Chapitre 37 Avoir fait ses preuves
Il est connu qu’un homme a fait ses preuves quand il a tué quelqu’un en duel ou ruiné plusieurs familles. Une femme peut avoir fait ses preuves d’une manière un peu différente, mais identique, à ne considérer que le résultat. Les preuves ou la preuve de quoi ? Je voudrais bien le savoir.
Il y a encore des professeurs, de l’école de Fénelon, qui prouvent l’existence de Dieu par la fluidité de l’eau ou la consistance du roc. Cela me fut enseigné vers le milieu du siècle dernier par un vieux pion de lycée de qui la jeune femme, très ragoûtante, s’employait à des démonstrations plus certaines et mieux appréciées. Mais il ne s’agit pas de cela.
Si on me parle d’un homme dans les affaires ou simplement d’un écrivain quelque peu notoire ayant fait ses preuves, je garde le silence, ne voulant pas passer pour un imbécile, mais je me souviens aussitôt de quelques glorieux plus ou moins connus et je me demande à moi-même si le personnage qui m’est désigné a seulement prouvé sa propre existence. C’est cette preuve-là qu’il me faut et non pas une autre. Car je suis devenu extrêmement défiant depuis le jour où je me suis aperçu de l’inexistence absolue d’un très grand nombre d’individus qui semblent situés dans l’espace et qu’il est impossible de classer parmi ceux qui ont une appréciable et suffisante raison d’être.
Si vous avez du temps à perdre, essayez de vous représenter Hanotaux ministre, par exemple, ou Hanotaux écrivain. Efforcez-vous (Efforçez-vous) ensuite d’imaginer Anatole France caressant amoureusement Hanotaux ou Paul Bourget sur sa Barricade, vous n’y parviendrez jamais. Le Néant, épuisé d’avoir vomi tant d’autres hommes illustres, s’est trouvé complètement vide lorsque Dieu a voulu les en tirer à leur tour.
Si de tels numéros sont inexistants, comme il est facile de s’en assurer par le plus rapide examen, que faut-il penser d’un pharmacien, d’un professeur de billard ou d’un conseiller municipal, qui ont fait leurs preuves, et quelles preuves, encore une fois ?
Les recensements ne signifient rien. On ne saura jamais combien est infime le nombre réel des habitants de notre globe. Un visionnaire que je connus autrefois sur le fumier me démontra, en trois mots, le néant des chiffres. Lui parlant un jour de la Vallée de Josaphat où le prophète Joël a prédit que toutes les nations et toutes les générations seront jugées in circuitu, je m’étonnais de la petitesse vérifiée de ce point géographique et de l’impossibilité matérielle d’y rassembler une aussi prodigieuse multitude pour réaliser la prophétie. Il eut un aimable sourire et, s’étant recueilli quelques minutes, il me répondit simplement : « On sera TROIS !… »
Je n’oublierai jamais la sensation foudroyante qui me fut procurée par cette parole.
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