Chapitre 36 Avoir du toupet
Ce Lieu Commun n’intéresse pas directement les coiffeurs. On ne parle pas chez eux de friser ni d’onduler un toupet, encore moins de le rafraîchir. On peut avoir du toupet, un immense toupet, si vous voulez, sans posséder un seul cheveu. L’exemple de Jules César au Rubicon est tout à fait sans réplique. Il est vrai que nous avons eu Charles le Chauve, « Josiœ similis parque Theodosio, semblable à Josias et l’égal de Théodose », d’après la légende assez ironique d’une vieille image de livre d’heures où il est représenté, d’ailleurs, avec une abondante chevelure. Cependant l’histoire ne mentionne aucune escapade insigne de ce poussiéreux carolingien. Il n’y a donc pas lieu d’insister sur la calvitie dont je n’ai parlé que pour mettre les perruquiers hors de cause.
Ajoutons que le toupet est déjà un vocable usé. On dit maintenant avoir du culot, expression charmante que tout le monde paraît comprendre, même à l’Académie française où Hanotaux l’employa quand il fut chargé d’accueillir M. de la Palice, en remplacement d’un podagre de l’épiscopat ou peut-être de Paul Bourget mort avant terme, si ma mémoire est fidèle. Mais toupet ou culot, le Bourgeois a horreur de ce qui est signifié par ces locutions.
Exemples : un beau jeune homme n’ayant d’autre industrie que de tuer, chaque aurore, le mandarin, ou de noircir des verres pour les éclipses, sollicitant la main de la fille aînée d’un riche notaire ; un anarchiste recherché plaçant lui-même une bombe à renversement dans le chapeau de M. Lépine ; un locataire insolvable offrant à son propriétaire, le jour du terme, un instrument de précision pour l’extraction de la poutre qu’il a dans l’œil ; un quatrième vicaire de Sainte-Clotilde ou de Saint-Roch prêchant sur la nécessité des souffrances ou le devoir de la nudité évangélique ; enfin et pour tout dire, un poète que nous supposerons le plus grand du monde, mettons Dante, oui, Dante lui-même, venant proposer la Divine Comédie à l’éditeur de François Coppée ! Telles sont les pratiques les plus ordinaires de l’individu qui a du toupet, toupet moyen ou fier toupet, selon les cas, mais toujours horripilant pour le Bourgeois qui en est infailliblement suffoqué.
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