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Chapitre 97 Se perdre en conjectures

Après la belle mort, les gens qui ont du loisir peuvent se livrer à des conjectures infinies sur le sort à venir, ou réalisé déjà, des défunts. Si on pense à une autre vie, rien n’est plus facile et raisonnable que de la supposer glorieuse ou bienheureuse, à condition toutefois que le décédé ait eu la précaution de gagner beaucoup d’argent avant de mourir. Cependant il se trouve des esprits chagrins et pointilleux, des fanatiques, pour tout dire, qui affectent vilainement de ne pas en être très sûrs et qui forment, dans ce sens, les plus dégoûtantes conjectures.

Laissons cela et revenons sur la terre. Il y a la haute question de l’héritage matériel qui procure déjà pas mal de tintouin aux légataires présumables et l’occasion, aux notaires, de noircir, avantageusement pour eux-mêmes, le plus puant papier qu’il y ait au monde. Mais, dans le cas d’enterrés tels que Zola, Paul Bourget ou cinquante autres ayant été des dominateurs littéraires, il y a la question, moindre sans doute quoique très grave encore, de la succession intellectuelle, et cela donne lieu à des conjectures où il est facile de se perdre. Quelques-uns se persuaderont que la farce de la gloire de ces écrivains va continuer indéfiniment. D’autres, moins pieux, penseront, au contraire, que tous leurs imprimés iront immédiatement aux latrines ou chez les marchands de comestibles, ce qui semble réalisé déjà pour ceux du grand Emile. D’autres encore, situés, j’imagine, au cran d’arrêt de la compréhension littéraire, rêveront d’une sélection très certainement imprévue par tous les anges de lumière.

On se perdra aussitôt en conjectures, comme si on était à la veille de la fin du monde, lorsque tous les bourgeois éperdus et se liquéfiant iront çà et là, disant aux hommes et aux animaux immondes : « Que se passe-t-il et qu’allons-nous faire ? Où placerons-nous notre aimable argent qui a coûté tant de larmes et quelquefois tant de sang aux pauvres idiots qui mettaient leur confiance en Dieu ? Ces montagnes qui menacent de tomber sur nous offriront-elles à notre angoisse des cachettes sûres, et ces bondissantes collines qui accourent de l’horizon pourront-elles nous servir de coffres-forts ? Comment sortir de ce dédale de conjectures ? »

Alors, peut-être, un volcan pitoyable leur répondra : « Confiez-vous à moi et jetez-vous dans mon cratère, je suis le tombeau des secrets des morts. »

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