Chapitre 3
Dans l’anéantissement où me plonge le désespoir de vous avoir aliéné, je me jette à genoux, Monsieur, et vous supplie de m’accorder une grâce, celle d’en appeler au tribunal de mon chef et de lui épargner peut-être la commission d’une injustice. Ah ! tout fier de mon merveilleux observatoire, il se peut bien que j’aie été un moment infatué de mon mérite et que ma chaleur de tête m’ait empiégé comme un sot. Mais Dieu m’est témoin que, pas une seconde, je n’ai cessé d’avoir la passion de l’obéissance passive et d’être relativement à vous ce que la bougie est au souffle qui l’éteint. J’ai tant de regret à vous avoir déplu, que j’arracherais volontiers un de mes yeux pour expier mon oubli cacodémonique. Un sourire de vous est plus doux à mon âme qu’un rayon de soleil par un jour de pluie, et la foudre m’est moins redoutable qu’un de vos regards de colère. Ne doutez donc pas que je ne m’abstienne dorénavant de toutes réflexions personnelles, que je ne veille scrupuleusement sur mes écarts d’orgueil,et que je ne parvienne à devenir un modèle d’humilité et d’abnégation. Je prends l’engagement solennel de ne plus penser à l’avenir que quand il vous plaira me le permettre.
Je notais des exceptions dans le régime que suit le sieur Vannier ; en voici une que j’ai assez habilement exploitée, bien qu’elle n’ait pas produit tout ce que j’en attendais.
Une ou deux fois par semaine, mon homme va le soir prendre son repas dans un cabaret, situé sur les boulevards extérieurs, et bien connu sous le nom de Maison verte. D’habitude, il s’attable dans un cabinet qui voit sur la cour, au fond de l’établissement. Quelques jeunes gens, trop orgueilleux sans doute pour se commettre avec le commun des mortels qui boit dans la salle d’entrée, fréquentent en cet endroit. Ces habitués, pour la plupart employés ou artistes, professent des opinions à ce point subversives, que j’ai cru sage, à une époque bien antérieure, de glisser parmi eux un sous-agent chargé de tenir un journal quotidien de leurs faits et de leurs dits. Mons Hégésippe, en conscience, ne pouvait donc pas mieux tomber. Le hasard encore ici me favorisait.
Je signifiai l’ordre à mon agent d’accorder une attention spéciale au sieur Vannier, et de tâcher, comme on dit, à lui arracher les paroles du ventre. Le sous-agent en question, sauf votre respect, est un pauvre diable que je suis parvenu, non sans mal, à dégrossir un peu, si bien qu’il comprend aujourd’hui, tant bien que mal, mes instructions et les exécute même quelquefois avec succès. Une chose que vous savez mieux que moi, Monsieur, c’est que, dans notre état si difficile et si pénible, les hommes même médiocres sont rares, à fortiori les sujets capables.
Mon agent, grand gaillard, robuste et sanguin, qui zézaye un peu et porte des lunettes vertes, a réellement un extérieur impayable. Par malheur, il n’a guère autre chose. Pourtant, il manœuvra d’abord assez bien sa barque. A l’aide de détours adroits, il amena naturellement la conversation sur la politique. A cause d’un penchant décidé pour les logomachies et notamment d’une certaine facilité à parler de tout sans rien connaître et sans même se comprendre, il réussit auprès de bien des gens à passer pour un homme érudit et profond. De Campanella passant à Spinosa, de celui-ci à Malthus, de ce dernier à Saint-Simon, Pierre Leroux, Louis Blanc et Proudhon, il s’échauffa par degrés et s’éleva finalement avec violence contre le gouvernement. Ce Vannier, Monsieur, se méfierait du bon Dieu. Malgré l’air candide et convaincu de mon agent, il faut croire qu’il eut des soupçons, car toutes ces provocations à la révolte le laissèrent de marbre, et l’hypocrite, sans défendre le pouvoir, trouva le moyen de n’en dire ni bien ni mal. C’était à perdre patience. Mon agent était plus rouge qu’un homard cuit, à ce point que le sang lui sortait par les yeux ; il s’agitait comme un démoniaque et faisait du bruit en respirant autant qu’un soufflet de forge. A une nouvelle observation de Vannier, il feignit ne pouvoir se contenir davantage. Se tournant tout à coup vers ce Vannier, et frappant du poing sur la table : « Ta, ta ! » lui cria-t-il du ton de la fureur, « vous êtes un obscurant ! ! ! » Le croirez-vous, Monsieur ? à cet air de furie et à cette injure, atroce, au dire de mon agent, le reptile se borna à hausser les épaules et à garder un silence absolu. Peu d’instants après, il sortit d’un air fort calme en saluant chacun avec politesse.
Jusque-là, c’était bien. Voici qui n’est pas mal encore.
