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Chapitre 56 Tromper son mari

Voulez-vous savoir ma pensée ? On ne trompe jamais son mari. Il n’y a pas d’exemple qu’une femme ait jamais trompé son mari, qu’elle ait pu lui faire croire que les vessies de ses amants étaient des lanternes. C’est le mari qui se trompe lui-même et c’est un cas ordinaire d’auto-suggestion.

Ecrivant, comme on sait, pour les jeunes filles, je ne voudrais pas leur faire lire des inconvenances. Cependant je suis forcé de déclarer la vérité. Tout bourgeois a l’ambition d’être cocu. Ambition cachée, je le sais bien, et même ignorée de l’ambitieux lui-même quelquefois, mais absolument certaine. Il faudrait n’avoir jamais exploré le Bourgeois pour ignorer que, depuis Napoléon, il est dévoré du désir d’être César. Messaline peut lui procurer cette illusion. Il recherchera donc Messaline ou Joséphine. C’est simple. Si sa femme n’a pas le tempérament de ces généreuses impératrices, si, d’autre part, elle est peu excitante, ce qui arrive trop souvent, il s’efforcera de l’éperonner quand même, persuadé que le cocuage est le destin des hommes supérieurs. Une petite aventure avec le garçon boucher, comme entrée de jeu, ne serait pas pour lui déplaire et le dentiste survenant lui serait plutôt agréable. Il espérerait alors le premier adjoint ou un archiduc en voyage. Son rôle deviendrait alors considérable et son bonheur à la manille ou aux dominos serait insolent.

Ceux qui verraient en cet homme un mari trompé seraient bien peu pénétrants. Il sait tout et il voit tout. Si les farces de sa femme ne le font pas monter dans la gloire, elles lui donnent du moins une certaine considération et ses affaires ne s’en trouvent pas plus mal. J’irai jusqu’à dire, en priant les âmes pures de fermer les yeux et les oreilles, que ce mari se cocufie lui-même en une manière, et qu’une source de sales délices, connue de lui seul, est au fond du jardin d’amour où les rossignols de son épouse viennent chanter. Qui oserait me contredire parmi les cochons modernes ?

Le Lieu Commun du mari trompé n’a donc pas de sens et la femme elle-même, si bête qu’elle soit, le sait fort bien. Ces deux misérables sont en réalité deux morts ayant assassiné leurs propres âmes, et les morts ne peuvent tromper ni être trompés. Ils sont l’un à l’autre deux miroirs d’ébène, au fond de l’abîme.

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