Chapitre 74 A la guerre comme à la guerre
Je fus réveillé par quelqu’un qui pleurait dans les ténèbres. Il était certainement plus de minuit. Les deux cornes de la décroissante lune s’avançaient au-dessus de ma tête, juste au fond de la coupole noire et les étoiles, si brillantes au petit matin, scintillaient encore frileusement sur les franges de la Voie lactée.
Je ne sentis d’abord qu’un très vif mécontentement. L’attendrissement n’est pas facile quand on est à moitié gelé, quand on n’a rien mangé depuis longtemps, et le blasphème n’était pas loin de mes lèvres lorsque, à travers les pleurs, j’entendis — pour ne l’oublier jamais — ce verset central du MAGNIFICAT : Et misericordia ejus a progenie in progenies timentibus eum.
Cela, dans la nuit noire et le grand silence polaire, était si étrange que je crus ouïr quelque chose qui n’était pas de la terre.
On était couché dans le voisinage des morts et on n’était pas bien sûr d’être encore parmi les vivants. Il avait fallu se battre la veille, à l’endroit même, et quelques-uns, les plus heureux peut-être, avaient été souper dans l’autre monde. Trois ou quatre gémissants avaient été emportés par des brancardiers qui ressemblaient à des ombres et les survivants de notre pauvre compagnie s’étaient étendus par terre, le ventre creux, en attendant la bataille annoncée pour le lendemain. D’autres que moi, sans doute, avant de fermer les yeux, s’étaient demandés ce que pourrait bien être le vrai nom du sommeil qu’ils allaient prendre. Il y en eut qui ne se réveillèrent pas…
Timentibus eum... Ces deux derniers mots furent prononcés trois fois, à intervalles réguliers, comme par une horloge fantastique à sonnerie articulée qui aurait annoncé trois heures, mais en s’affaiblissant chaque fois. Puis le silence… On parle quelquefois de la sueur froide quand on veut exprimer la sensation physique d’une grande angoisse du cœur…
C’était mon devoir de me lever, d’aller vers le camarade agonisant dont la dernière pensée était pour Celle qui fut enfantée avant les collines. J’y parvins non sans peine. Timentibus eum. La miséricorde de Dieu à ceux qui le craignent… Où sont-ils, ceux-là ? Et où était-il, celui qui disait une telle parole avant de mourir ? Je le reconnus enfin. C’était un petit séminariste fort intrépide qui ne voulait pas que les hérétiques prussiens devinssent les maîtres de la France. II avait reçu, sans se plaindre, un très mauvais coup et il n’y avait plus rien à faire. « A la guerre comme à la guerre », murmura-t-il en m’apercevant et il expira.
Lorsque j’entends un bourgeois en villégiature dire cette pauvre chose à propos d’un malaise quelconque ou d’une friandise dont il est privé, je suis forcé de résister à la tentation de l’étrangler instantanément.
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