Chapitre 79 Etre bien pensant ou Reculer pour mieux sauter
On est bien pensant comme on était autrefois croquant, c’est-à-dire ne croquant rien ou presque rien. On sait combien je suis attentif à ne manquer de respect à personne, mais je ne vois pas le moyen d’attribuer une pensée quelconque au comte de Mun, généralissime des Bien Pensants, depuis environ un tiers de siècle, individu comparable seulement au somptueux imbécile des deux mondes qui fut le marquis de La Fayette et qui a, dans Paris, une rue de plusieurs kilomètres.
Qu’on juge par là de l’étendue de la Bonne Pensée chez les catholiques actuels commandés par un tel chef ! Cette pensée toute militaire, bien plus profonde qu’on ne saurait croire, consiste à reculer indéfiniment pour mieux sauter. C’est une stratégie admirable. On est en présence de l’ennemi. Il serait peut-être facile de le vaincre en se jetant sur lui résolument. Les occasions n’ont pas manqué. Mais c’est une chose d’être bien pensant et une autre chose d’être casse-cou, surtout quand on a de l’argent et une peau. La cunctation classique est alors toute indiquée. On recule fièrement et habilement, abandonnant à l’adversaire tout ce qu’il veut prendre, au besoin lui envoyant avec générosité des armes, des munitions et des déserteurs, quand on voit flotter sa ligne de bataille. Il y a, d’ailleurs, la ressource de l’amuser en lui permettant le pillage des établissements religieux ou la torture des pauvres curés et des pères de famille sans défense. La charité chrétienne des Bien Pensants leur interdit de s’y opposer par des voies de fait qui pourraient avoir des inconvénients pour eux-mêmes. Pas d’affaires, disent ces vaillants, surtout pas de sanglantes affaires. Ne suffit-il pas d’envoyer de loin des bombes ou des obus de protestation légale, d’une indiscutable efficacité ? Puis enfin, si cela ne suffit pas, on a toujours l’expédient de capituler honorablement et de sauter du haut des remparts dans le fleuve limpide et calme de sa conscience, après une abondante moisson de coups de pied au derrière.
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