Un des assistants, nouveau venu en cet endroit, demanda ce qu’était ce Vannier. Mon agent, encore tout furieux, coupa la parole à celui qui répondait, et s’écria avec ce parfait naturel qu’il me doit : « Peuh ! m’est avis que ça pourrait bien être un mouchard. — Oh ! oh ! » hasardèrent timidement quelques voix, « Et si vous m’en croyez, » continua mon agent sans prendre garde à ces oh ! oh ! « la prochaine fois, nous le recevrons à coups de bâton ! (Ce dernier trait ne manque pas de mérite.) — Je crois, Monsieur, que vous vous trompez, » répondit un jeune homme.
La scène ne devait pas en rester là. Mon agent imbécile semblait avoir hâte de démentir ces premiers instincts de talent et de combler la mesure de son crétinisme et de sa lâcheté.
Quelques jours plus tard, Vannier retourna en ce lieu à une heure où mon agent n’était pas encore venu. Il est présumable qu’on lui apprit l’hypothèse injurieuse élevée contre lui. Mon agent, qui arriva peu après, remarqua qu’on l’accueillait avec un froid glacial. Il accrocha son chapeau à une patère et vint hardiment s’asseoir à la table et vis-à-vis du sieur Hégésippe. Mais, au même instant, celui-ci bondit avec une vivacité de tigre, devint plus blanc qu’un linge, ferma les poings, et, fixant sur l’agent cet œil cruel que vous savez, s’écria d’une voix étouffée par la rage : « Mouchard ! ! !… »
Il faut renoncer à comprendre ce qui suivit. Cette simple démonstration suffit à effrayer mon lâche agent, lequel me disait de son air le plus bête : « Monsieur, je ne suis pas capon, non, certainement. Mais, voyez-vous, quand j’ai vu cet œil bleu devenir noir, cette pâleur qui tournait au vert, et puis je reviens là-dessus, cet œil qui m’entrait dans la chair comme une vrille, et me poussait vers le mur avec une puissance irrésistible, ma foi, je l’avoue, je n’ai pu m’en défendre, j’ai eu une peur de diable, j’ai pris mon chapeau et je me suis sauvé. »
Et la table les séparait ! et cet agent d’ailleurs est d’une force d’Hercule ! et d’un coup de poing il écrasait ce serpent ! Non, Monsieur, quand la nature n’y est point, l’éducation ne saurait y remédier. On ne tirera jamais rien de bon d’un homme qui s’amuse à trembler devant des yeux de chouette. Mon mécontentement est inexprimable. Par suite de sa couardise, cet homme s’est brûlé dans ce milieu où il ne peut plus décemment reparaître. Je perds ainsi une occasion superbe de soulever un des coins du linceul sous lequel Vannier enterre ses pensées coupables. Par bonheur, je possède en mon observatoire un télescope miraculeux bien plus sûr, pour fouiller dans les replis de son âme, que la meilleure sonde et le plus solide harpon…
Je ne clorai (clôrai) pas ce rapport sans faire au moins mention d’un incident de la journée d’hier, dimanche. Vannier a reçu un billet avec lequel il est allé au concert. J’ai pris une stalle au contrôle, et me suis placé de manière à ne pas perdre mon homme de vue. Ah ! Monsieur, quelle sotte musique on fait en cet endroit ! On n’y a pas exécuté, que je sache, un seul quadrille, et je ne me souviens pas qu’on y ait chanté ce qu’on peut appeler une romance. J’y ai pourtant entendu un brouhaha de Derviches tourneurs, disait le programme, d’un M. Beethoven, qui a failli me faire tourner comme un toton ou, du moins, me donner des étourdissements. Je ne saurais attribuer à autre chose l’agitation extraordinaire dans laquelle Vannier est sorti de là.
Les bras croisés sur la poitrine, il arpentait sa chambre de long en large. Des sons inarticulés s’échappaient de sa gorge. Il se cachait la figure dans ses mains, puis la relevait brusquement vers le plafond, de l’air d’un homme qui n’a plus la tête à lui. J’enregistre ses phrases décousues sans y rien comprendre.
« Quel homme !… quel génie ! » s’écriait-il. « Et quelle destinée !… Dire que des douleurs atroces et implacables étaient la source de ses inspirations ! que sans le long et indicible supplice de sa surdité, il manquait peut-être de cette mélancolie sublime et consolante qui coule à flots dans ses compositions impérissables !… »
Tout à coup, il est tombé à genoux en sanglotant, et s’est écrié, les mains appuyées sur son front : « O mon Dieu ! au prix de ces douleurs et de mille fois plus cruelles encore, que ne puis-je laisser de ces œuvres qui ébranlent toutes les âmes et font couler les larmes des yeux !… » A la suite de quoi, le visage encore tout mouillé, il a saisi son gros violon et s’est mis à jouer dessus des choses qui m’ont tout doucement assoupi.
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