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Chapitre 41 Avoir le témoignage de sa conscience

– Monsieur Bivalve, donnez-vous la peine d’entrer.

– Je vous remercie, chère madame, je me suis fait un devoir de vous saluer en passant, mais je crains de vous paraître indiscret.

– Pas le moins du monde, je vous assure. Débarrassez-vous donc de votre chapeau et de votre parapluie. Très bien. Maintenant asseyez-vous dans ce fauteuil qui vous tend les bras et donnez-moi des nouvelles de Mme Bivalve. Elle m’avait paru fatiguée, la dernière fois que je l’ai vue.

– Il est vrai, ma pauvre femme se surmène. J’essaie bien, quelquefois, de la retenir à la maison, mais elle ne veut rien entendre. Elle ne connaît que le sacrifice.

– Elle donne trop de leçons, n’est-ce pas ?

– Oh ! madame, ne m’en parlez pas, je ne sais comment elle peut y résister. Leçons de piano, leçons de chant, leçons d’anglais, d’allemand, et même de russe. On ne voit qu’elle dans le métro et les autobus. Quand elle n’est pas chez ses Américains du Trocadéro, elle est à Montmartre ou à Montparnasse. Elle a des élèves jusque dans la banlieue. Aussi je mange presque toujours seul. Quelquefois elle ne rentre pas. A toutes mes observations, elle répond invariablement qu’elle a le témoignage de sa conscience et je suis en paix. Je travaille de mon côté à mon grand ouvrage.

– Oui, je sais que vous avez entrepris une œuvre très remarquable qui vous ouvrira certainement les portes de l’institut. Mais permettez-moi de revenir à cette chère Mme Bivalve. Je veux croire que son activité excessive est suffisamment rémunérée.

– Eh ! sans doute, et c’est justement ce qui la rend infatigable. « Tu as ton œuvre à faire », me dit-elle, chaque fois qu’elle met son chapeau, « tu as une glorieuse mission, je veux écarter de toi les soucis vulgaires. » Et la voilà partie. Oh ! nous ne manquons de rien, c’est sûr. Quelquefois elle me fait de jolies surprises. Tout dernièrement, connaissant mes goûts cynégétiques toujours contrariés par l’étude, n’a-t-elle pas eu l’idée charmante de décorer notre salle à manger de magnifiques ramures de cerf, entremêlées de cornes d’aurochs ou de bisons qui ont probablement coûté fort cher et que je regarde avec attendrissement pendant mes repas. N’est-ce pas admirable ?

– Ah ! oui, le mot admirable n’est pas trop fort. Ce que je remarque surtout, c’est le tact bien féminin de ce cadeau qui a dû vous donner une haute idée de la conscience de votre femme. Evidemment il lui fallait un mari comme vous et elle le sait.

– Madame, je vous en prie, ne m’accablez pas de confusion. Je me sens tout à fait indigne d’une telle compagne, et puisque vous parlez de conscience, la mienne me rend ce témoignage que je n’ai rien fait jusqu’ici pour la mériter. Permettez-moi maintenant de prendre congé. Mes livres me rappellent et je suis impatient de rechercher, sur une indication malheureusement trop vague de Molière, un chapitre lumineux d’Aristote ou de Thucydide concernant la coiffure des hommes mariés aux temps héroïques de la Grèce. J’ai l’honneur de vous saluer.

M. Bivalve est l’auteur connu et redouté de la Sélection des Témoignages historiques. Mme Bivalve a d’autres affaires que nous n’avons pas à connaître et qui ne nous regardent pas ; mais tous deux ont le témoignage de leur conscience. Ils ne cessent de l’affirmer et ce serait une indignité de ne pas les croire. Pendant que M. Bivalve construit ses cataplasmes de notes et de références où succombent sans espoir les textes originaux des vieux chroniqueurs, Mme Bivalve est absente et ne rentre que quand il lui plaît, laissant à cet homme savant le soin vulgaire d’une cuisine qu’il ignore ou d’un raccommodage très urgent dont il se reconnaît incapable. C’est d’ailleurs un ménage parfait, chacun ayant comme nous l’avons dit, le témoignage de sa conscience, point essentiel pour assurer la félicité conjugale et pour confondre les méchants. Que le mari soit traité de crétin dans des journaux sans vergogne ou que survienne un déluge de lettres anonymes l’informant de la conduite scandaleuse de sa femme, aussitôt ils se réfugient tous deux sous le même bouclier impénétrable, et leur sérénité n’en est pas altérée un seul instant.

