement, mais les Anges eux-mêmes ne paraissent pas plus beaux. Lorsque mourut le milliardaire Chauchard, sa charogne répandit une odeur tellement suave que le pieux clergé de sa paroisse n’hésita pas à lui décerner les funérailles d’un saint. S’il n’y eut pas de panégyrique, c’est que la matière de l’éloge était trop copieuse.

Quand on n’a pas fait fortune, au contraire, quand on a eu pitié de ceux qui souffrent, quand on a cherché, en pleurant d’amour, la Beauté et la Grandeur, on est dans les nuages ou dans les étoiles, c’est-à-dire très au-dessous des animaux les plus immondes. J’ose mettre au défi n’importe quel imbécile régulier ou séculier de démentir cette affirmation. Ouvrez un bourgeois, vous la verrez inscrite autour de son cœur.

q

Page 1