Chapitre 42 Être pour le solide
Une chose qui m’a souvent étonné, c’est d’entendre un ivrogne déclarer qu’il est pour le solide. J’ai même remarqué que plus il est soûl, plus il s’obstine à promulguer cette inconcevable préférence. Je sais bien qu’il y a des gens qui ne sont pas des ivrognes de carrière et qui disent volontiers la même chose plusieurs fois par jour. Cependant le fait que je viens de signaler a son importance et il ne serait peut-être pas déraisonnable d’en espérer un peu de lumière. La sagesse des nations ne nous apprend-elle pas que « la vérité est dans le vin » ? A plus forte raison dans l’alcool qui est l’esprit du vin, quand il n’est pas l’esprit du bois ou de toute autre matière végétale ou animale. Ici, je ferai remarquer en passant, rien qu’en passant, qu’il y a un joli blasphème dans l’emploi constant de ce vieil adage, si on se prend à considérer que la Vérité est un des noms de Jésus et que sa présence est réelle dans le vin transsubstancié du Sacrifice. Mais, non est hic locus. Nous y reviendrons plus tard.
En ce moment il s’agit de savoir ce qu’on entend par le solide. Les rudiments nous enseignent que c’est une portion de l’étendue géométrique ayant les trois dimensions et cela parait incontestable. Mais alors que penser d’une piété solide ou d’une amitié solide ? Où prendre leurs dimensions ? Comment faire pour les mesurer ? Le rôle de la géométrie à leur égard ne sera-t-il pas étrangement sacrifié ? Une piété triangulaire ou polygonale ne se conçoit pas mieux qu’une amitié sphérique ou en équerre comme une potence. On parle quelquefois de livres solides, ce qui est compréhensible si on voit en eux des cubes pouvant tenir plus ou moins de place dans la bibliothèque d’un bourgeois. On ne peut être pour le solide que carrément ou rondement, c’est bien clair et toute autre conception est illusoire.
L’homme qui est pour le solide, qui veut le solide, doit donc se tenir aussi éloigné que possible de la religion, laquelle est évidemment liquide ou gazeuse, puisqu’elle ne présente que des objets insaisissables à la main du charcutier et imperceptibles à l’œil du bœuf. Interrogez M. Bergson. Si sa digestion a été favorable ou si son portrait le plus récent par un cubiste audacieux a pu combler son esthétique, il vous concédera sans difficulté, je veux le croire, que le Saint-Esprit n’est pas encore descendu en lui et que l’incarnation du Fils de Dieu est en instance ; mais que le gigot à l’ail ou sans ail est un aliment d’une solidité indiscutable, qu’il y a du bon dans toutes les religions, que la plus jolie fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a et que Paris n’a pas été bâti en un jour. Vous serez alors en pleine lumière.
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