Le réjouissant équilibre de ce couple a été pour moi l’occasion de réfléchir profondément sur la conscience. Il y a, comme cela, bien des mots d’usage courant qu’on néglige de scruter. La conscience, disent les philosophes, est le sentiment qu’on a de soi-même, sentiment presque toujours agréable. La conscience alors est comme un miroir amoureux de la personne qui le consulterait. C’est une voix intérieure, un jugement secret qui approuve les actions louables et qui condamne les mauvaises. Dans le premier cas qui est, sans doute, le plus fréquent, l’approbation est sans réserve. Dans le second, auquel il vaut mieux ne pas penser, la condamnation des pires turpitudes est heureusement mitigée par une indulgence inépuisable et par la miséricordieuse prodigalité de tous les sursis, car il est constant qu’on ne se veut aucun mal. S’il s’agit de pénétrer dans la conscience des autres, ce qui est beaucoup plus facile et surtout bien plus amusant, comme chacun sait, la sévérité s’impose naturellement, une extrême sévérité, la morale bien entendue, la charité même, pour tout dire, exigeant qu’on soit plus attentif aux autres qu’à soi-même. Mais cela nous entraînerait trop loin.

« Je me déplais moins qu’autrefois », a dit notre François Coppée dans la Bonne Souffrance. Comment pourrais-je oublier l’attendrissement que cette parole me procura ! Autrefois, quand il pratiquait les pauvres noces qui devaient le conduire, comme par la main, au lit mécanique, il ne se déplaisait pas trop, je pense, mais enfin il se déplaisait. Plus tard, quand il se fut avisé de pratiquer, au petit bonheur, les commandements de Dieu et les commandements de l’Eglise il se déplut moins et, la beauté de son âme lui étant révélée de jour en jour, il cessa complètement de se déplaire, j’aime à le croire.

C’est un grand et fameux exemple qu’il nous est loisible d’opposer à ces saints farouches qui ont prétendu que la recherche de la vertu doit avoir pour effet de nous dégoûter de nous-mêmes de plus en plus. François Coppée si judicieusement admiré, comme poète et comme chrétien, par la Bonne Presse, avait donc au plus haut degré, le témoignage de sa conscience. Son cas est irréfutable et irréfragable. C’est, sans aucun doute, celui de M. et Mme Bivalve, en même temps que de beaucoup d’autres.

La conséquence crève les yeux. Dans quel bourbier d’ignominie ne voit-on pas les malheureux qui se déplaisent tout le temps. L’homme juste doit être content de lui-même, exactement comme le charcutier qui fait sa caisse, le soir du 14 juillet, ses volets bien clos, après avoir écoulé dans la journée une extraordinaire quantité de cochonneries. Qui osera dire que ce n’est pas là un profitable examen de sa conscience, et comment celle-ci lui refuserait-elle son témoignage le plus enchanteur ?

Le vertueux Fouquier-Tinville, au moment d’être conduit à la guillotine où il en avait expédié tant d’autres, écrivit : « Je n’ai rien à me reprocher, je meurs sans reproche. » Ce témoignage de sa conscience est conservé aux Archives nationales. Une telle relique est probablement miraculeuse et on devrait la faire toucher aux imbéciles atteints de mansuétude.

Les théologiens qui parlent de la conscience ont l’air d’ignorer qu’elle ne peut pas être identique. La conscience de Néron, par exemple, qui se savait matricide, empereur du monde et artiste supérieur, n’était certainement pas la conscience des guenilleux chrétiens dont il faisait des luminaires. De même, aujourd’hui, il y a la conscience du maître de forges et celles de ses ouvriers, de leurs femmes, de leurs petits enfants qu’il utilise. Il y a la conscience des riches et la conscience des pauvres, la conscience des bourgeois et la conscience évidemment disparate des artistes. Enfin et d’une manière générale, il y a ceux qui n’ont rien sur la conscience et ceux qui ont quelque chose sur la conscience de quelque manière qu’on veuille entendre ces mots. Cela fait autant de témoignages et c’est à s’y perdre. J’imagine quelquefois que le monde finira par un déluge de témoignages.

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