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Chapitre 35 Avoir de l’ordre

Parole banale entre toutes. Un monsieur a de l’ordre quand il règle ses factures et qu’il est en mesure pour ses échéances. Une dame a de l’ordre quand elle vérifie, chaque jour, les comptes de sa cuisinière ; quand elle est attentive à ne pas laisser le linge sale dans le voisinage des casseroles ; à ne pas faire habituellement ses cheveux au-dessus du potage ; à ne pas se servir de la brosse à dents de son mari pour la toilette de ses ongles, etc. ; mais surtout quand elle a le souci constant de la plus méticuleuse économie et qu’elle s’applique à ne pas ressembler à ces personnes ruineuses qui s’occupent quelquefois des indigents, comme si les bureaux de bienfaisance n’existaient pas. Tout cela est élémentaire.

Mais il y a une question plus haute, si toutefois il peut y avoir quelque chose de plus haut que la sagesse dans le gouvernement d’une maison bourgeoise. Dieu a-t-il de l’ordre, oui ou non ? Voilà, je pense, une sacrée question, c’est le cas de le dire et crânement posée, on en conviendra.

Je connais des bourgeois réellement forts qui ont lu Schopenhauer et Nietzsche, et qui couchent volontiers avec M. Bergson. Sincèrement épris de la vérité, ils déplorent de bonne foi et avec une grande tristesse le désordre effrayant de l’œuvre de Dieu. Ils voient, pour s’en affliger profondément, que rien n’est à sa place, ni les choses ni les hommes, à commencer par eux-mêmes, et qu’il est infiniment regrettable que le Créateur ait négligé de les consulter. Ce serait puéril de leur opposer la fable du Gland et de la Citrouille qu’ils ont lue dans leur enfance avec le mépris convenable. « Dieu fait bien ce qu’il fait », dit La Fontaine, « en louant Dieu de toutes choses ». Cette antienne leur est connue et ne les impressionne pas. Hautement ils revendiquent les droits de la citrouille et se mettent à la place de ce cucurbitacée qui ne devrait pas ramper. Ainsi de tout le reste.

La création laisse beaucoup à désirer. Elle est, disons-le, ratée et même sabotée. Dieu n’a pas fait ce qu’on devait attendre de lui et c’est fort injustement qu’il exige un salaire d’adoration. Un ouvrier qui travaillerait comme lui ne resterait certainement pas six jours à l’usine. Sans parler du froid et du chaud qui s’équilibrent si mal, des inondations injustes et des iniques sécheresses, des pestes ou des choléras qui s’attaquent sans discernement aux riches et aux pauvres ; sans insister même sur ces guerres calamiteuses dont il est impossible de prévoir l’issue et qui peuvent déterminer soudainement des désastres financiers ; sans rien dire non plus de certaines famines inopinées qu’on n’a pas eu le flair d’organiser à l’avance et qui surprennent si péniblement parfois les capitalistes engagés dans d’autres affaires d’un rendement inférieur ; oui, même en faisant table rase de tout cela, que penser des aberrations despotiques de la prétendue morale chrétienne ?

En supposant que le Décalogue ait été promulgué uniquement pour les esclaves et les miséreux, on pourrait l’admettre à la rigueur, avec certaines atténuations. Mais c’est un désordre insupportable de prétendre qu’un propriétaire, par exemple, soit astreint à l’obligation de n’adorer qu’un seul Dieu ou qu’un commerçant ait le devoir de ne pas voler et qu’il lui soit défendu de mentir. « Au surplus et pour couper court », dira le philosophe bourgeois, « n’est-il pas écrit dans les livres soi-disant sacrés qu’on dit inspirés de l’Esprit-Saint, que le Fils de Dieu venu pour sauver le monde a choisi la folie et a enseigné la folie ? » Il ne manquera pas d’ajouter que cet aveu est concluant, que le désordre divin est manifeste et que la question posée tout à l’heure est parfaitement oiseuse.

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